Bilan

La fin du plastique n’est pas en vue

Controversée, l’industrie affiche pourtant des perspectives florissantes en raison de son bilan carbone et de son coût avantageux. Joan Plancade et Chantal de Senger

  • Les plastiques à usage unique ne sont pas facilement remplaçables.

    Crédits: Eleonora Galli/Getty images
  • Une maison en plastique recyclé: un projet développé avec un laboratoire zurichois.

    Crédits: zero2.ch

On l’avait peut-être enterré un peu vite, mais à la faveur du Covid-19, le plastique revient en force. En particulier le plastique à usage unique à vocation médicale, comme les masques FFP à destination du personnel soignant, constitués d’un enchevêtrement de fibres plastiques. Ce sont en outre un peu moins de 100 millions de masques pour le grand public qui devraient être utilisés par mois en Italie, à titre d’exemple. Poches de sang, blouses, seringues, les déchets médicaux à base de plastique explosent. Le journal La Voz rapporte ainsi qu’en Asturie (Espagne), pour le seul mois d’avril, plus de 180 tonnes de déchets hospitaliers ont été recensés, soit quatre fois plus que la normale.

L’emballage de produits alimentaires fait également face à une demande soutenue, selon Eric Pavone, directeur Business Development de l’industrie du plastique chez Bobst, à Mex (VD): «Toute la restauration s’est arrêtée, les gens se sont mis à acheter davantage pour chez eux, de la nourriture le plus souvent emballée. L’essor du commerce en ligne favorise également l’emballage, par conséquent on note un besoin plus fort auquel l’industrie s’efforce de répondre.» L’occasion pour une filière puissante de se repositionner sur l’échiquier politique. Le lobby EuPC, qui représente les intérêts de la plasturgie auprès de la Commission européenne, a adressé le 8 avril un courrier demandant un report de la directive bannissant les plastiques à usage unique, arguant du fait que «malheureusement, le Covid-19 a montré que (…) les plastiques à usage unique ne sont pas facilement remplaçables, en particulier concernant les propriétés hygiéniques de protection du consommateur».

Une hérésie écologique?

Outre le contexte particulier, les perspectives de la filière restent encourageantes pour la décennie à venir, comme le détaille Eric Pavone: «Ces cinq prochaines années, on attend 1,5 à 2% de croissance de l’emballage plastique sur les marchés matures et jusqu’à 10% annuels dans les pays émergents. Le mouvement suit globalement la croissance de la population, avec une composante sur le pouvoir d’achat. On n’a aucun signe réellement disruptif à moyen terme.»

Le constat tranche avec la volonté affichée de toutes parts de réduire la consommation de plastique, particulièrement les emballages. Selon un sondage effectué par Greenpeace, 95% des Suisses se disent prêts à adopter des produits dans des contenants réutilisables, notamment les fruits et légumes (92%). L’organisation écologiste met en avant l’insuffisante action des distributeurs, dont Coop et Migros. Pourtant, Tristan Cerf, porte-parole de Migros, relève les efforts importants de la coopérative pour diminuer la quantité d’emballages: «Le plastique étant au centre des préoccupations de sa clientèle, Migros a amorcé un ambitieux plan d’élimination du plastique d’emballage et ainsi économisé, en 2018, 270 tonnes de plastique d’emballage, grâce notamment à la vente en vrac bio.»

Pour autant, Tristan Cerf tient à se dédouaner de tout manichéisme en la matière: «Certains produits contenant beaucoup d’eau comme les concombres ou les brocolis ne peuvent toutefois être conservés sans plastique, explique-t-il, car ils se dégradent et perdent leurs nutriments très rapidement. En effet, un concombre non emballé n’est plus commercialisable après quelques jours alors que 1,5 gramme d’emballage permet de le conserver frais environ deux semaines. Et les solutions alternatives ne sont pas toujours pertinentes. Il faut prendre en compte toute la chaîne, de la production en passant par le trajet d’un produit, pour voir si elles sont écologiques ou non.»

De fait, l’analyse du cycle de vie d’un sac en papier par rapport à un sac en plastique penche clairement en faveur du sac en plastique concernant le bilan carbone, voire l’impact environnemental direct (voir infographie page suivante). Huit fois plus d’eau est nécessaire pour produire un sac en papier, qui émet par ailleurs deux fois plus de gaz à effet de serre à la production. Il participe également 13 fois plus à l’eutrophisation des eaux (augmentation de l’azote et du phosphore qui diminue l’oxygénation des milieux aquatiques). Deux fois plus léger que son équivalent papier (et incomparable à un emballage en verre), l’emballage plastique diminue également l’empreinte carbone du transport.

Les industriels du plastique sont les premiers à mettre en avant les avantages du matériau, en particulier sa légèreté et son bilan carbone. Toutefois, de façon surprenante, un rapport de janvier 2020 de l’organisation écologiste Green Alliance s’inquiète du fait que, sous la pression du consommateur, «tous les remplacements du plastique n’aient pas été convenablement étudiés en termes d’impact environnemental» et même que «des choix ont été faits en sachant que l’impact environnemental en sera alourdi».

