Bilan

Après les bullshit jobs, place aux formations bullshit?

Chacun est désormais appelé à se former tout au long de sa vie. Certaines formations proposées par les entreprises sont cependant dénuées de sens et frisent le ridicule. Témoignages.

Crédits: Michael Matlon/Unsplash

L’anthropologue nord-américain David Graeber a popularisé le terme anglais bullshit job (littéralement «job à la con»). Pour rappel, celui-ci désigne les tâches totalement inutiles et superficielles effectuées dans le monde du travail. Qu’en est-il des bullshit trainings? Précisons que ce terme n’existe pas encore mais qu’il aurait toute sa place dans l’arène professionnelle, tant celle-ci a multiplié ces dernières années les formations «à la con», c'est-à-dire dénuées de sens.

Mikael Mourey, auteur du livre Révolutionner la santé et la sécurité au travail (éd. Diateino), nous explique ainsi qu’en Malaisie, un groupe pétrolier européen a importé les installations sanitaires de chantier de son centre logistique. «Or, le type de WC (avec siège) de ces installations n’est pas habituellement utilisé par la population locale qui, comme c’est souvent le cas en Asie ou au Moyen-Orient, préfère les toilettes "à la turque", comme nous les appelons en Suisse (mais que les Turcs préfèrent appeler WC "grecs" et que les Grecs surnomment toilettes bulgares... en bref, ils utilisent donc des WC sans assise). Peu à l’aise avec le matériel occidental, le personnel local a tendance à reproduire sa "position de confort" en posant les pieds sur les battants des toilettes.» Sans surprise, cela a engendré quelques accidents.

Qu’a décidé la compagnie pétrolière pour remédier à ce problème? «Elle a intégré à sa formation d’intégration des nouveaux embauchés un protocole d’utilisation des WC, répond Mikael Mourey. Vous pouvez également retrouver dans toutes les installations sanitaires des affiches avec des images d’accidents, décrivant la position à adopter avec le slogan: "Ne faites pas ce qui vous est familier, familiarisez-vous à la bonne façon de faire!"» Sans faire de mauvais jeux de mots, force est de constater que le terme «bullshit training» semble particulièrement adapté à cette formation parfaitement inutile. «D’autant qu’à en croire les manuels de gastro-entérologie, la posture idéale pour prévenir toutes sortes de pathologies colorectales est la position accroupie, poursuit Mikael Mourey. Est-ce que la bonne façon de faire n’aurait pas été de mettre à disposition des WC adaptés à la culture locale?» La question reste ouverte.

Autre exemple de bullshit training, également rapporté par Mikael Mourey: les cours d’habilitation électrique dispensés par certains employeurs. «Beaucoup d’organisations sont effrayées à l’idée que le personnel change lui-même une ampoule toute simple, comme celle des lampes de bureau, raison pour laquelle les employés ont pour consigne d’appeler l’électricien. Cela m’a toujours semblé ridicule, jusqu’à ce qu’un ami m’explique qu’on pouvait faire encore pire: dans son entreprise, tout le personnel s’est vu délivrer une formation en vue d’obtenir une habilitation électrique! Qu’on se le dise: les luminaires simples utilisés le plus communément ne permettent pas de toucher des pièces nues sous tension en changeant l’ampoule. Une habilitation électrique n’est donc pas plus nécessaire que pour charger du papier dans votre photocopieuse!»

Créer du lien et des interactions 

De leur côté, Nicolas Bouzou et Julia de Funès, auteurs du livre La comédie (in)humaine, parlent de formations à post-it au royaume de «l’Absurdie». Ils évoquent également certaines activités imposées aux salariés lors de séminaires qui frisent le ridicule. «Un directeur général d’un grand groupe d’assurances réunit, comme chaque année, ses "meilleurs éléments", disent-ils. Le DG transmet une poignée de messages stratégiques clés à ses équipes, notamment la nécessité de travailler "collectivement". "Des liens doivent se tisser entre collaborateurs pour gagner en efficacité", affirme-t-il avec conviction. "On est plus fort à plusieurs que seule", renchérit-il. (Ah bon? Sans rire?) Quel moyen pédagogique ce DG a-t-il conçu pour faire passer ce message (qui valait le détour)? Pas des mots, ni des actes, ni des preuves exemplaires, non… ce serait trop sérieux. Il opte pour… un lancer de pelotes de laine.» Les deux cents salariés du groupe (âgés entre 40 et 65 ans) se lancent alors, comme des enfants, les boules de laine de couleurs différentes (diversité oblige) dans l’amphithéâtre déjà surchauffé. «Le problème, c’est que les fils des pelotes s’emmêlent et paralysent plus qu’ils ne tissent de véritables liens, mettant à mal la démonstration du DG…».

Citons, enfin, les formations qui empêchent les salariés de faire preuve de discernement. Julia de Funès a relaté cette anecdote lors d’une conférence à l’USI Connect: «Depuis quatre ans, je vais au sein d’une grosse entreprise, deux fois par mois, pour y donner des formations. A l’entrée, il y a un agent à qui, depuis quatre ans, je remets ma carte d’identité contre un badge d’entrée.» La philosophe explique qu’un jour, elle n’a pas trouvé sa carte d’identité et a demandé à l’agent s’il était possible de faire une exception. L’homme, qui pourtant la connaissait, a refusé net. Formé par son entreprise à suivre aveuglement la procédure, il a été incapable de juger la situation de manière sensée et a répété, tel un robot: «le process, c’est le process». «Je n’avais plus affaire à un esprit humain, déplore Julia de Funès. Il ne se posait plus la question du sens, qui est qu’il faut que j’arrive vite, pour faire ma formation. Le process avait pris toute la place.» Et de conclure: «On était en Absurdie.»

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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