Bilan

Confinement: l’indiscipline «citoyenne» risque de nous cloisonner jusqu’à l’hiver

Le brigadier Raynald Droz est plus que jamais présent. Le chef d’état-major du commandement des Opérations s'emploie à ce que l’armée remplisse son rôle d'appui à la population. Entretien en temps de crise.

Crédits: DDPS

Quelques heures après avoir annoncé la prolongation de l’engagement de l’armée, le brigadier prend son téléphone et appelle à 18h30 précises. Comme prévu. Avec lui, les discussions se sont portées sur l'engagement de l'Armée dû au covid-19. Un virus qui tue et qui a emporté bon nombre, trop de personnes déjà.

Comment s’est mis en place le dispositif de l’armée, pour répondre à la pandémie en cours?

Le système est nouveau. Il a été mis en place en 2018 avec la mise en œuvre de la DEVA (Développement de l'Armée). Cela fait donc deux années que nous avons réintroduit la mobilisation, qui avait été abandonnée en 2003. Nous sommes aujourd'hui capables d’engager rapidement des militaires pour des situations spécifiques. Par exemple, en cas de tremblement de terre, nous pouvons répondre immédiatement avec des troupes en service long et ensuite grâce aux formations à disponibilité élevée qui ont été définies justement avec ce critère de l'immédiateté et de la surprise. Il faut comprendre qu’il y a deux moyens de répondre à ces crises: soit le système a suffisamment de moyens civils, pompiers, police, etc ou des moyens professionnels, soit il se dote d'un système avec des miliciens préparés, instruits, équipés et avec un système d'alarme, la mobilisation, qui fonctionne. Le défi et les limites du système professionnel résident principalement dans les coûts et dans le fait d'alimenter cette force à long terme. Ceux-ci seraient disponibles 7 jours sur 7 et 365 jours par an mais ne seraient pour la plupart pas souvent engagés. Par contre, grâce à la milice, nous pouvons appeler 8000 soldats en 96 heures, 35’000 en 10 jours et si vraiment nous devions passer en mode défense, 100’000 en deux ou trois semaines avec toutes les contingences connues concernant les équipements et le personnel.

C’est pourquoi la Suisse a choisi des miliciens?

Quand nous pensons à l’armée, nous pensons justement aussi à la défense, et donc aux soldats qui se préparent à la défense avec leurs chars et les moyens lourds. La milice couvre cependant bien plus que cela. Avoir des citoyens-soldats est fondamental. Les jeunes sont recrutés et font leur service à l’armée. De plus nous avons d'autres outils comme la protection civile et la protection de la population qui sont complémentaires et non pas concurrentiels. Nos miliciens sont rappelés chaque année pour un service de trois semaines et si la situation le demande, ils sont prêts. Nous avons ainsi la quantité et la qualité voulue pour la situation particulière. Là par exemple,nous avons un besoin en personnel sanitaire et ils sont là, présents et à l'engagement. Il s’agit vraisemblablement du seul système supportable pour avoir la capacité, la qualité dans le spectre d’engagements nécessaires.

Qui décide de l'engagement des moyens de l'Armée?

Nous avons une directive claire et simple du chef de l’armée: l'Armée ne dit pas non! La décision concernant les priorités et l'ordre d’intervenir ou pas ne nous revient pas, elle est dans les mains de la cellule de coordination sanitaire (SANKO) avec laquelle nous collaborons étroitement en ce qui concerne les capacités disponibles. Ce sont les hôpitaux et les cantons qui font la demande, laquelle est ensuite examinée par cette cellule de coordination sanitaire. Si l’armée n'est pas engagée, cela signifie que nous n’avons pas la qualité, ou que la compétence nous manque pour la prestation demandée.

La Suisse a assez de monde? 8000 personnes pourraient être mobilisées, et pourtant…

Cela dépend des besoins des cantons et de l'évolution de la situation. En fin de semaine prochaine, nous aurons quelque 4000 soldats sanitaires disponibles et la plupart seront engagés rapidement. Le conseil fédéral a décidé de mobiliser jusqu'à 8000 soldats. En dehors des 4000 soldats sanitaires, nous pourrions en engager jusqu'à maximum 4000 pour des missions de garde-frontière ou de police. Nous terminons l'instruction dans les écoles de recrues aux bases sanitaires, ce qui permet de mettre 11’000 soldats supplémentaires qui pourraient aider à décharger les spécialistes de la santé.

