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Le Montreux Comedy Festival «travaille avec plusieurs scénarios»

Alors que de nombreux festivals de l’été sont annulés et que des doutes se font jour sur les grandes manifestations de la rentrée, le Montreux Comedy Festival est en pleine préparation de son édition 2020. Cependant, son producteur et fondateur Grégoire Furrer doit tenir compte de facteurs externes délicats. Explications.

Grégoire Furrer et son équipe sont dans l'attente de l'évolution de la crise actuelle pour définir la formule de l'édition 2020 du Montreux Comedy Festival et planchent sur plusieurs scénarios en attendant.

Crédits: Laura Gilli

Montreux Jazz Festival, Paleo Festival Nyon, Cully Jazz Festival, Festi’Neuch, Locarno Film Festival,… tous les grands festivals du printemps et de l’été ont été annulés. Pour le second semestre de l’année 2020, rien n’est encore garanti. Les mesures d’interdiction édictées par le Conseil Fédéral, mais aussi les craintes du public liées au risque sanitaire, les disponibilités des comédiens, ou encore la baisse du pouvoir d’achat des spectateurs : autant de facteurs qui font peser des incertitudes sur l’édition 2020.

Pour autant, Grégoire Furrer et son équipe travaillent d’arrache-pied pour proposer aux aficionados du Montreux Comedy Festival un rendez-vous en fin d’année. Pour ce faire, divers scénarios sont étudiés et le directeur s’appuie sur un modèle économique depuis longtemps ouvert au numérique afin de se projeter sur le long terme. Entretien.

Comment l’équipe du Montreux Comedy Festival a-t-elle vécu cette période de confinement alors que nombre de festivals ont dû annuler leur édition 2020, notamment ceux prévus cet été?

Chaque situation est différente. Nous sommes solidaires de nos collègues qui ont vu leur manifestation annulée. Un festival, de manière générale, se prépare sur douze mois de travail. Dès la fin d’une édition, et même parfois avant même, on prépare la suivante. Les artistes sont réservés sur douze voire 24 mois. Dans l’humour, ces artistes intercalent également des plannings de cinéma voire de théâtre dans leur agenda de tournées et spectacles. Certaines années, les artistes sont disponibles ou pas selon leur agenda. Nous, dès décembre, nous préparons l’édition de l’année suivante. Ensuite il y a la recherche de fonds, à la fois en termes de sponsoring ou la recherche de fonds publics. Nous avons 4 millions de francs de budget, dont 20% d’argent public ou para-public pour le MCF et la Revue Vaudoise. Tout le reste vient essentiellement du sponsoring et de la billetterie. Nous ouvrons la billetterie, qu’on gère nous-mêmes, dès janvier.

Et comment s’est passée la commercialisation des places de l’édition 2020 jusqu’à présent?

Entre le 31 janvier et le 16 mars, nous étions à +15% de ventes à périmètre constant par rapport à la même période 2019. C’était très enthousiasmant. Cependant, la crise est arrivée et, du 16 mars à aujourd’hui, nous avons chuté à -75% sur la même période que l’an dernier. Ces pertes-là, nous n’allons pas les récupérer intégralement à l’automne, une partie au mieux. Les gens ont besoin de temps pour étaler leurs dépenses. L’ensemble de nos équipes doit ajuster son travail : des collaborateurs en charge de la billetterie au responsable de la communication en passant par le bookeur,… tous les métiers du festival doivent adapter leur rythme et leur volume de travail. Cela fait quand même 25 personnes à l’année et 16 équivalents temps-plein. Tous les mandats de ces personnes sont habituellement lissés sur l’année, afin de faire face aux mois très chargés et aux mois à l’activité plus allégée. Le département billetterie travaille par exemple beaucoup en janvier pour mettre en place le concept, le plan de salle, améliorer ce qui a été fait pour l’édition de l’année passée. Ainsi, lorsque nous ouvrons la billetterie, pendant les premières 48 heures, nous sommes largement sollicités avec les ultra-fans du festival qui achètent très vite. Puis ça se calme. Il y a un regain d’activité à l’été, lorsque les têtes d’affiches sont dévoilées. Quand un festival est annulé six mois à l’avance il n’a brûlé que six mois de frais fixes, contre 11 mois pour celui qui doit annuler son édition à un mois de son lancement…

Et justement, où en êtes-vous concernant l’édition 2020 du Montreux Comedy Festival?