La pollution des océans accélère la mutation

On en oublierait presque la levée de boucliers provoquée par la médiatisation du «continent de plastique» en 2018, fruit des 8 millions de tonnes rejetées annuellement dans les océans. Difficilement biodégradable (sous forme de microparticules parfois toxiques) le plastique est également très peu recyclable. Les plastiques d’emballage, souvent faits d’un mélange de polymères, ne peuvent être réutilisés. Une situation qui force l’industrie à muer sous la pression du consommateur, relève Eric Pavone, de Bobst: «De plus en plus de nos clients nous demandent des machines d’emballage qui amènent de nouvelles solutions pour des emballages plastiques recyclables, en papier ou biodégradables. Cette tendance est évidemment pilotée par les grandes marques alimentaires et les consommateurs eux-mêmes.»

Bobst travaille ainsi avec des géants du polymère tel Dow (62 milliards de chiffres d’affaires) au développement d’emballages monopolymères plus facilement recyclables. Les initiatives de plastiques biodégradables ou compostables se multiplient mais doivent être prises avec prudence, selon Tristan Cerf, de Migros: «Certains bioplastiques sont par exemple fabriqués à base de maïs, de canne à sucre ou encore d’huile de palme, ce qui est catastrophique au niveau écologique et au niveau économique pour les pays producteurs. Il faut toujours analyser le bilan écologique et économique du plastique réutilisable et compostable.» Une difficulté de mise à l’échelle est également évoquée par Eric Pavone: «On devrait arriver d’ici à cinq ans à 50% d’emballages recyclables, contre moins de 10% aujourd’hui. En revanche, biodégradables et compostables ne devraient pas dépasser les 10 à 20%, car il faudra du temps pour produire des quantités énormes de ces nouveaux films à des prix concurrentiels. Mais tout dépendra de l’évolution de l’offre et de la demande évidemment.»

«On devrait arriver d’ici à cinq ans à 50% d’emballages recyclables, contre 10% aujourd’hui» Eric Pavone, de Bobst

Une valorisation à imaginer

Recyclable n’implique pas toujours recyclé. De fait, en Suisse, seul 15% du plastique l’est effectivement, faute de filière en place. Premier en cause, un surcoût important. Selon une étude menée par la société Carbotech AG en partenariat avec l’Institut de technologie environnementale appliquée Umtec, collecte et recyclage coûteraient en moyenne 750 francs la tonne contre 250 pour l’incinération (mode majoritaire d’élimination du plastique dans le pays). Et de conclure: «Un avantage environnemental relativement faible est payé assez cher.»

Véronique Cremades-Mathis, responsable mondiale des emballages durables chez Nestlé, se dit pleinement concernée par la faiblesse de la filière de recyclage: «Chez Nestlé, 80% des emballages sont actuellement conçus pour être recyclés, mais le véritable enjeu est la capacité de chaque marché à recycler. Dans les pays émergents, par exemple, elle est inexistante. Nestlé ne va pas dire «on ne conçoit que des emballages recyclables et après ce n’est plus notre problème». C’est notre problème, nous travaillons dessus.» Du côté de Bobst, Eric Pavone reste optimiste: «C’est en atteignant une masse critique de plastique recyclable que les opportunités de business vont naître. Si le plastique usagé prend une valeur marchande, on peut s’attendre à ce qu’il soit beaucoup moins jeté dans l’environnement, en particulier dans les pays émergents.»

En l’attente, des initiatives parient déjà sur une valorisation originale du matériau. Le sculpteur Igor Ustinov, associé au vice-président de Roche, André Hoffmann, a lancé un concept de maison en plastique recyclé, dont le premier prototype pourrait voir le jour début 2021. Conduit avec le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche à Zurich, l’habitat modulaire intégrera trois polymères non toxiques sans les mêler afin d’être lui-même 100% recyclable. «Il faut compter une tonne de PET pour 10 m2 de surface au sol, à 600 fr. la tonne, relève Igor Ustinov. Avec André Hoffmann, nous sommes très alignés sur des valeurs environnementales et humaines, et je considère que le plastique est un progrès indéniable pour l’humanité. Je suis convaincu que l’utilisation des ressources souterraines peut ainsi permettre de protéger les ressources de surface, notamment les forêts ou le sable qui font l’objet d’une exploitation intense.»


La Suisse, championne du plastique

Consommation La filière du plastique a son poids dans l’économie européenne. Près de 60 000 entreprises dans toute l’Union européenne (UE) emploient directement 1,5 million de personnes (et généreraient de façon indirecte trois fois plus d’emplois) tout en réalisant un chiffre d’affaires cumulé supérieur à 350 milliards selon un rapport de Plastics Europe. Dans le monde, 359 millions de tonnes ont ainsi été consommées en 2018 (contre 1,5 million en 1950), soit 3,2% de plus que l’année précédente, dont 40% pour les seuls emballages.

La Suisse n’est pas en reste puisqu’elle est le troisième marché d’importation en termes de traitement du plastique et le premier marché d’exportation (12,1% du total) de l’UE. Et pour cause, elle est non seulement une championne industrielle de l’industrie plastique, mais également leader en termes de consommation. Les Suisses génèrent ainsi 100 kilos de déchets plastiques par an et par habitant, soit plus de trois fois la moyenne européenne. Trois quarts du million de tonnes consommées dans le pays concernent des emballages.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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