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Au CHUV, «d’autres vagues ne sont pas exclues»

Le problème principal face au Covid-19, c’est l’allocation des ressources humaines. Selon les médecins au front au CHUV à Lausanne, il sera très éprouvant de maintenir les rythmes de travail dans la durée, pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

Le CHUV est passé en quelques jours d'un centre hospitalier largement orienté vers la recherche à un hôpital de période de crise centré sur le traitement des patients du Covid-19.

Crédits: Keystone

Malgré les incertitudes et la situation de crise, les deux hommes gardent leur calme. Philippe Eckert, directeur général du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et Patrick Schoettker, professeur au service d’anesthésiologie du CHUV font front contre le coronavirus. Pour entrer en communication avec les médecins du CHUV, il faut s’armer de patience. La communication est sous contrôle d’un état-major cantonal de conduite, dans le lequel figure entre autres la police. Le canton de Vaud a actionné son plan Orca, l’organisation et coordination des secours en cas d’accident majeur ou de catastrophe.

Le CHUV a été totalement réorganisé en quelques jours. Il est presque devenu un hôpital militaire?

Patrick Schoettker. (François Wavre/Lundi 13)
Patrick Schoettker. (François Wavre/Lundi 13)

Patrick Schoettker : Effectivement, le plan Orca a été déclenché. Nous sommes dans un scénario de médecine catastrophe. Je n’aime pas l’image de guerre. Je préfère celle du bateau dans une tempête qui va secouer et mouiller même ceux qui ont mis leur ciré. Mais on arrivera tous à passer le Cap Horn. Aujourd’hui, notre objectif est d’offrir les meilleurs soins possibles au plus grand nombre. Nous sommes passés d’un hôpital à la pointe de la technologie avec une importante partie consacrée à la recherche à une structure dans laquelle le personnel passe 100% de son temps à soigner. Moi-même, j’ai dû mettre entre parenthèse tous mes projets de startup. Désormais, nous sommes un hôpital qui est revenu à son métier de base, faire de la médecine avec un grand M.

Le CHUV a été totalement réorganisé en quelques jours. Quelles ont été les décisions les plus difficiles à prendre en matière de réorganisation?

Philippe Eckert : Afin d’assurer la disponibilité nécessaire à la prise en charge des patients Covid-19 et en tenant compte de l’évolution des hospitalisations, nous avons décidé de supprimer, le 12 mars dernier, toutes les vacances de nos collaborateurs planifiées jusqu’à fin avril. Une décision assurément difficile à prendre. Nous avons également interrompu toute l’activité programmée. Enfin, nous avons pris certaines mesures de réorganisations sectorielles. Je tiens à souligner que nous pouvons en tout temps compter sur la collaboration, l’engagement et la solidarité sans failles de tous nos professionnels. La collaboration est excellente et tout se déroule finalement de façon assez simple.

Patrick Schoettker : Dans le service d’anesthésie, nous avons réorganisé en quelques jours tout le fonctionnement du service. Nous travaillons sur différents scénarios pour augmenter le nombre de lits de soins intensifs et épauler le personnel. Nous avons fermé huit salles d’opération dans lesquelles nous avons pu créer 16 lits supplémentaires de soins intensifs. Tout le personnel soignant a dû s’adapter et modifier ses horaires, ce qui peut s’avérer très compliqué pour certains parents qui ont des petits enfants. Le problème principal, c’est l’allocation des ressources humaines. Les gens travaillent douze heures par jour et cela sur plusieurs jours. Après un peu de repos, ça recommence. Ces horaires sont indispensables car nous devons assurer les soins des patients intubés 24 heures sur 24 pendant près de deux semaines. Il y a des équipes de jour et des équipes de nuit. Le plus éprouvant sera de maintenir ces rythmes de travail dans la durée, pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

La pandémie s'aggrave et le nombre de patients va augmenter ces prochains jours. Combien de lits sont aujourd'hui mis à disposition des patients atteints de Covid-19? Au total, le CHUV dispose de combien de lits?

Philippe Eckert : Le nombre de patients varie évidemment tous les jours. Ce que je peux confirmer est que nous avons 170 lits à disposition et qu’on peut augmenter ce nombre jusqu’à 400. Nous nous adaptons à la situation qui évolue rapidement et augmentons le nombre d’étages dédiés aux patients du Covid-19 au fur et à mesure de leur arrivée. Tout est sous contrôle.

Est-ce que vous travaillez aussi sur des scénarios à une année?

Patrick Schoettker : Quand le pic sera passé, la situation ne sera pas complètement normalisée. D’autres plus petites vagues ne sont pas exclues. En outre, nous devons aussi envisager de réintégrer d’ici quelques mois toutes les opérations qui ont dû être repoussées, notamment en orthopédie ou dans d’autres services.

Quel est votre stock de masques? Disposez-vous de suffisamment de matériel de protections pour le personnel soignant et pour combien de semaines?

Philippe Eckert : Avec les approvisionnements de ces derniers jours et ceux encore à venir, le nombre de masques sera suffisant pour au moins plusieurs mois encore.

Patrick Schoettker : Une nouvelle logistique a dû être mise en place. Il faut apprendre à gérer et rationnaliser le flux de matériel dont nous disposons, aussi bien les masques que les respirateurs.

Les anesthésistes sont-ils préparés à de telles situations de crise ?

Patrick Schoettker : De manière générale, l’anesthésiste travaille dans un environnement stressant. C’est un métier où l’on est souvent confronté à la mort et où il y a une gestion du risque permanente. Nous sommes formatés à trouver des solutions dans des moments de crise. Cette fois, ce n’est plus à l’échelle d’un patient mais au niveau de tout un hôpital.

Comme il n'y a plus d'opérations programmées, est-ce que le Covid-19 pèsera ou allégera les coûts du fonctionnement du CHUV ? Que coûte un patient hospitalisé pour Covid-19?

Philippe Eckert. (François Wavre/Lundi 13)
Philippe Eckert. (François Wavre/Lundi 13)

Philippe Eckert : La situation pèsera forcément sur nos coûts de fonctionnement. Ceux-ci dépendent de l’intensité des traitements dont le patient a besoin. Il est évident qu’un patient aux soins intensifs a une charge de coûts plus importante.

Avez-vous une pression financière des assurances maladies? Est-ce qu'elles vous demandent des coûts plafond par patient?

Philippe Eckert : Absolument pas.

Avez-vous des contacts avec des anesthésistes en Chine ou en Italie ?

Patrick Schoettker : Nous nous aidons mutuellement. Nous échangeons des documents et des procédures très régulièrement avec nos homologues en Chine, en Italie, en France et à Hong Kong. Il y a une très forte collaboration entre les différents hôpitaux du monde entier mais aussi une grande solidarité entre les hôpitaux publics et privés. Je constate aussi un incroyable esprit d’équipe entre les infirmiers, les physiothérapeutes et les médecins des différents services impliqués.

Quel message aimeriez-vous faire passer à ceux qui vous applaudissent chaque soir?

Patrick Schoettker : Merci cela nous touche beaucoup. Mais si vous voulez vraiment nous aider, restez chez vous. Ce virus concerne tout le monde. Certains jeunes patients, sans facteur de risque, sont aussi intubés en soins intensifs.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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