Bilan

Le moustique-tigre crée un nouveau business

Désormais installé dans les régions tempérées, cet insecte peut transmettre des maladies potentiellement mortelles. La panoplie de répulsifs et autres produits antimoustiques explosent alors que des sociétés pharmaceutiques tentent difficilement de mettre au point un vaccin contre la dengue.

L’«Aedes albopictus», ou moustique-tigre, possède une coloration blanc-noir sur le corps, en particulier sur les pattes postérieures.

Crédits: Centers for Disease Control and Prevention

Après le coronavirus, faut-il craindre d’autres épidémies, transmises cette fois par le moustique? Cette question est récurrente et inquiète de plus en plus. Face au réchauffement climatique, à la perte de la biodiversité et à la mondialisation, les spécialistes tirent la sonnette d’alarme. Tous ces facteurs contribuent à l’émergence de nouveaux pathogènes et accélèrent la diffusion de virus. Le moustique-tigre est notamment pointé du doigt. Celui-ci semble désormais s’adapter aux climats tempérés. «Il existe plusieurs programmes de surveillance au niveau national. Nous avons placé des pièges le long des autoroutes depuis 2013. Nous constatons qu’il y a de plus en plus de moustiques-tigres qui sont importés. Ceux-ci ont été introduits par le transport routier en provenance notamment d’Italie», relève Pie Müller, biologiste et spécialiste des moustiques au sein de l’Institut tropical et de santé publique suisse à Bâle.

Originaire d’Asie du Sud-Est, le moustique-tigre – Aedes albopictus en latin – a colonisé le monde en quelques décennies grâce à l’accélération des transports et des activités humaines. Il n’est pas venu en Europe en volant mais aurait bénéficié du commerce de pneus par camion et bateaux pour coloniser toute l’Europe du Sud. «Dans le Tessin, à Bâle, mais aussi dans les Grisons, ces insectes se sont clairement installés et adaptés à nos climats. Ils sont capables de s’y reproduire et d’y passer l’hiver», constate Pie Müller. La situation l’inquiète-t-il? «Il ne faut pas laisser le moustique-tigre se reproduire. Si les gouvernements n’agissent pas, la situation peut devenir inquiétante. Aujourd’hui en Suisse, elle est sous contrôle grâce à une combinaison de monitoring, de prévention par l’élimination des gîtes larvaires à l’aide de la population et par l’application de larvicides biologiques par les autorités communales. Par contre, la surveillance et le contrôle des moustiques-tigres ne sont pas implémentés dans certains pays, notamment dans plusieurs régions d’Italie.»

Un marché à 1 milliard

L’enjeu est sanitaire, mais aussi économique. Plusieurs sociétés pharmaceutiques tentent de mettre au point un vaccin alors que des entreprises accélèrent le développement de nouvelles substances chimiques, mais aussi de produits antimoustiques innovants. Les ventes de bracelets enduits d’insecticide, spirales d’encens, bougies à base de citronnelle, de répulsifs ou de moustiquaires se multiplient. Cette inquiétude face aux moustiques se ressent dans les pharmacies. «Les clients sont très demandeurs. Nous enregistrons une augmentation des ventes d’antimoustiques allant de 15 à 20% en ce moment», constate un pharmacien genevois.

Le marché mondial des antimoustiques est évalué à 1 milliard de francs, selon la société bernoise Galenica. Sans révéler de chiffres, l’entreprise dit enregistrer un fort développement des ventes de ses produits estampillés Anti-Brumm. La société se contente d’annoncer qu’avec l’arrivée sur le territoire suisse de moustiques tropicaux, «cette tendance devrait se renforcer dans les prochaines années». Pour répondre à la demande, les produits ont été déclinés en plusieurs variantes, dont une version destinée à la peau fragile des enfants.

