Bilan

La guerre des prix mine la construction

Les syndicats et les patrons dénoncent le recours massif à la sous-traitance et la pression que mettent les entreprises générales sur les acteurs afin qu’ils réduisent leurs prix.

  • La profitabilité et la pérennité de certaines entreprises sont menacées.

    Crédits: Sandra Hildebrand/Keystone

Les carnets de commande du secteur principal de la construction débordent, tant dans la construction de logements que dans le génie civil. Lorsque la demande est aussi robuste, les prix ont tendance à grimper. Or, la pression sur les prix et les marges bénéficiaires reste forte. Selon la Société suisse des entrepreneurs, les coûts de production des travaux de bâtiment et de génie civil portant sur les immeubles locatifs n’ont augmenté que de 2,2% entre 2008 et 2018, alors que les prix sont restés inchangés.

«La situation est préoccupante car malgré un volume de travail encore relativement important, la pression sur les prix dure non seulement depuis trop longtemps, mais s’amplifie année après année avec une répercussion en cascade sur les fournisseurs et sous-traitants», observe Olivier Haussener. «Par le passé, ajoute le président de la Fédération neuchâteloise des entrepreneurs et de l’association Région Romandie du bâtiment et du génie civil, les bonnes années permettaient de constituer des réserves pour faire face aux périodes de mauvaise conjoncture. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La profitabilité et la pérennité de certaines entreprises sont menacées.»

Cette situation résulte notamment du modèle d’affaires en vigueur dans la branche. Le rôle des entreprises générales est montré du doigt. Leurs activités consistent à exécuter entièrement un projet de construction pour le compte d’un maître d’ouvrage en lui garantissant le respect des budgets et des délais. Afin d’obtenir les meilleures offres, elles attisent la concurrence entre les acteurs des différents corps de métier. D’autant plus facilement que le nombre de PME et de microsociétés a explosé ces dix dernières années. Pour tenter de gagner des affaires, ces nouvelles entreprises ont eu tendance à réduire les prix.

Faire respecter le cadre légal

«Les entreprises générales remportent des marchés en proposant leurs services aux prix les plus bas. Elles jouent ensuite avec la concurrence exacerbée à laquelle se livrent les entreprises en rognant sur leurs marges, avec la tentation de recourir elles-mêmes à des sous-traitants, au risque de basculer dans des difficultés importantes», affirme Pierre-Alain L’Hôte, président de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment. «L’arrivée de multiples sous-traitants est un véritable poison. Sur les chantiers, personne ne sait à qui il a affaire. Les abus sont nombreux: salaires trop bas ou impayés, durée du travail trop longue, qualité des travaux médiocre, etc.», affirme Armand Jaquier, secrétaire régional d’Unia. «Certains acteurs comme les ferrailleurs soumissionnent avec deux prix: l’un est plus élevé car il intègre le respect de la convention collective de travail; l’autre est plus bas car le business est confié à des sous-traitants», constate le syndicaliste fribourgeois.

Afin de prévenir les infractions au cadre légal et réglementaire, les Chambres fédérales ont introduit en 2013 la notion de responsabilité solidaire de l’entrepreneur contractant lorsqu’il attribue des mandats à des sous-traitants. Celui-ci est alors obligé de vérifier si ces derniers respectent les conditions de salaire et de travail. Cet instrument est cependant jugé insuffisant. Dans le canton de Berne, les syndicats ont ainsi lancé une initiative pour combattre les chaînes de sous-traitance dans les marchés publics. Ils considèrent que ce système génère une concurrence déloyale et une sous-enchère salariale.

La lutte contre cette pratique est aussi au cœur du combat que mène Georges Zünd sur le territoire vaudois. Directeur de la Fédération vaudoise des entrepreneurs et député libéral-radical, ce dernier a déposé en novembre dernier une motion auprès du Grand Conseil pour exiger que la législation cantonale sur les marchés publics permette aux adjudicateurs de refuser d’accorder des travaux à des entreprises qui ne paient pas leurs charges sociales ou qui violent la convention collective de travail applicable dans leur domaine d’activité. Georges Zünd réclame aussi le droit pour les adjudicateurs de contrôler et valider les prix des fournitures, les conditions contractuelles, les matériaux, les méthodes ou les techniques proposées par les sous-traitants.

Faillites en série

Cette guerre des prix fait des dégâts. Face à cette situation, des acteurs à l’instar de Gétaz-Miauton préfèrent renoncer à certaines de leurs activités. Au début janvier, le groupe vaudois a annoncé la fin de sa présence dans la branche de l’acier, dont les résultats étaient déficitaires. 22 collaborateurs ont été licenciés. D’autres sont contraints de déposer leur bilan. Dans le canton de Fribourg, Bernasconi Peinture n’a pas réussi à surmonter ses difficultés de trésorerie, alors qu’elle s’apprêtait à fêter ses 60 ans d’existence. Conséquence: une trentaine de postes de travail sont passés à la trappe à l’automne 2019. Et le 18 février dernier, le fabricant de stores et fenêtres Favorol Papaux a annoncé le licenciement de ses 95 employés. En cause: un manque de liquidités du à une détérioration substantielle de ses marges et à une mauvaise gestion au cours des dernières années.

Selon la Société suisse des entrepreneurs, le nombre d’entreprises insolvables dans la construction a augmenté presque chaque année entre 2009 et 2018 (lire le graphique ci-dessus).

Plus inquiétant: les faillites en série clôturées par défaut d’actifs. Ce phénomène est dénoncé à la fois par les syndicats et les patrons. «Certains employeurs font preuve d’une imagination sans borne en recourant à leur épouse ou à leurs fils ou encore à leurs frères. Un même acteur du second œuvre a déposé son bilan quatre fois au cours des sept dernières années. Après chaque faillite, il a poursuivi ses activités sous une autre raison sociale. Et ce n’est pas un cas isolé», indique Armand Jaquier.

«Il faut prendre des mesures radicales. Mais on tergiverse», regrette Georges Zünd. C’est aussi l’avis de Sophie Michaud Gigon qui a perdu 20 000 fr. dans une telle affaire. «Les propositions pour prévenir ce type d’abus ne sont pas convaincantes», estime la conseillère nationale Verte et secrétaire générale de la Fédération romande des consommateurs dans une opinion publiée récemment par 24 heures. Elle suggère «d’interdire à une société surendettée de transférer gratuitement ou presque son patrimoine à une autre entité ou de déplacer son siège dans un nouvel arrondissement de faillite pour se soustraire à certaines contraintes qui protègent les créanciers».

«Dans un tel contexte, les entreprises locales hésitent à soumissionner pour des travaux gérés par des entreprises générales. C’est regrettable. Mais la pression sur les prix est trop forte pour que cela en vaille la peine», relève Georges Zünd. «Je comprends les critiques adressées à notre branche. Mais, de manière générale, notre branche est contrainte de répercuter une partie des risques imposés par les maîtres d’ouvrage sur les sous-traitants. Il est faux de dire que nous écrasons les acteurs en les poussant à casser les prix», répond César Vuadens, directeur pour la Suisse romande de HRS Real Estate, une des plus importantes entreprises générales.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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