Bilan

Après la crise, quel scénario de reprise?

La propagation de la pandémie au niveau mondial entraînera des dommages économiques considérables. Les prévisions sur le retour de la croissance diffèrent selon les stratèges.

  • Samy Chaar, économiste en chef chez Lombard Odier.

    Crédits: Ennio Leanza/Keystone
  • La gare de Zurich déserte.

    Crédits: Lo

Ce n’est plus la récession qui fait peur. Elle est déjà certaine, tant aux Etats-Unis que sur le Vieux-Continent. Pis, la crainte majeure se cristallise maintenant autour d’une grande dépression pouvant paralyser la planète. «Nous sommes confrontés à une crise économique et sanitaire commune d’une ampleur sans précédent dans l’histoire récente», estime Pierre-Olivier Gourinchas, professeur à l’Université de Berkeley en Californie, dans un article publié en ligne. Le ralentissement, voire l’arrêt de la production et de la consommation, entraîne un choc inédit et de grande ampleur.

A la différence des autres crises, en particulier celle de 2008-2009, une partie importante de la population ne travaille pas ou, en tout cas, moins qu’auparavant. Selon Pierre-Olivier Gourinchas, les mesures de confinement prises par les pays auront un impact très important. Il estime que si l’activité économique est, par exemple, réduite de 50% durant un mois, puis de 25% un autre mois, le produit intérieur brut pourrait être inférieur de 10% par rapport à celui de l’année précédente.

Chômage, faillites...

Le scénario le plus noir? Les entreprises licencient en masse, les faillites se multiplient, les banques réduisent leurs prêts. L’Organisation internationale du travail (OIT) craint la disparition de 25 millions d’emplois dans le monde et des pertes massives de revenus évaluées entre 860 et 3400 milliards de dollars d’ici à la fin de cette année. Dans ce cas, les dommages économiques seront considérables. «La dépression est un risque. Mais nous pouvons contenir le choc à condition de prendre trois mesures, affirme Samy Chaar, économiste en chef chez Lombard Odier. D’abord, le confinement de la population pour éviter une propagation du virus. Ensuite, une politique monétaire très vigoureuse. Enfin, une politique budgétaire expansive. L’objectif est d’éviter un chômage massif. Si les travailleurs conservent leur emploi, ils gardent leur capacité à consommer. C’est capital pour assurer la reprise dès que la crise sanitaire sera surmontée», insiste Samy Chaar.

C’est pour cette raison que les banques centrales et les gouvernements tentent de déployer de gros moyens, avec le soutien en cas de besoin des institutions financières internationales. «Il est essentiel de faire preuve de coordination et de coopération au niveau mondial pour assurer une reprise ordonnée et de veiller à ce que les mesures prises soient définies de sorte que les plus démunis ne soient pas davantage laissés pour compte», insiste le FMI (Fonds monétaire international). Mais les marchés semblent avoir perdu confiance en la capacité des acteurs à agir avec efficacité.

Reprise en V? En U? En L?

Tous les stratèges s’accordent pour dire que le premier semestre est mort. Et le second semestre? L’accroissement des dépenses de consommation et des achats de biens durables permettra-t-il de compenser le recul de la production qui paralyse actuellement l’activité économique? Une fois le choc vaincu, comment se concrétisera la reprise? En V? En U? En L? Les pronostics diffèrent selon les stratèges et changent régulièrement en fonction de la propagation de la pandémie.

«Nous restons optimistes quant aux perspectives de reprise de l’économie et des marchés. La dernière récession mondiale, la crise financière mondiale de 2008 et 2009, a été profonde et longue. Nous ne considérons pas notre dernier défi sous le même angle. La crise financière mondiale a été un château de cartes qui s’est écroulé, une crise d’endettement excessif, avec le système financier lui-même en danger. Le système est désormais plus solide», affirme Joe Davis, économiste en chef chez Vanguard, dans un commentaire publié le 16 mars dernier. «Même si nous prévoyons que les économies mondiales se contracteront au deuxième trimestre, nous pensons que la plupart d’entre elles seront en mesure de rebondir fortement plus tard cette année et au début de l’année prochaine, lorsque le choc lié au virus s’atténuera et que la demande refoulée émergera.»

Le même jour, Julius Baer publiait une note dans laquelle la banque était un peu moins optimiste. «Compte tenu de la propagation mondiale du virus et de l’impact prévu sur les grandes économies, nous prévoyons que la reprise sera plus lente et ne se déploiera pas complètement avant le troisième trimestre. Le rebond résultant de la demande et du maintien d’un soutien politique ciblé ne sera probablement pas suffisant pour compenser la perte subie.»

De son côté, Fabrizio Quirighetti privilégie le scénario en U. «Lorsque le gros de la tempête sera derrière nous, l’activité reprendra progressivement», prévoit le chef des investissements de Decalia Asset Management. «Après un timide rebond au cours du troisième trimestre, poursuit-il, nous nous attendons à ce que l’économie carbure dans les trois derniers mois de l’année grâce aux vitamines fournies par les politiques monétaires et budgétaires. A moins que la crise financière que nous sommes également en train de vivre ne laisse des plaies économiques bien plus graves et longues à guérir.»

Economiste associé chez Prime Partners, François Savary postule une reprise en V. «La question primordiale est cependant de savoir ce qui se passera au-delà de ce scénario. La croissance sera-t-elle faible avec un chômage important pendant plusieurs années ou solide avec un retour de l’emploi? Je n’ai pas de réponse à cette interrogation.»

L’effet domino

L’exemple de la Chine montre que la situation ne se rétablit que progressivement après une période de confinement de la population. «Il faudra beaucoup de temps pour dénouer les tensions infligées au système commercial mondial. Un retour aux tendances à moyen et à long terme dans le domaine du transport maritime et du commerce est peu probable avant le second semestre, voire le quatrième trimestre de 2020», estime la CNUCED (Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement).

Malgré toutes les mesures qui sont en train d’être prises, un danger plus insidieux menace. «Une économie moderne est un réseau complexe de parties interconnectées: employés, entreprises, fournisseurs, consommateurs, banques et intermédiaires financiers. Chacun est l’employé, le client, le prêteur, etc. Un arrêt soudain (de la production) peut facilement déclencher une chaîne d’événements en cascade, alimentée par des décisions individuellement rationnelles mais collectivement catastrophiques», observe Pierre-Olivier Gourinchas. Un avertissement à méditer!


Les mesures de soutien des États

Avec les banques centrales, les Etats se mobilisent pour soutenir l’économie. Voici les mesures annoncées par quelques pays.

Suisse: 42 milliards de francs d’aide pour assurer des liquidités aux entreprises et pour payer les réductions de l’horaire de travail ainsi que les indemnités pour pertes de gain, etc..

Russie: 3,8 milliards de francs pour faire face aux dépenses prioritaires et soutenir les industries et les citoyens.

Allemagne: : 872 milliards de francs pour financer notamment un Fonds de secours pour les grandes entreprises et, le cas échéant, leur nationalisation partielle.

France: 48 milliards de francs de mesures d’urgence et jusqu’à 318 milliards de francs pour garantir les crédits demandés par les entreprises à leurs banques.

Royaume-Uni: 403 milliards de francs de prêts garantis par le gouvernement, de subventions et de réductions d’impôt pour les entreprises en difficulté.

Etats-Unis: 1900 milliards de francs, le projet de loi visant à mobiliser ce montant pour soutenir l’économie n’a pas réussi pas à convaincre les républicains et les démocrates à l’heure où nous mettons sous presse.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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