Tous les produits antimoustiques ne se valent pas. Récemment, les autorités sanitaires ont, par exemple, déconseillé l’utilisation des bracelets répulsifs. Quant aux autres produits, notamment ceux qui s’appliquent sur la peau, certains contiennent des substances toxiques, dangereuses pour les enfants ou les femmes enceintes. Selon l’Institut tropical et de santé publique suisse, le deet serait le répulsif le plus efficace pour éloigner les moustiques. Le composant reste toutefois controversé à cause de sa toxicité possible. Au Canada, seuls les produits contenant un maximum de 30% de deet sont autorisés. L’icaridine (ou picaridine) est une substance chimique dont l’usage dans les produits répulsifs est relativement récent (début des années 2000 aux Etats-Unis). Son efficacité prouvée est plus ou moins égale à celle du deet, tout en étant moins irritante. Certains préfèrent les huiles essentielles, dont la citronnelle est la plus connue pour éloigner les moustiques. Elle est apparemment aussi efficace que le deet à concentration égale, mais s’évapore bien plus vite.

Pie Müller, spécialiste des moustiques: «La situation peut devenir inquiétante.» (Crédits: Dr)

La technologie aussi

Des startups se sont aussi lancées dans le business antimoustique, à l’exemple de l’entreprise française Qista. Celle-ci a développé un nouveau type de piège, protégé par deux brevets. Raccordée au réseau électrique, sa borne piège les moustiques dans un rayon pouvant atteindre 60 mètres. L’appareil, dont le prix avoisine les 1000 francs, simule la respiration humaine en diffusant sa signature moléculaire. Plus de 4500 machines ont déjà été installées dans les entreprises, hôtels et campings. La startup double chaque année son chiffre d’affaires qui atteignait 2 millions d’euros en 2019.

Autre nouveauté: le bracelet nopixgo, dont le prix avoisine les 90 francs. A la demande de l’entreprise NopixGlobal à Kloten (ZH), l’entreprise Iftest en Argovie a développé, en collaboration avec le Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM), un système électronique qui imite les stimuli des champs électromagnétiques des orages. Le moustique évite ainsi de piquer afin de se protéger.

Menace sanitaire mondiale

Malgré ces innovations, le moustique reste l’ennemi public numéro un d’Erik Orsenna, membre de l’Académie française et auteur de la Géopolitique du moustique (Fayard, 2017). «Cet insecte provoque déjà la mort de plus de 750 000 personnes par an dans le monde en propageant de nombreuses maladies graves, comme le chikungunya, la dengue, la fièvre jaune, mais aussi le paludisme. Dès que l’homme trouve une arme contre le moustique, celui-ci s’adapte en permanence et cela depuis 250 millions d’années», rappelle l’académicien. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la dengue est d’ailleurs l’une des dix plus grandes menaces sanitaires mondiales qui affecte environ 390 millions de personnes dans le monde.

Il existe 3500 espèces de moustiques dont 200 environ sont porteuses de maladies dites vectorielles, dangereuses pour la santé. Les anophèles sont vecteurs du paludisme ou de la malaria alors que les aédès transmettent des virus comme la dengue, la fièvre jaune, le zika ou le chikungunya . Chaque espèce accueille un certain type de pathogène en piquant sa proie.

En Suisse, trois espèces de moustiques exotiques invasifs ont fait leur apparition: Aedes albopictus (moustique-tigre), Aedes japonicus (moustique japonais) et Aedes koreicus (moustique coréen). Ils sont semblables par la coloration blanc-noir sur le corps, en particulier sur les pattes postérieures.

Pour l’instant, ils ne transmettent pas de maladies, mais s’ils se retrouvent en présence de personnes infectées (par exemple à la suite d’un séjour dans une région où le virus de la dengue est endémique), qu’ils piquent ces malades et s’infectent à leur tour, ils peuvent transmettre le virus plus loin. En Italie, 200 personnes avaient, par exemple, été infectées en 2007 par la maladie du chikungunya dans la région de Ravenne. Un homme infecté, revenu d’un voyage en Inde, avait été piqué par un moustique-tigre, qui avait ensuite propagé la maladie.

