Bilan

Au cœur de la crise chez les acteurs de l’énergie

La crise du coronavirus est riche d’enseignements pour les groupes énergétiques. L’épisode aura permis de valider certains processus et d’en expérimenter d’autres.

  • Automaticien du Groupe E. L’objectif N° 1 a été «la continuité du service et la sécurité [du] personnel».

    Crédits: www.stemutz.com
  • Alain Sapin (Groupe E): «Nous avions anticipé, comme en 2011 avec le H1N1.»

    Crédits: Dr
  • Patrick Bertschy (Romande Energie): «On a tous une cellule de crise qu’on entraîne.»

    Crédits: Dr
  • Christian Brunier, patron de SIG, estime «qu’il est du devoir d’une régie publique comme la nôtre de participer à l’effort commun et solidaire à travers le canton».

    Crédits: Jay Louvion
  • Le kit de protection spécial coronavirus mis à disposition par SIG.

    Crédits: Dr

Aucun effet de surprise à la mi-mars pour les acteurs du secteur de l’énergie. Des plans de crise font partie des fondamentaux pour les entreprises du domaine, avec cellules dédiées, exercices réguliers et stocks de matériel. «En tant que gestionnaire de réseaux de distribution (GRD), on a tous une cellule de crise qu’on entraîne avec près de 40 collaborateurs. Quand elle est activée, c’est elle qui prend les rênes de l’entreprise et le CEO a un nouveau rôle», explique Patrick Bertschy, directeur des réseaux, membre de la direction générale de Romande Energie et responsable de la cellule de crise. Une organisation rodée et qui n’a pas tardé à être activée alors que la pandémie gagnait la Suisse via le Tessin.

«Quand il y a eu les premiers signaux clairs, le 27 février, j’ai activé la cellule de crise. Le scénario pandémie est écrit dans les procédures. Il s’agissait de savoir quels étaient les stocks de matériel que nous avions. Quand le Conseil fédéral a ordonné les premières mesures, nous avions anticipé la chose, comme en 2011 avec le H1N1. Nous avons activé ce que nous avions préparé, dans les plans de pandémie, avec l’objectif N° 1 qui est la continuité du service et la sécurité de notre personnel. Il fallait garantir notre mission de distribution d’énergie», détaille Alain Sapin, directeur Energie électrique chez Groupe E et responsable de la cellule de crise.

Rapidement, les consignes sont diffusées. L’immense majorité des personnels de bureaux sont invités à passer en télétravail, tandis que des consignes strictes sont données aux 2000 collaborateurs sur les chantiers: distances de sécurité, port du masque, nettoyage fréquent des mains, mais aussi fin du covoiturage et des équipes. Quand les chantiers ne sont pas purement et simplement suspendus comme à Genève… «Nous avons interdit les déplacements à deux par véhicule. Il a fallu dispatcher les véhicules de service et solliciter certains pour qu’ils utilisent leur véhicule privé. Cela va à contresens des habitudes environnementales prises ces dernières années», reconnaît Patrick Bertschy. A Genève, SIG a «arrêté la plupart (des) chantiers, les normes sanitaires étant difficiles à assurer dans bien des lieux, afin de préserver la sécurité de nos équipes et sous l’impulsion du gouvernement cantonal», confie Christian Brunier, directeur général de SIG.

Une organisation exceptionnelle qui n’est pas allée sans adaptation. Pour les 60% de collaborateurs de Romande Energie qui sont passés en télétravail, la direction a constaté un grand nombre d’heures improductives les deux premières semaines. «Nos collaborateurs, pour être disponibles, avaient besoin de sécuriser leur environnement proche et leur famille, puis d’apprendre à concilier missions de travail et vie à domicile. Mais dès la troisième semaine, l’efficacité était de retour. Nous sommes devenus très larges dans la manière de s’organiser, avec beaucoup de souplesse. C’est un des enseignements de cette crise: nous allons pérenniser cette souplesse pour faciliter le travail. On peut même aller plus loin, en donnant une marge de manœuvre plus grande à certains collaborateurs pour gérer leurs horaires», constate Patrick Bertschy.

L’impact du télétravail

Autre atout qui a joué en faveur des GRD: leur excellente collaboration, par-delà la concurrence sur certains secteurs. Groupe E et Romande Energie ont ainsi un site commun de stockage de pièces à Avenches (VD), qui a permis de faciliter les opérations indispensables. «En cas de panne, nous avons pu compter sur les équipes des uns et des autres pour intervenir en urgence, via une plateforme mise à disposition de l’ensemble des partenaires. Swissgrid (organisme fédéral de supervision du réseau à haute tension, ndlr) a aussi une cellule de crise: régulièrement, nous avons un rapport sur l’état de disponibilité du réseau, et nous faisons le point avec les directions de l’énergie des cantons de Vaud et du Valais. Il y a vraiment eu une belle coopération, aussi bien avec les autorités qu’avec les confrères et consœurs», se félicite Patrick Bertschy.

