Bilan

Caisses de chômage: un choix illusoire

En théorie, toute personne se retrouvant sans emploi peut choisir librement sa caisse de chômage. Mais l’opacité du système rend quasi impossible toute décision éclairée. Enquête.

Face aux caisses cantonales, les caisses privées (telle celle d’Unia ci-contre à Genève), peinent à se faire connaître.

Crédits: Lucien Fortunati

A l’heure où le coronavirus renvoie des milliers de travailleurs à la maison, il est bon de savoir que chacun peut choisir sa caisse de chômage: privée ou publique. Mais dans les faits, ce droit a une portée relative. Tout d’abord parce que les gens ne sont pas forcément au courant. Chaque année, 10% des demandeurs d’emploi se voient attribuer d’office une caisse – le plus souvent publique. «Un sondage a montré que sur ce nombre, 70% ignoraient qu’ils auraient pu choisir», déclare Natascha Widmer, responsable de la caisse privée OCS Vaud. Ensuite parce qu’il est difficile de savoir ce qui distingue les caisses les unes des autres, du moment où elles sont toutes soumises aux mêmes obligations légales. D’ailleurs, on entend souvent dire qu’il n’y a aucune différence. Vraiment?

Concurrence apparente

En principe, les offices régionaux de placement (ORP) ont l’interdiction d’influencer le choix des demandeurs d’emploi au moment du dépôt de leur demande d’indemnités. Mais le simple fait que les services étatiques soient souvent regroupés dans le même bâtiment aurait tendance à les aiguiller subrepticement vers les caisses publiques. «Certains sont renvoyés verbalement vers la porte à côté, d’autres sont inscrits d’office par l’ORP à la caisse cantonale!», constate Natascha Widmer. Bernard Tissières, coordinateur des syndicats chrétiens du Valais, parle d’une «espèce de connivence» entre les ORP et les caisses cantonales.

Cette situation nuirait concrètement aux caisses privées. Ainsi, dans la région de Sion, la caisse cantonale a vu ses parts de marché augmenter de 7,4% depuis 2010, tandis que ses concurrentes privées OCS et Unia ont vu les leurs diminuer de 1,3 et 4,7% respectivement. A Sierre, la caisse cantonale a enregistré une hausse de 7,9%, chiffre qui contraste avec la baisse de 6,3% essuyée par OCS. «Il y a toujours eu un désir politique de mettre les caisses en concurrence pour faire émerger les meilleures prestations, mais le résultat est faussé par la préséance des caisses publiques», affirme Natascha Widmer. Et de brandir le guide du demandeur d’emploi domicilié dans le canton de Vaud: dans la liste des adresses utiles, les caisses privées apparaissent en dernier. «Vous ne trouvez pas qu’il y a là une forme de distorsion de la concurrence?»

Le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) reconnaît que les caisses sont dans la nécessité de maintenir leurs parts de marché, «faute de quoi elles seraient dans l’obligation de réduire leurs coûts ou leurs effectifs». Leurs moyens promotionnels sont limités. Certaines distribuent des flyers de présentation, d’autres se mettent en avant sur leur site internet: «Chez nous, l’assuré passe avant tout», «Nous offrons une approche sociale et respectueuse», etc. «Mais la publicité ne serait pas tolérée», indique Silvano Salvadori, administrateur de la caisse OCS à Sion.

Et voilà, en gros, tout ce dont le chômeur dispose pour se déterminer. En pratique, sa décision est le plus souvent prise «dans la précipitation, le stress, sans réflexion préalable sur la caisse choisie puisque le chômeur n’a pas d’informations en amont», regrette Silvano Salvadori. Pour ne rien arranger, il n’est pas permis de changer d’avis en cours de route. Autrement dit, les personnes qui touchent le chômage pour
la première fois doivent faire un choix sans point de comparaison ni retour possible. Dans une étude confiée au cabinet de consulting Egger, Dreher & Partner, le Seco constate lui-même que «de nombreux bénéficiaires s’adressent d’abord à la caisse la plus proche de l’ORP. Dans ce contexte, un excellent niveau de qualité du service par rapport à d’autres caisses ne représente probablement pas un avantage concurrentiel décisif».