C’est le moment de regretter le nombre de femmes dans l’armée?

Bien sûr. Au-delà du de l’aspect purement mathématique de la quantité, avoir davantage de femmes alimente l’armée en qualités indispensables. Elles sont déjà de plus en plus présentes dans des missions et fonctions qui étaient traditionnellement plutôt masculines, et permettent surtout l'indispensable complémentarité. La nature est ainsi faite. Les femmes sont nécessaires dans l’armée pour garantir que ces qualités capitales pour la société et donc pour l'Armée soient disponibles. Nous avons bien sûr depuis longtemps des jeunes femmes qui s'engagent, et je trouve personnellement qu'elles sont valeureuses et courageuses. Forcément elles n’ont pas le même gabarit et elles font des choses magnifiques comme les hommes du reste, il ne s'agit pas de les mettre en concurrence. Comme partout, l’égalité est nécessaire. Dans les faits, beaucoup choisissent également d'aller faire service dans les troupes de combat. La femme soldat n'est pas uniquement dans les troupes de la logistique ou sanitaire, elle est dans toutes les fonctions car cela leur est depuis longtemps ouvert. Même si aujourd'hui il est intéressant de voir que ce sont les troupes sanitaires qui sont au front, et qu'elles sont appuyées par les troupes «combattantes» comme l’infanterie. Alors que traditionnellement, c’est le rapport de force inverse.

Vous parvenez à vous projeter au milieu de cette crise?

Nous avons une cellule de recherches opérationnelles. Une cellule travaille sur tous les chiffres et fait des pronostics et des projections par cantons. Nous pouvons comparer avec Wuhan et les villes fermées après les premiers cas. Au contraire de la grippe, nous n’avons pas de chiffres des années précédentes donc c’est très instable. Ces projections, qui ne sont évidemment pas une science exacte, nous montrent que nous pourrions atteindre le pic dans environ un mois. L'intention étant grâce à la discipline personnelle d’aplatir la courbe pour que le système de santé et les cantons puisse tenir le choc.

La population est de manière générale bien disciplinée. Il y a peu de monde dans les rues, les gens gardent leurs distances. La situation est équilibrée, mais il y a toujours un temps de latence d’au moins une semaine entre les mesures et les effets constatés, et malheureusement il semble que certains hôpitaux sont déjà en mode «triage».

Vous pouvez intervenir? Ouvrir davantage d’hôpitaux?

Nous pouvons aider les patients qui ne sont pas aux soins intensifs, soit ce qu’on appelle le low-level care. En étroite collaboration avec les autorités civiles compétentes nous aidons à la réouverture d'un ancien hôpital militaire à Frauenfeld, ce qui permet de libérer des places dans les hôpitaux et aussi de libérer du personnel pour s'occuper du high level care. En Suisse comme partout en Europe, les places en soins intensifs sont très limitées et coûtent très cher en infrastructures et en personnel. Vous avez peut être constaté que la Chine a pu augmenter très rapidement le nombre de lits, oui, mais la Suisse a une toute autre réalité. Par exemple, le personnel de ces hôpitaux de fortune étaient principalement des militaires. En Suisse cela ne serait pas imaginable de par les responsabilités, les compétences et la complexité du système, le système de santé suisse fonctionne et nous sommes appelés aujourd'hui en renfort et cela est notre rôle et notre responsabilité.

Beaucoup de forces sont engagées à l’armée… cela veut dire que le budget est illimité?

