Bilan

Cherche spécialistes désespérément

Si la crise du coronavirus provoque une flambée du chômage, les professionnels ultraqualifiés sont encore plus difficiles à trouver en raison de nouvelles entraves à la mobilité.

  • Gruyère Energie, à Bulle, cherche à recruter quatre professionnels malgré le confinement.

    Crédits: Fred Grangier
  • Nicola Thibaudeau, CEO de MPS Micro, a engagé trois personnes depuis la mi-mars.

    Crédits: Salvatore di Noldi/Keystone

«Depuis le début du confinement, le 13 mars dernier, nous avons engagé trois personnes sur trois sites. Nous avons notamment trouvé un décolleteur, et comme ces professionnels sont très rares, nous nous sommes empressés de l’embaucher.» CEO de MPS Micro Precision Systems, Nicola Thibaudeau a en revanche retardé l’entrée en fonction d’un nouveau responsable pour qu’il puisse commencer dans de meilleures conditions qu’au paroxysme de la crise du coronavirus.

Basée à Bienne, l’entreprise fabrique des pièces de précision pour l’horlogerie, l’aérospatiale et le secteur médical. Nicola Thibaudeau ne déplore qu’une perte de 10 à 20% du chiffre d’affaires pour la période du confinement, une contraction mineure qui la place du côté des entrepreneurs chanceux. Pour elle, le plus difficile a été de trouver des solutions de garde pour les enfants de moins de 12 ans de quelque 120 salariés parents. «Le souci, maintenant, c’est qu’on ne sait pas sur quel pied danser. Si une forte récession mondiale suit la pandémie, les commandes pourraient plonger de 50%. Et là, nous serions vraiment en difficulté.»

Même sentiment d’incertitude chez Gruyère Energie, à Bulle. La société a publié le 30 mars dans La Liberté une annonce pour recruter quatre professionnels, en plein confinement. Directeur des services partagés, Yannick Fenner relate: «Nos objectifs à long terme restent les mêmes malgré la pandémie. La nécessité de ces quatre engagements n’a pas été remise en question. Mais une fois la crise sanitaire passée, nous devrons faire face à des conséquences sur le long terme, entre autres en matière d’emploi.»

Ces derniers mois, nombre d’études (par exemple Deloitte Suisse, Credit Suisse, Spring Professionnel avec l’Université de Zurich) délivraient le même message: la Suisse souffre d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. La vague de départs à la retraite de la génération du baby-boom doit encore accentuer le manque de spécialistes à l’horizon 2030. Un rapide pointage sur internet démontre que les employeurs à la recherche de personnel très qualifié poursuivent leur quête, en dépit du Covid-19, car la création de valeurs en dépend. Comme il faut recourir à un large bassin de population pour dénicher la perle rare, ces entreprises utilisaient depuis quelque temps déjà la visioconférence et Skype pour communiquer avec les candidats afin de minimiser les déplacements.

Si les professionnels très qualifiés sont toujours très recherchés, des pans entiers de l’économie ont stoppé net tout projet d’engagement. En Suisse, il y a, pour ce mois d’avril, près de deux millions de travailleurs au chômage partiel répartis dans quelque 180 000 entreprises. En comparaison avec février dernier, le taux de chômage a grimpé en mars à 2,9% au niveau national et à près de 8% à Genève. Selon les chiffres du Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie), les jeunes constituent la catégorie la plus touchée. Chez les 15 à 24 ans, le chômage a bondi de 20% entre février et mars, pour s’établir à 2,8%.

Les secteurs qui embauchent

«Les employés que l’on recherche pour le moment dans les PME, ce sont, par exemple, des gens pour des activités saisonnières comme la récolte d’asperges», dévoile Corinne Aeberhard. La porte-parole de l’USAM (Union suisse des arts et métiers) relève que le contexte actuel exacerbe encore les difficultés à disposer de personnel ultraqualifié. «Avec les restrictions de mobilité liées à la pandémie, les spécialistes étrangers ne peuvent plus venir en Suisse. Les demandes de travailleurs des pays tiers sont en outre suspendues jusqu’au 11 mai, date du début d’un assouplissement progressif.»

Responsable pour la Suisse romande à l’Union patronale suisse (UPS), Marco Taddei observe: «Les secteurs où l’on recrute actuellement sont la santé, le commerce de détail – du moins pour les enseignes restées ouvertes –, ainsi que la logistique et les livraisons.» Chez Manpower, Séverine Liardon confirme que «la demande est en hausse dans la préparation de commandes, la distribution et l’industrie alimentaire. Des branches qui servent en premier lieu le marché intérieur, alors que la crise du coronavirus met à mal les entreprises tournées vers l’exportation. La construction commence à reprendre. La demande s’est également accrue dans le domaine des soins et des technologies de l’information.»

De toute évidence, l’économie tourne actuellement autour de la pandémie. «Par exemple, une petite entreprise active dans la fabrication de moteurs pour respirateurs a vu son carnet de commandes exploser», rapporte la porte-parole de Manpower. La résilience du marché de l’emploi helvétique va dépendre de ses capacités d’adaptation. Séverine Liardon ajoute: «L’horlogerie est frappée de plein fouet par la crise. Or, le savoir-faire minutieux et précis des collaborateurs répond aussi aux exigences des technologies médicales, un secteur recruteur. C’est une possibilité de reconversion pour la main-d’œuvre.»

Le Swiss Job Market Index du groupe Adecco met de son côté en évidence le besoin de forces supplémentaires dans la santé. Sur le premier trimestre 2020, la demande dans ce domaine a augmenté de 20%, concernant en priorité les médecins, le personnel infirmier, ainsi que les assistants de cabinet médical, de même qu’en pharmacie.

Les offres en intérim ont fait un bond de 25%

S’imposant comme leader du marché des offres d’emploi sur internet, JobCloud (propriété de Ringier et de l’éditeur de Bilan TX Group) réunit les plateformes jobup.ch, jobs.ch et jobscout24.ch. Le CEO Davide Villa indique: «Le nombre d’annonces a reculé de 25% depuis le 13 mars pour s’établir à quelque 180 000. Parmi les secteurs qui souffrent le plus, il y a le tourisme, l’hôtellerie, les loisirs, les traiteurs et l’industrie du luxe. L’industrie au sens large subit également un fort impact. Parallèlement, les offres en intérim ont fait un bond de 25%, avec un transfert de postes à durée indéterminée vers des contrats temporaires.»

Derrière les données livrées par nos interlocuteurs, on perçoit l’extrême brutalité du choc du coronavirus et les profondes conséquences qui s’annoncent pour le marché de l’emploi. Depuis le 13 mars et en quelques semaines, si ce n’est en quelques jours, le volume de la demande en personnel a soudain rétréci d’un quart. Un revirement qui paradoxalement ne règle pas le problème de la main-d’œuvre qualifiée, qui continue de manquer à la Suisse, même en temps de pandémie.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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