Si le chômeur récent ne dispose pas d’informations en amont, comment savoir ce qui distingue les différentes caisses? (Crédits: David Huc)

Comment les évaluer?

Une question se pose alors: à quoi sert la concurrence, si toutes les caisses sont tenues de fournir les mêmes prestations? D’un côté, elles ne peuvent effectivement pas se démarquer dans l’interprétation de leurs tâches légales. De l’autre, il faut bien tenter de sortir du lot! Leur seule marge de manœuvre réside en fin de compte dans la qualité de l’accueil, la disponibilité, etc. Bref, des aspects subjectifs qui, par définition, sont difficiles à évaluer de manière «concrète», pour reprendre le terme utilisé par Dieter Egli, responsable de la communication du syndicat Syna, à Olten.

Cela dit, les caisses sont régulièrement évaluées par le Seco sur la base de critères tels que le délai d’attente moyen pour le premier versement, l’exactitude des paiements, le nombre de décomptes mensuels, etc. Les résultats permettent aux caisses de se livrer à une autoanalyse, mais ces données «sont très techniques et ne permettent pas une communication utile vis-à-vis des assurés», estime Laurent Paoliello, directeur de la coopération et de la communication du Département de la sécurité, de l’emploi et de la santé du canton de Genève.

Restent les enquêtes de satisfaction auprès des bénéficiaires. Les conclusions de ces sondages, parfois reprises sur le site de certaines caisses, sont globalement bonnes, voire très bonnes. On peut toutefois se demander dans quelles mesures les chômeurs sont enclins à critiquer, même anonymement, la main qui les nourrit.

Le rapport confié au cabinet Egger, Dreher & Partner apporte quelques éclaircissements. Dans ce document publié en 2018, on apprend en effet qu’il existe quatre catégories de caisses de chômage. La première, baptisée «vache à lait» (sic), cherche principalement à «générer le bénéfice le plus élevé possible», tout en cherchant à éviter que son image de marque «ne subisse de détérioration perceptible».
La seconde serait «gérée selon un objectif entrepreneurial» visant à maintenir un bon positionnement sur le marché. La troisième comprend les caisses qui se perçoivent comme des organes d’exécution de la loi: elles entendent donc accomplir leur mission «aussi correctement que possible», c’est-à-dire rapidement et sans erreurs, avec des frais d’administration «admissibles». Enfin, la dernière catégorie se veut «au service des citoyens et des employeurs» et ne poursuit «pas vraiment d’objectifs financiers», mais accorde «la plus grande importance à la garantie durable d’une bonne image de marque». Marcel Egger, directeur
du cabinet qui a signé le rapport, refuse de divulguer des noms: «Je ne suis pas autorisé à donner des informations aux médias», répond-il par téléphone, avant de confirmer par écrit que ces descriptions sont «les résultats de discussions traitées de manière confidentielle».

La question des unités de prestations

Par ailleurs, la comptabilité des caisses de chômage n’est pas publique. On sait qu’elles sont financées par les déductions sociales obligatoires sur les salaires. Mais on entend moins souvent parler des unités de prestations (UP) qu’elles reçoivent pour toute intervention effectuée sur un dossier. Selon nos informations, une UP vaut 5 fr. 25. Par exemple, le paiement d’une indemnité de chômage équivaut à 3 UP, la suspension d’un assuré en vaut environ 25, et la détermination d’un droit aux indemnités, 55. «Le problème est qu’il est beaucoup plus facile de prononcer une suspension que d’essayer de trouver une solution pour ne pas sanctionner le chômeur, parce que cela prend moins de temps et que c’est rétribué», souligne Thomas Graff, directeur de la caisse de chômage du syndicat SIT, à Genève. Les chômeurs le savent-ils? Rien n’est moins sûr.

Bilan.ch

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."