A l’heure actuelle, nous avançons dans le brouillard complet au-delà de fin août. Nous sommes suspendus aux prochaines annonces du Conseil fédéral. Nous ne pouvons rien décider aujourd’hui car si on annulait de manière préventive, nous n’aurions pas accès aux aides. Notre position actuelle est donc de faire, quoiqu’il arrive en décembre, un festival qui fasse rire. Plus que jamais en cette année anxiogène, notre mission est de divertir par l’humour le public en tenant bien sur compte des mesures sanitaires en vigueur évidemment. Avec une formule similaire à celle de 2019 ou une formule réduite? Avec l’apport du virtuel? Nous verrons cela au courant de l’été… Nous devons travailler avec plusieurs scénarios en tête.

En tant que dirigeant de cette équipe et de patron du festival, comment organisez-vous le travail?

L'équipe du MCF. (Laura Gilli)
L'équipe du MCF. (Laura Gilli)

Mon rôle est d’être le capitaine de ce bateau que j’ai imaginé voici 30 ans, l’équipe qui m’entoure est composée de grands professionnels chacun dans leur domaine. Savoir s’entourer c’est aussi cela le secret. Les mesures de chômage partiel ne sont pas facilement applicables, car les gens travaillent parfois plus qu’avant avec les différents scénarios que nous devons envisager pour l’édition à venir. De plus, ce n’est pas adapté pour nous : ce n’est qu’à la marge que nous pouvons utiliser ce dispositif. Dans le domaine de la culture, la norme ce sont les indépendants. Avec notre seul festival, nous représentons parfois 30 à 40% de leur chiffre d’affaires et ils dépendent de nous. Ils ne sont pas forcément couverts par les mesures d’aides. Nous avons donc fait le maximum pour rassurer et venir en aide à tous les indépendants avec qui nous travaillons. Nous sommes tous dans le même bateau et nous allons tout faire pour aller au bout de cette épreuve. Bien sûr, ce sont des situations différentes des annulations des festivals de l’été, mais notre situation reste fragile et difficile. Il serait faux de penser que nous ne serons pas impactés car notre festival a lieu en décembre.

Est-il facile de préparer un tel événement en télétravail, sans se voir dans un même bureau?

Le télétravail, au sein de nos équipes, nous le pratiquons depuis des années. Si le siège est à Montreux, une partie de l’équipe est basée à Paris, une autre à Bruxelles, une autre encore à Montréal, plus une filiale africaine répartie entre Abidjan et Johannesburg. Nous sommes tous sur Skype et Zoom. Cela ne nous pose aucun problème. En début d’année, avant le coronavirus, quelqu’un avait émis l’idée de renouer avec un bureau centralisé : cette idée a été balayée quasiment instantanément par l’ensemble de l’équipe. Nos partenaires externes se sont mis au télétravail eux aussi. Beaucoup de séances se font par visioconférence. Nous souhaiterions que nos partenaires continuent d’utiliser ces modes de communication au-delà de cette période de confinement, car cela constitue un gain de temps et d’efficacité pour notre petite équipe.

Les écrans et plus globalement les canaux digitaux, ce n’est pas seulement une habitude pour le travail en interne mais plus globalement pour le festival, depuis plusieurs années… N’est-ce pas?