Pour le moment ce n'est pas notre priorité, et je ne peux pas vous dire de quelle manière cela sera réglé à la fin de l'engagement. Nous faisons ce que nous avons à faire avec les troupes et les professionnels, et les prolongations ordonnées vont être éventuellement compensées par le fait que l'engagement CORONA est principalement statique et ne demande pas de matériel particuliers ou/et de munitions. Le cas échéant, il est prévu qu'en cas d'engagement de l'Armée, celle-ci peut demander un budget supplémentaire mais nous n’en sommes pas encore là et ça sera à l'EM d'Armée d'évaluer les coûts globaux. De plus, nous allons annuler quelques services, comme certains tirs d’artillerie ou de mouvements de chars ces prochaines semaines ou mois.

Vous répondez aujourd’hui au sanitaire, et l’armée est souvent critiquée pour ses coûts. C’est justifié?

Je donne à chaque fois le même exemple qui est plus ou moins écouté et compris. L’armée est comme une assurance, santé ou voiture. Tant que l’on n'a pas d’accident tout va bien, mais le jour où l'accident se passe, nous sommes tous soulagés de voir que cela était compris dans la franchise et qu'il pourra effectivement se faire rembourser. C'est le moment que nous vivons aujourd'hui avec cette crise mais l'Armée Suisse est engagée chaque jour en Suisse comme à l'étranger et donc c'est un investissement à long terme pour des risques que personne d'autre ne peut assumer avec un système supportable et capable.

Combien de temps la crise va-t-elle encore durer?

Impossible de vous le dire de manière précise, mais encore une fois nos analyses et projections nous indiquent que cela pourrait durer des mois. Nous allons voir la manière dont les dernières mesures prennent ces prochains jours, mais il semble qu'il y ait une relation entre le «patient zéro» et le début des mesures. Comme exemple, la France a attendu 45 jours, Wuhan 25 et nous sommes à environ 19 jours. La deuxième ville touchée en Chine n’a pris qu’1 semaine pour agir et l'analyse des données montre qu'agir vite et drastiquement change radicalement la courbe dans son intensité et sa durée. Entre le cas le plus extrême et les autres, certaines prévisions montrent que nous pourrions éventuellement sortir progressivement de la crise cet été, ce serait génial. Mais cela risque davantage d’être plus tard, peut-être août-septembre selon les prévisions de la Confédération, qui se sont avérées assez précises jusque-là malgré la haute incertitude de la situation.  Dans un scénario dans lequel les mesures ne sont pas appliquées, l'indiscipline citoyenne risque de nous cloisonner jusqu'à l'hiver.

NDA: la phrase ci-dessus a été rajoutée suite à de nombreux emails qui nous sont parvenus et mettent en doute les propos tenus dans le titre. Bilan précise que le brigadier Droz a relu l'entièreté de l'article et a lui-même confirmé le titre. Le scénario jusqu'à l'hiver est bien une des possibilités évoquées, même si chacun espère l'éviter.

Vous disiez que les Suisses étaient disciplinés, mais pourtant nous allons traquer les rassemblements avec les téléphones portables...

Ce domaine n'est pas de la responsabilité de l'Armée et donc je vous donne mon avis personnel, dans le monde moderne, il y a des bonnes idées, des mauvaises idées, mais surtout des idées qu’il faut essayer si la situation extraordinaire le demande. Nous pouvons avoir besoin de cela, et je crois qu'un système similaire a été utilisé lors de la Fête des Vignerons. Si les informations sont correctes, il y avait un système pour savoir combien de personnes étaient réunies dans un secteur donné. Je trouve que cela peut faire sens afin de gérer les flux, surtout en cas d'attaque terroriste. Il suffit de s’assurer que ce soit contrôlé, limité, mis entre les bonnes mains et que nous en tirions des enseignements. N’oublions pas non plus que ce type d’outils est utilisé par les adversaires, ou même par le citoyen. Avec des simples applications gratuites, certains parents mettent pour des raisons de sécurité, des applications sur le téléphone de leur enfant pour savoir où il est... Il faut voir la Confédération comme le «parent» de la famille suisse.

Nous ne pouvons pas être partout, et il faut voir la différence entre discipline et obéissance. Les disciplinés s’arrêtent au feu rouge et attendent qu’il soit vert. Pour les obéissants, il faut mettre un policier devant le feu pour qu’il le respecte. Nous ne sommes pas tous toujours disciplinés avec le Covid-19 c'est le moment de l'être.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

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Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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