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Coronavirus et agriculture: une crise, des réponses multiples

Dans le secteur agricole, les conséquences du coronavirus et de la crise sanitaire sont lourdes: interruption des marchés hebdomadaires, fermeture de restaurants, manque de main d’œuvre étrangère. Mais la crise ouvre aussi des opportunités, notamment grâce à de nouveaux canaux de vente.

Pour Marion et David Guignard, éleveurs à Vaulion (VD), la situation est tendue.

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En un jour, Mathieu Cuendet a perdu 95% de son chiffre d’affaires: c’était le 16 mars, le Conseil fédéral annonçait la fermeture de tous les restaurants et marchés. Le choc est immense pour le maraîcher de Bremblens (VD), qui vend la majorité des produits de sa ferme à des primeurs, qui les redistribuent ensuite à des restaurants, et au marché à Lausanne: «On a dû demander le chômage technique pour la moitié des employés, soit six personnes. En même temps, on a réfléchi à des alternatives pour vendre nos légumes.»

En deux jours, le maraîcher et son équipe décident d’étendre les horaires de leur marché à la ferme, désormais ouvert tous les après-midis ainsi que le samedi matin (au lieu d’un jour par semaine en temps normal). Ils profitent également de la tendance de la livraison de produits frais.

Les paniers ont permis à la famille Cuendet de s'en sortir. (DR)
Les paniers ont permis à la famille Cuendet de s'en sortir. (DR)

Proposant déjà des paniers de légumes sur abonnement, ils voient la demande croître et passent d’une à deux distributions par semaine. Avec succès: aujourd’hui, un mois après l’annonce du gouvernement, Mathieu Cuendet constate: «La demande accrue pour nos paniers ainsi que la vente à la ferme nous ont permis de rattraper notre chiffre d’affaires.»

La ferme Cuendet n’est pas la seule à avoir vu croître la demande de produits maraîchers: les ventes en ligne de produits du terroir ont explosé. Le site de livraison farmy.ch a triplé son volume de commandes en mars; espace-terroir.ch a vu son chiffre d’affaires quadrupler depuis le début des mesures gouvernementales.

Pour les revendeurs directs tout comme pour ceux qui livrent aux distributeurs locaux, et ne sont donc pas intégrés dans la chaîne d’approvisionnement de la grande distribution, ces plateformes constituent une alternative bienvenue pour écouler leur marchandise. Du côté des clients, limiter les déplacements sans pour autant renoncer à des produits frais, tout en soutenant les paysans, semble être une vraie demande en ce moment.

Emploi d’un vigile et crise cardiaque d’un cochon d’Inde

Laetitia Roset, maraîchère à Puidoux (VD), a aussi vu sa clientèle tripler. Au niveau de la production, la nouvelle situation ne change rien pour elle: «On a commandé les graines et les plantules pour toute l’année en novembre déjà; on récolte ce qu’on peut.» Avant les mesures gouvernementales déjà, la petite entreprise familiale vendait ses produits à la ferme, ainsi que dans un magasin à Vevey.

Néanmoins, elle a dû se réorganiser à la ferme, en établissant des règles d’hygiène et en balisant des zones, notamment parce que les visiteurs se baladaient sur toute la propriété. «On a même dû employer un vigile pour qu’une personne à la fois seulement entre dans le petit magasin. Souvent, les couples ne respectent pas les règles et y pénètrent à deux. Mais s’il y a un contrôle de la police, on risque de devoir fermer», explique Laetitia Roset.

Il y a deux semaines, elle a même interpellé la police par téléphone: «Je les ai priés de faire des contrôles du respect des règles de distance pas seulement en ville, mais aussi à la campagne et à la ferme.» Elle observait que souvent, les règles de distance n’étaient pas respectées, les voitures mal garées. «Une fois, j’ai vu une jolie voiture sportive décapotable garée sur ma prairie! Ça écrase toute la terre!». Certaines personnes semblent confondre les courses à la ferme avec une activité de loisir: «Ils débarquent avec leur poussette, les jouets d’enfant et leur chien, et veulent voir nos chèvres naines, les poules et les cochons d’Inde. Mais pour nos animaux, c’est trop de stress – un cochon d’Inde a même fait une crise cardiaque!» Maintenant, les animaux sont tenus à l’écart de la rue.

L’augmentation des ventes vient donc avec des efforts supplémentaires. «On est fatigués», avoue Laetitia Roset, «mais c’est notre devoir de rendre ce service à la société.» Elle espère qu’il ne s’agit pas seulement d’opportunisme de la part des consommateurs, et que ces nouvelles habitudes perdureront. «Les gens sont contents de pouvoir venir. Mais j’espère surtout qu’ils continueront à venir acheter leurs légumes à la ferme une fois les mesures levées.»

Plus de fruits et les légumes, moins de viande et de vin

En un mois, la demande de légumes et de fruits en Suisse a fortement augmenté, en raison de la fermeture des restaurants et de l’arrêt du tourisme d'achat vers la France et l’Allemagne. La vente à la ferme et les livraisons de produits ont pu combler en partie le manque à gagner causé par l’interruption de marchés hebdomadaires et de la restauration.

De plus, depuis peu, les légumes hors calibre peuvent être vendus dans le commerce. La branche laitière, quant à elle, a également pu constater des ventes accrues. L’incertitude persiste concernant les exportations de fromage, puisque la demande des grands acheteurs comme l’Italie pourrait être moindre cette année.