Cependant, le télétravail largement adopté par les Suisses en mars et avril a aussi eu un impact sur les réseaux et les besoins en énergie. Aucune panne n’a été constatée par les grands opérateurs, mais des fluctuations occasionnelles ont attiré leur attention: «Globalement, la consommation a baissé de 15 à 20% sur la période, surtout pour le secteur industriel et les PME. Pour le domaine résidentiel, nous n’avons pas vu une grande différence. Nous avons observé une consommation accentuée le soir par rapport à ce qu’on voit d’habitude. Mais était-ce dû au télétravail en dehors des heures ou à de l’électroménager de cuisine plus sollicité? On ne le sait pas», glisse Alain Sapin. Constat similaire à Genève: «La consommation journalière a diminué d’environ 17 à 20% à partir du 16 mars. Durant les jours ouvrables, la consommation ressemble aujourd’hui de plus en plus à celle des week-ends. L’usage accru d’outils informatiques à titre professionnel et de divertissement privé ne compense donc pas cette baisse de consommation», note Christian Brunier. Et la météo a aussi joué un rôle, avec un mois d’avril chaud et sec, après une seconde quinzaine de mars déjà très printanière. Donc des besoins atténués en énergie.

Mesures d’accompagnement

Pour SIG, la survenue de cette pandémie coïncidait avec la période annuelle de baisse du niveau du Léman, que l’entreprise doit piloter depuis ses ouvrages sur le Rhône. Cependant, si «l’équipe d’exploitation a été réduite sur chaque barrage au strict nécessaire et que les projets en cours et les travaux de maintenance ont été mis de côté», la période a été traversée sans encombre.

Un constat que nombre de clients de ces distributeurs ne peuvent pas faire. Fermetures, annulations d’activités, chutes de revenus, entreprises et particuliers sont sous tension avec la crise qui accompagne la pandémie. Et les GRD sont en première ligne face à ces difficultés.

«SIG a pris plusieurs mesures, répond Christian Brunier. J’estime qu’il est du devoir d’une régie publique comme la nôtre de participer à l’effort commun et solidaire à travers le canton. SIG a décidé de donner aux professionnels genevois, indépendants, commerçants, artisans et PME, un délai supplémentaire de 60 jours pour le règlement de leurs factures de gaz, d’eau, d’électricité et d’énergie thermique. Cet allongement des délais de paiement, couvrant les périodes de facturation de mars et avril 2020, est destiné à 16 500 clients. Les frais de rappel, facturés au cours du premier trimestre 2020, ont aussi été annulés. Pour soulager financièrement les clients aux tarifs gaz, SIG a également décidé de diminuer les tarifs du gaz, à partir du 1er mai 2020, pour ses 39 000 clients raccordés qui utilisent le gaz pour se chauffer, pour la cuisson ou pour leur eau chaude sanitaire. Cela représente une diminution tarifaire moyenne de 11%.»

Même démarche du côté de Romande Energie: «Nous avons rallongé les délais de paiement des factures pour les particuliers et les PME. Nous avons averti les opérateurs du call center qu’il y avait cette possibilité avant même qu’on ait des demandes. Sans forcément mettre en avant cette mesure, afin d’éviter un appel d’air, mais sans le cacher pour permettre aux clients d’avoir une marge de manœuvre. Nous avons aussi arrêté les coupures de courant pour les clients ayant des impayés», note Patrick Bertschy. Même démarche de souplesse et d’écoute des besoins du côté de Groupe E chez qui «la réflexion sur l’aide aux entreprises a été évoquée dès les premières réunions», et qui reconnaît par la voix d’Alain Sapin avoir «surtout eu des demandes d’hôtels et de restaurants».

Quelques leçons à tirer

Quid à présent du retour à une situation moins critique? Les GRD reconnaissent que, pour tendue qu’elle ait été, la situation vécue depuis la mi-mars a aussi apporté son lot d’enseignements. Certes, la pandémie faisait partie des situations de crise envisagées, et SIG avait notamment vécu un mois complet d’exercices sur ce thème en 2018. Mais, comme le dit Alain Sapin, «il faut se poser la question des enseignements à tirer et ne pas simplement revenir à la situation d’avant. Si on n’analyse pas ce que l’on peut améliorer, on s’expose à revivre des périodes difficiles.» Du côté de Groupe E, «ce sont tous les aspects RH que nous n’avions pas estimés à ce niveau. On va se poser la question quant aux nouvelles habitudes, avec le télétravail et la flexibilité des horaires de chacun. En termes de logistique, il faut être encore plus prudent sur le stock d’équipements de protection individuelle. Mais ce qui est positif, c’est que l’intelligence collective a très bien fonctionné: beaucoup sont arrivés avec des éléments que je n’aurais pas vus», reconnaît Alain Sapin.

Pour Romande Energie, l’adaptation des conditions de travail a produit des effets inattendus. Au lieu de distancier les collaborateurs, les réunions en visioconférence ont rapproché les collègues entre eux: «Demander aux gens d’activer la webcam pour les visioconférences nous fait rentrer dans l’intimité du logement des collaborateurs, apercevoir leur environnement, les enfants, les conjoints… cela crée de la proximité. C’est aussi l’aspect fédérateur d’une crise avec des équipes qui se soudent, partagent une période avec des contraintes exceptionnelles.» Patrick Bertschy se félicite aussi que son entreprise ait favorisé ces dernières années «des stratégies de complémentarité des activités, ou encore l’internalisation du support informatique: autant d’atouts qui ont permis d’amortir les effets de la crise».

L’aspect RH est également mis en avant par SIG. Christian Brunier se félicite ainsi que l’entreprise ait mis en place, dans le cadre de son programme EquiLibre une politique pour favoriser la flexibilité et le télétravail: «Dans la situation que nous vivons actuellement, ce dispositif prend alors tout son sens et utilité.» Face à la crise, des dispositifs pour venir en aide aux parents ayant des difficultés pour la garde de leurs enfants ont également été mis en place et de telles mesures pourraient être pérennisées chez certains des acteurs du secteur.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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