«Endémique dans les pays tropicaux et subtropicaux, cette maladie tend à se diffuser vers des régions tempérées, et notamment dans les pays du Nord. Si les foyers infectieux se généralisent, le problème peut potentiellement devenir très important», estime le professeur Blaise Genton du Centre universitaire de médecine générale et santé publique à Lausanne.

C’est aussi ce que laisse entendre la revue médicale The Lancet qui a publié le 14 novembre 2019 son rapport annuel intitulé «Compte à rebours sur la santé et le changement climatique». On y apprend notamment que «sous l’impulsion des changements climatiques, la dengue est la maladie virale transmise par les moustiques qui se propage le plus rapidement au monde». Environ la moitié de la population mondiale est actuellement exposée au risque de la dengue. Selon une étude récente publiée dans Nature Microbiology, ce risque devrait augmenter d’environ 60% d’ici à 2080 en raison de la croissance démographique, de l’urbanisation croissante dans les zones tropicales et du changement climatique.

Le bracelet suisse nopixgo émet des impulsions électroniques qui perturbent les moustiques. (Crédits: Nopixgo)

Les vaccins tardent à arriver

La dengue inquiète tout particulièrement car elle peut évoluer, dans 1 à 2% des cas, vers une forme plus sévère entraînant la mort. «Lorsqu’une personne a déjà eu une dengue, elle développe des anticorps. En cas de deuxième contraction du virus, la probabilité de développer une dengue sévère est estimée à 10%», explique Blaise Genton.

C’est ce qui rend d’ailleurs très compliqué le développement d’un vaccin. «Il existe plusieurs sérotypes de dengue, c’est-à-dire différentes souches de virus. Le système immunitaire développe des anticorps face à un sérotype et peut développer une réaction immunitaire non désirée si une autre souche de virus est injectée, via un vaccin notamment», explique Pie Muller.

C’est ce qui s’est d’ailleurs passé avec le Dengvaxia, de Sanofi Pasteur. Le laboratoire pharmaceutique a massivement investi et misé sur la production d’un vaccin contre la dengue. Lancé en 2016 et fruit de vingt ans d’innovation en recherche et développement, celui-ci devait permettre de lutter contre cette maladie tropicale. Pourtant, le Dengvaxia a enchaîné les couacs: fin novembre 2017, Sanofi avait en effet annoncé qu’il pouvait augmenter le risque de dengue sévère chez des enfants jamais exposés au virus. Le groupe doit maintenant faire preuve de patience et attendre le lancement en 2021 d’un test – en cours de développement avec un laboratoire américain – capable de détecter les patients ayant déjà été contaminés par la dengue de ceux encore préservés.

D’autres vaccins contre la dengue sont en cours de développement, à l’exemple de TAK-003, candidat vaccin de Takeda, actuellement évalué dans le cadre d’essais de phase 3. Le groupe a notamment investi plus de 100 millions d’euros pour construire une nouvelle usine de fabrication à Singen, en Allemagne. «Notre objectif est de développer un vaccin prophylactique qui soit sûr et qui protège les personnes à risque de dengue symptomatique causée par l’un des quatre types de virus de la dengue, y compris les enfants, qu’ils aient ou non déjà été exposés au virus», précise Rachel Wiese, chargée de la communication chez Takeda.

En attendant de trouver un vaccin, il est préconisé de vider les soucoupes, bocaux et autres petites surfaces d’eau stagnante. L’autre mesure de prévention préconisée consiste à porter des vêtements couvrants à manches longues et imprégnés d’insecticide et d’utiliser un répulsif antimoustique de jour.


La piste des OGM

La modification génétique d’organismes vivants pourrait-elle constituer une solution dans la lutte contre les maladies?

Des chercheurs du laboratoire australien de santé animale et de l’Université de San Diego (Californie) ont en tout cas réussi à créer, pour la première fois, des moustiques génétiquement modifiés résistant à tous les types du virus de la dengue (il en existe quatre, DEN-1, DEN-2, DEN-3 et DEN-4). Leurs travaux, publiés dans la revue «PLOS Pathogens», représentent une piste prometteuse.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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