Mais si la demande augmente bien pour certains produits, elle baisse pour d’autres: la fermeture des établissements de la restauration impacte surtout le marché du vin et de la viande, notamment de bœuf et de veau. Pour Marion et David Guignard de Vaulion (VD), la situation est tendue: vendant en grande partie la viande de veau et de cabri, ainsi que diverses spécialités charcutières à base de viande de chèvre, sur les marchés régionaux à Yverdon-les-Bains, il ne leur est plus possible d'écouler toute la production. La vente à la ferme est insuffisante car leur exploitation est située loin des agglomérations et des grands axes de circulation. Et la livraison à domicile est, du point de vue de la logistique et de la rentabilité, très compliquée à mettre en place pour une petite entreprise familiale.

«Nous avons dû nous résoudre, malheureusement, à jeter une partie de notre lait et de notre fromage», dit David Guignard. Pour néanmoins vendre une partie de leur production, les Guignard approvisionnent les magasins en self-service tenus par leurs collègues; mais ça ne comble pas les pertes. La vente du traditionnel cabri de lait de Pâques a été très réduite cette année à cause de l’annulation des grandes fêtes en famille. «Nous allons sevrer les cabris qui partiront donc au pâturage cet été. On pourra peut-être produire des terrines ou du salami en automne. Mais là aussi, on fait que reporter le problème car nous avons encore des stocks de l'année dernière à écouler», dit-il.

Afin de garantir l’approvisionnement de la population tout en empêchant une chute des prix sur les marchés, le Conseil fédéral a pris des mesures le 1er avril et prévu une aide de trois millions de francs pour les bouchers, ainsi qu’un allongement des délais de paiement et l’assouplissement temporaire des exigences relatives à certains contrôles. Comme il n'est pas possible de modifier à brève échéance la production agricole, le soutien financier est consacré au financement de campagnes de stockage de la viande. Pour la branche viticole, déjà sous pression auparavant, des mesures ont été prises par la Confédération pour garantir les liquidités.

David Guignard n’a pas encore reçu de soutien. «Même si nous avons l'habitude dans nos métiers de nous adapter aux situations imprévues, il est quand même difficile de se réinventer complètement et de mettre en route de nouveaux projets, surtout lorsque nous vendons des produits périssables comme la viande fraîche ou les fromages fermiers.»

Quel bilan à long terme?

Il est encore trop tôt pour tirer un bilan des conséquences de cette crise sur le secteur agricole, estime Martin Rufer, directeur de l’Union Suisse des Paysans. «Nous ne sommes pas la branche la plus touchée par le coronavirus, mais nous escomptons également des pertes», dit-il.

Faire des prévisions plus concrètes s’avère difficile: «La grande question se posera lors de la récolte, avec le problème de main-d’œuvre étrangère pour les cultures qui nécessitent des saisonniers», dit Martin Rufer. Il a pourtant bon espoir: «Actuellement, on part du principe que les saisonniers souhaitant travailler en Suisse pourront venir. Même si certaines d’entre eux vont renoncer par peur, ensemble avec l’aide des saisonniers suisses on devrait pouvoir résoudre le défi.» Ici aussi, le Conseil fédéral s’est montré conciliant: Les ayants droit à l’indemnité en cas de chômage partiel pourront cumuler leur indemnité d’activité partielle avec un salaire supplémentaire dans la filière agroalimentaire.

Plus de marché mais vente à la ferme pour Nicolas Flotron. (DR)
Plus de marché mais vente à la ferme pour Nicolas Flotron. (DR)

Même si la Suisse devrait pouvoir limiter la casse, dans les pays plus fortement touchés par le coronavirus comme l’Italie ou l’Espagne, il pourrait y avoir des grandes pertes de production. «Mon fournisseur pour des légumes de l’étranger comme le fenouil, le chou-fleur ou le brocoli m’a dit que ça devient de plus en plus difficile de les importer et que les prix pourraient monter», dit Nicolas Flotron, agriculteur de Forel (VD). Plus que les importations, c’est la sécheresse en Suisse qui l’inquiète: «Ça fait quasiment un mois qu’il n’a pas plu, et peu de précipitations sont annoncées pour les semaines à venir.»

Néanmoins, il voit la crise aussi comme une chance de pouvoir augmenter la valeur des produits de paysans suisses. Lui qui normalement tient un stand au marché de Vevey les mardis et les samedis, a aussi pu compenser «largement» sa perte en vendant ses légumes à la ferme et via des paniers. «Les gens sont vraiment contents et apprécient le travail des paysans. J’espère ça restera comme ça après la crise.»


Réouverture partielle des marchés?

Le 16 mars, le Conseil fédéral a interdit les marchés alimentaires hebdomadaires. Selon les précisions apportées le 18 mars, un stand alimentaire isolé serait assimilable à un magasin alimentaire et pourrait donc être ouvert. Cela laisse place à des interprétations différentes. Plusieurs villes en Suisse ont retenté d’ouvrir partiellement leurs marchés.

Dans le canton de Neuchâtel, des stands à titre individuel sont permis depuis le 27 mars à Fleurier et depuis le 8 avril à La Chaux-de-Fonds. L’Etat de Fribourg a décidé jeudi passé d’autoriser les stands vendant de la nourriture, à condition qu’ils soient distants d'au moins 50 mètres et respectent de strictes conditions sanitaires. La ville de Lausanne avait prévu la réouverture des stands de maraîchers-producteurs de fruits et légumes à partir du 15 avril, mais le canton de Vaud est intervenu la semaine précédant l’échéance pour interdire une réouverture. Le canton de Genève n’a pas prévu de réouvrir les marchés.

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