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Coronavirus: comment comptabiliser les malades et les victimes?

Comment les différents pays les plus affectés par la pandémie actuelle comptent-ils les cas de personnes infectées par le coronavirus et le bilan des décès attribués à la pandémie? Selon les protocoles des différents pays mais aussi leur situation politique, les données peuvent être très variables. Etat des lieux.

Le bilan réel des contaminations et des victimes est extrêmement difficile à établir.

Crédits: AFP

Voici quelques jours, suite à l’annonce par les autorités chinoises de l’ouverture de la remise des urnes funéraires dans la province du Hubei, des questionnements se sont élevés sur le bilan des morts du coronavirus en Chine. Selon le dissident chinois Lu Haitao qui extrapolait à partir des données publiques dans le seul centre funéraire de Wuchang, le chiffre de 45’500 décès serait plus réaliste que les 3000 victimes du Covid-19 évoquées par Beijing jusqu’à présent (3298 décès dans le pays, dont 3186 dans la province du Hubei et 2535 à Wuhan).

Certes, il ne s’agit là que d’une extrapolation sans base documentée au-delà du seul centre funéraire de Wuchang. Certes aussi, le confinement de plusieurs semaines n’a pas arrêté les autres pathologies et il y a fort à parier qu’un certain nombre de décès durant cette période peuvent être imputés à d’autres raisons que le coronavirus. Cependant, l’attitude des autorités chinoises, qui ont longtemps tenté de faire taire les lanceurs d’alerte sur ce virus entre novembre et janvier, pose question. Et au-delà de la Chine, d’autres questions sont légitimes quant à la comptabilité des malades et des victimes de cette pandémie.

La faible disponibilité des tests de dépistage en question

Partout à travers le monde, le faible nombre de tests de dépistage disponibles a figuré au coeur des préoccupations pendant plusieurs semaines. Durant la première quinzaine de mars, la Suisse pratiquait autour de 2000 tests par jour, selon Daniel Koch, responsable de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Un chiffre similaire de dépistages était pratiqué en France (pour une population plus de huit fois supérieure à celle de la Suisse), tandis que l’Allemagne annonçait dans la même période un peu plus de 6000 tests par jour. Or, la propagation du virus tout au long du mois de mars et le nombre de personnes présentant des symptômes ont pu conduire à réserver en priorité les tests aux personnes en vie, plutôt que de tester les personnes décédées afin de déterminer les causes du décès.

Ainsi, en France, le directeur général de la santé, qui dépend du ministère de la Santé, Jérôme Salomon, expliquait à France Télévision le 27 mars que «les morts sont uniquement comptabilisés depuis les centres hospitaliers. Il y a un test systématique sur les personnes pour lesquelles il y a suspicion. Il peut y avoir une urgence hospitalière qui est prise en charge immédiatement, mais où le test n'a pas pu être réalisé auparavant. Dans ce cas-là, le test a lieu post mortem, mais à l'initiative du médecin». Quid alors des victimes hors milieux hospitaliers? Un certain nombre de décès se sont produits au domicile des patients ou dans des structures d’accueil de personnes âgées, population particulièrement à risque face au Covid-19.

En Bourgogne-Franche-Comté, région limitrophe de la Suisse, plus de 400 Ehpad (Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes, équivalent des EMS en Suisse) accueillent des seniors. Or, le docteur Olivier Obrecht, directeur général adjoint de l'Agence régionale de santé (ARS) Bourgogne-Franche-Comté, interrogé par le quotidien régional L’Est Républicain le 20 mars, reconnaissait qu’un certain nombre de pensionnaires de ces unités «présentent des symptômes de type Covid-19». Mais il reconnaissait que le dépistage était compliqué faute de tests généralisés à grande échelle. Pour lui, «le nombre de décès ne sera connu qu'une fois que l'épidémie sera derrière nous. Santé publique France a commencé une surveillance syndromique, comme on le fait pour la grippe, à partir d'un nombre de décès attendus dans une population donnée, sur un temps donné. C'est le surplus par rapport à ces estimations qui donnera la vérité sur le nombre de décès pendant la période d'épidémie Covid-19, dans quelques mois, une fois l'épidémie terminée». Le bilan serait donc potentiellement bien plus lourd que les 52’000 cas recensés officiellement dans l’Hexagone et les 3523 décès attribués au Covid-19 par les autorités.