En termes de projet artistique, celui de Montreux a été bâti et enrichi depuis plus de dix ans avec les écrans de télévision, des smartphones et des tablettes. Le Montreux Comedy Festival, c’est un pilier physique à Montreux, et un pilier virtuel sur les écrans. On sent aujourd’hui une prise de conscience mondiale sur l’importance du digital, et nous sommes approchés par des organisations ayant repéré notre engagement précoce, des grands groupes mondiaux du digital et de l’audiovisuel… On voit que ça fait dix ans qu’on a mis la table et que les retours commencent à arriver. Nous venons de passer fin avril la barre des 500 millions de vues sur notre chaîne YouTube: c’est un élément primordial qui constitue non plus l’avenir mais déjà notre présent. Et le pilier digital complète déjà le pilier physique.

Comment est-ce que cela se traduit sur le plan économique?

Le volet physique a des vertus pour l’économie régionale: l’édition 2019 a généré 6,3 millions de retombées directes sur l’économie locale. Nous avons eu pour 2,3 millions de factures à payer par le MCF aux prestataires locaux, mais aussi 20’000 personnes, venues chacune avec un panier de dépenses moyen de 200 francs. Le tout avec environ 500’000 francs de soutien des organismes publics. Il faut maintenir le soutient aux évènements culturels qui bénéficient à l’ensemble de la région, et on voit les aides publiques, notamment cantonales et communales, être maintenues quoiqu’il arrive.

Et il y a tout le digital à monétiser…

La monétisation sur le digital ne se fait pas de la même manière: nous avons des publicités pour les vidéos récentes, mais aussi de la visibilité pour Montreux, pour les humoristes (Paul Mirabel ou Djimo ont rempli des salles en France grâce aux vidéos tournées à Montreux). Il faut amener nos propres sponsors sur YouTube pour optimiser les revenus, mais, pour cela, il nous fallait 1 million d’abonnés. C’est désormais chose faite! Nous sommes depuis en discussion avec YouTube. Watch, la plateforme vidéo de Facebook demande quant à elle 500’000 abonnés afin d’amener ses propres partenaires: nous sommes également en discussion avec cette dernière. Notre expansion digitale nous oblige à acquérir de nouvelles compétences et/ou savoir-faire en la matière. Il ne s’agit pas de la même stratégie: si l’on cherche à trouver des sponsors pour des vidéos en ligne ou que l’on souhaite amener une marque sur un événement physique. C’est d’autres réflexes et d’autres logiques.

Sur YouTube et Facebook, les vidéos du MCF sont gratuites. Envisageriez-vous des contenus payants en ligne?

Il y a une réflexion chez nous de passer avec des abonnés payants pour nos contenus sur les plateformes. Nous avons 30’000 nouveaux abonnés par mois et devrions atteindre les 2 millions d’abonnés fin 2020 et les 3 millions fin 2021. Si nous arrivions à transformer 10% de ces abonnés en contributeurs payants, cela pourrait générer d’importants revenus supplémentaires. Il faut pour cela réfléchir à quels contenus et quelles formules leur proposer. Nous sommes en discussion avec YouTube qui nous nourrit d’expériences similaires. D’autre part, nous allons lancer un nouveau partenariat avec une plateforme de podcasts : nous transformons nos contenus vidéos en contenus audios. Nous avons eu des négociations avec certaines plateformes mais ça traînait. Avec l’agrégateur de contenus, l’avantage sera d’être présent toutes les plateformes de diffusion de podcasts.

L’audio sans l’image est-elle une piste que vous explorez intensément?

Oui, la plateforme de podcast avec laquelle nous allons travailler nous permettra en outre d’aller sur les enceintes connectées et sur toutes les solutions d’objets connectés.. C’est notre équipe belge qui travaille là-dessus.