Des études réévaluent la mortalité à la hausse

En Italie, une question similaire se pose. Dans certaines régions, en raison de la vitesse de propagation du coronavirus et d’infrastructures hospitalières débordées, de nombreux décès se sont produits au domicile des patients. Un cas célèbre a défrayé la chronique début mars: celui de la soeur d’un acteur de la série Gomorra, Luca Franzese, dont la soeur, épileptique et donc vulnérable, est décédée dans sa chambre du Covid-19. Le comédien et sa famille sont restés plusieurs jours avec le corps de la défunte dans le petit appartement de Naples et a voulu alerter le grand public et les autorités sur les défaillances du système de santé.

«La manière dont nous comptabilisons les morts dans notre pays est large dans le sens où toutes les personnes qui meurent dans un hôpital et sont atteintes du coronavirus sont comptées comme mortes du fait du coronavirus, explique le professeur Walter Ricciardi, conseiller scientifique du gouvernement italien sur la crise. L’Institut national de la santé a réévalué les causes de mortalité et seuls 12% des victimes, selon les certificats médicaux, sont décédées directement du Covid-19, tandis que 88% avaient au moins une autre pathologie de nature à causer ou faciliter leur décès». Avec 105’792 cas et 12’428 décès au 1er avril, l’Italie présente le bilan le plus lourd actuellement.

Toujours dans le Sud de l’Europe, l’Espagne semble avoir été touchée un peu plus tardivement que l’Italie par la pandémie. Le pays présente le deuxième taux de décès le plus élevé en Europe. A l’instar de l’Italie, le choix a été fait de comptabiliser l’ensemble des décès de personnes testées positives au Covid-19 comme mortes du fait de la maladie. Mais là aussi, encore faut-il que le dépistage ait été fait. Et comme dans d’autres pays européens, le nombre de tests disponibles pousse les personnels médicaux à privilégier les patients vivants pour le stock de tests disponibles. Ainsi, les personnes ayant trépassé à domicile ou dans des résidences pour personnes âgées ne seraient pas toujours comptabilisées. Le quotidien El Pais faisait état voici quelques jours d’une étude de L’Instituto de Salud Carlos III, qui estimait le nombre de morts trois fois plus élevé que le bilan officiel.

En Belgique également, les personnes accueillies dans les hôpitaux et testées positives au Covid-19 sont comptabilisées. Mais à l’instar de la France, de l’Italie ou de l’Espagne, les personnes décédées à leur domicile et non testées ne sont pas incluses dans le bilan. Les autorités du pays ont elles-mêmes reconnu que le bilan réel de la pandémie pourrait être plus élevé que les statistiques actuelles ne le laissent entendre.

De l’autre côté de la Manche, le Royaume-Uni a prôné début mars une stratégie différente, appelée « Herd immunity » visant à assurer une protection de long terme de sa population à travers une résistance développée naturellement par les organismes d’un grand nombre d’habitants contaminés et ayant survécu. Mais le premier ministre Boris Johnson, lui-même contrôlé positif (de même que le prince Charles) a rejoint la majorité des pays européens dans une stratégie de confinement (Pays-Bas et Suède exceptés). Après les critiques sur cette stratégie, le gouvernement conservateur a dû faire face à des attaques sur la comptabilité des victimes du Covid-19: Fin mars, l’Office for National Statistics a publié une étude sur le nombre de personnes touchées par la pandémie, qui suggérait que le taux de mortalité dans le pays serait 25% plus élevé que les chiffres officiels du gouvernement.

Les disparités des protocoles aux USA

En Allemagne, les experts eux-mêmes reconnaissent la difficulté de mesurer précisément l’ampleur de la pandémie. Ainsi, Gerd Antes, expert en statistique et professeur de médecine à l’Université de Fribourg, admet que tout dépend de l’ampleur de la campagne de tests: «Les cas positifs de Coronavirus dont nous entendons parler au quotidien à la télévision ou à la radio, décrivent qui a été testé positif au nouveau virus. Mais nous ne pouvons donc pas savoir combien de personnes ont en réalité été infectées par le virus», reconnaissait l’expert auprès de nos confrères de Spiegel le 31 mars.

Enfin, aux Etats-Unis, la situation est rendue encore plus complexe par les différentes approches de comptabilité selon les états. Entre le Texas, New York ou le Minnesota, chaque état a sa propre façon et ses critères pour enregistrer les cas de contamination, les décès et les causes de ces derniers. Le US Center for Disease Control compile les données au niveau national mais sur la base de ces protocoles très variables. Tandis que certains états fonctionnent à l’instar de l’Italie ou de l’Espagne sur une comptabilité exhaustive, incluant au bilan l’ensemble des personnes décédées testées positives au Coronavirus, d’autres se basent sur le fait que la pathologie ayant causé directement la mort doit être retenue. Ce qui a amené à un certain nombre de polémiques ces derniers jours. Deux d’entre elles ont retenu l’attention. En Louisiane, un nourrisson âgé de moins d’un an a été inclus dans le bilan officiel de l’état, causant un vaste émoi dans l’ensemble du pays, alors que les causes exactes du décès ne sont pas encore connues avec certitude. En Californie, un adolescent âgé de 17 ans a d’abord été intégré au bilan des décès du Covid-19, scandalisant de nombreuses personnes car il n’avait pas été pris en charge dans un hôpital, faute de disposer d’une assurance-maladie. Si le Coronavirus n’est sans doute pas innocent à sa mort, c’est un choc septique qui a provoqué le décès et le corps médical américain se déchire sur le fait ou non d’attribuer son décès à la pandémie actuelle.

Dès le 7 février, alors même que l’Italie prenait conscience de la présence de cas sur son sol, une publication de médecins et chercheurs de l’Université de Bâle dans le Swiss Médical Weekly avertissait de la difficulté de mesurer l’ampleur du bilan de la pandémie: «Un aspect intrigant est la différence entre le taux de mortalité estimé dans la province de Hubei et dans d’autres régions de Chine: au 7 février, 30’536 cas avaient été confirmés, dont 22’112 dans la province de Hubei, avec une mortalité de 619 décès enregistré, soit un taux de 2,8%. Cela contraste avec les 16 décès pour 8702 cas enregistrés dans d’autres régions de Chine et d’autres pays, soit un taux de 0,18%», notaient alors les chercheurs bâlois. Dans leur article, même en tenant compte du temps d’incubation et du délai entre le verdict d’un test et l’issue fatale pour un patient, les scientifiques questionnaient la fiabilité des chiffres et l’uniformité des protocoles pour mesurer la mortalité.

A la lumière des derniers éléments sur le nombre élevé d'urnes funéraires dans la province de Hubei, les interrogations des chercheurs bâlois prennent un autre sens. Mais de nombreux médecins et spécialistes de la démographie et de la statistique rejoignent Olivier Obrecht sur le constat qu'un bilan comptable réaliste de la pandémie ne pourra être effectué qu'au terme de la crise, une fois la surmortalité de cette période évaluée par rapport aux données des années précédentes. Avec l'arrivée fin mars d'un grand nombre de tests de dépistage en Europe et aux Etats-Unis notamment a déjà permis d'améliorer le diagnostic et devrait permettre de mieux cerner l'ampleur de la contagion.

Même les données de la John Hopkins University (ci-dessous), aux Etats-Unis, qui font référence au niveau mondial dans cette crise pour la comptabilité des contaminations et des décès, sont basés sur des sources gouvernementales et s’appuient sur les protocoles nationaux, sans harmoniser les procédures et les critères. De quoi rendre le tableau global encore moins clair à ce stade.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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