Cela fait beaucoup de projets innovants très ambitieux…

La question était claire et c’est celle que se posent tous les entrepreneurs en période de crise : est-ce qu’on coupe tous les coûts pour laisser passer l’orage ou est-ce qu’on investit pour être proactifs ? Nous avons choisi la deuxième option, en nous appuyant sur des aides existantes qu’elles sont privées ou publiques. Il faut avoir une vision plus large: nous sommes une marque francophone mondiale. Nous le constatons avec les plateformes qui viennent nous chercher pour notre expertise internationale qui va de l’Europe au Québec en passant par l’Afrique.

Ce qui est plutôt positif aujourd’hui, c’est que cette crise démontre l’importance fondamentale du digital. Les gens savaient avant que le digital était crucial, mais il demeurait des réticences et des freins. Certains minoraient notre impact sur YouTube car cela rapporte encore moins que la billetterie. Le monde de demain mettra le digital au centre de tout en complément du physique. Et plus personne ne pourra négliger cela. Même s’il ne s’agit certainement pas d’abandonner le pilier physique.

Certains évoquent pour d’autres secteurs comme le transport aérien, la solution «un siège sur deux» (laissé libre), serait-ce envisageable pour le monde du spectacle?

Je ne crois pas à la solution «un siège sur deux». Je vois que les restaurants vont rouvrir le 11 mai. Le contact physique sera toujours là. Mais peut-être que certains publics seront les premiers à vouloir revivre ces moments-là, en acceptant une part de risque tout en respectant les mesures sanitaires. Je fais partie de ces gens qui veulent continuer à croquer la vie tout en respectant les mesures. D’autres se disent que plus jamais ils n’iront dans un endroit de foule confinée. Ce qui m’amène à penser que le gigantisme des salles toujours plus grandes va devenir peut-être futile. Peut-être qu’une belle salle de 800 ou 1000 places sera plus adaptée qu’un stade ou une salle géante avec 15 ou 20’000 sièges.

Avec l’auditorium Stravinsky du 2m2c à Montreux, le MCF est bien outillé: une salle aux dimensions humaines et un public jamais trop loin de la scène… mais quel impact sur le business model?

Il est vrai que nous avons la chance de bénéficier d’un endroit qui peut s’adapter à différentes dimensions de festival. La billetterie est une composante essentielle de notre budget. Toute limitation des places a un impact direct sur nos finances. En cas limitation, nous devrons entamer des discussions avec l’ensemble de nos fournisseurs et revoir à la baisse les prix des prestations. En espérant que tous joueront le jeu. Un festival existant vaut évidemment plus qu’un festival annulé. Quant aux artistes, nous pourrons les associer aux revenus du digital en leur donnant l’occasion de toucher les royalties sur le long terme. Au final, ce sera une économie sans doute plus juste.

Mais pour vous le spectacle vivant n’est pas durablement touché avec cette pandémie?

Ce dont je suis certain c’est que le divertissement repartira: certains auront envie de voir le spectacle depuis une salle de spectacle et d’autres de rester chez eux, et il faudra être très bon dans les deux expériences pour que le client soit satisfait dans les deux options. Aujourd’hui le challenge que je donne à mes équipes c’est de tout faire pour ne pas mourir, et cela, nous y parviendrons en étant ouverts. Nous avons beaucoup d’actifs et d’assets: il faut prendre cette crise pour ce qu’elle est, un changement fondamental de société.

Rendez-vous donc cet été pour l’annonce du festival?

Aujourd’hui le festival est maintenu en l’état. Nous sommes en train de trouver des solutions avec tous les artistes. Tous ceux qu’on voulait pour le festival 2020 sont réservés. Nous sommes prêts. Nous allons évaluer la situation et, selon l’analyse qui sera faite, nous nous adapterons. Nous avons introduit des clauses de mobilité ou de flexibilité dans l’ensemble des contrats. Nous adapterons la formule à ce qui sera possible en fin d’année. Notre problématique aujourd’hui c’est de boucler le financement. Nous définirons le projet définitif fin août, peut-être plus tôt encore si la résolution de la crise sanitaire le permet…

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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