Bilan

Les coûts de la santé vont-ils exploser?

Quel impact aura le Covid-19 sur nos factures d’assurance maladie en 2021 et 2022? Qui prendra en charge les surcoûts liés à la pandémie? Notre enquête auprès de professionnels.

  • Les soins se concentrent sur les patients Covid-19, alors qu’un grand nombre de consultations et d’interventions ont été reportées.

    Crédits: Guillaume Perret/lundi13
  • Michel Matter, vice-président de la FMH et conseiller national, est sur tous les fronts.

    Crédits: Lucien Fortunati

«Beaucoup pensent que les coûts vont augmenter étant donné la situation. Alors que tout l’électif, donc les interventions non urgentes, s’est arrêté brutalement. Soudain, plus de prothèses de hanche ou de genou, plus de chirurgie bariatrique (intervention consistant à restreindre l’absorption des aliments, ndlr), disparition presque totale des consultations pour symptômes sans grande gravité», nous confiait voilà quelques semaines Rodolphe Eurin, directeur général de l’Hôpital de La Tour à Meyrin (GE).

Un constat que ses chiffres corroborent: le chiffre d’affaires de la semaine du 23 au 28 mars 2020 était inférieur de 75% à celui de la même semaine un an plus tôt! «Le volume de chirurgies total a reculé de 60%, malgré la reprise d’une bonne partie du programme opératoire urgent des HUG. La chirurgie orthopédique, qui représente 40% de notre activité en temps normal, a chuté de 90%. Il reste un peu de traumatologie. Quant à l’ambulatoire, le total des consultations a baissé de 85% (une partie est préservée grâce à la téléconsultation), tandis que le nombre de patients se rendant aux urgences a décru de 75%.»

Reste à savoir jusqu’à quand la situation actuelle va perdurer. Aux HUG, le scénario envisagé à l’heure actuelle est fin juin. Une prévision relativement optimiste, susceptible d’être revue. Autrement dit, dans le meilleur des cas, les interventions jugées actuellement non urgentes, ainsi que les consultations classiques, pourraient reprendre cet été. «Il va effectivement y avoir un rattrapage, mais il ne pourra intervenir intégralement en 2020. Dès lors, on peut estimer qu’il y aura une baisse des coûts liés aux consultations et interventions qui n’auront pu avoir lieu. Autant dire que les coûts de la santé à charge des assurances maladie vont baisser en 2020, si elles n’interviennent pas pour compenser le manque à gagner des médecins, professionnels de la santé et hôpitaux», analyse Antoine Hubert, administrateur-délégué de Swiss Medical Network, présent dans 13 cantons. Cela étant, il précise que l’activité globale chirurgicale stationnaire en Suisse a baissé dès 2018-2019, en lien avec le développement de l’ambulatoire, des nouvelles technologies et de la démographie, notamment en orthopédie ou ophtalmologie.

Troisième son de cloche, plus nuancé, celui de Gilles Rufenacht, directeur général Hirslanden Clinique La Colline et Clinique des Grangettes (et président de l’Association des cliniques privées de Genève et président de la Chambre de commerce et d’industrie de Genève): «Oui, il y aura certes un impact favorable sur les primes pour le premier semestre, cependant il pourrait y avoir des conséquences négatives sur le moyen terme.
En effet, si cette situation devait perdurer, nous poserons des diagnostics de façon retardée. Nous savons, par exemple, que les gastro-entérologues sont contraints de réaliser moins de gestes endoscopiques. Ils ne prennent que les cas urgents. Dès lors, certaines maladies risquent d’être découvertes à un stade plus avancé.»

Exiger une transparence complète

Michel Matter, vice-président de la FMH (40 000 médecins), président de l’Association des médecins genevois (et à ce titre impliqué dans toutes les cellules de crise genevoises avec les représentants des HUG, du médecin cantonal, des cliniques privées), médecin responsable du Centre ophtalmologique de Rive et conseiller national Vert libéral, est plus pessimiste quant à l’hypothèse d’une baisse des cotisations d’assurance maladie en 2021. «Il ne faut pas oublier que les primes dépendent toujours de tout ce qui s’est passé l’année précédente. Le monitoring de l’évolution des coûts de l’assurance maladie (MOKKE) indique qu’entre 2018 et 2019, ceux-ci ont augmenté de 4%, principalement en raison du virage ambulatoire. Nous aurions pu tabler sur une hausse probable des cotisations de l’ordre de 2%.»

Vu que l’année 2020 sera une année exceptionnelle, la crise sanitaire risque de tout chambouler. Le conseiller national et vice-président de la FMH plaide pour que le surcoût en frais de personnel, en matériel et en soins Covid-19 soit pris en charge via le fonds spécial du Conseil fédéral. «Ce n’est pas aux citoyens d’assumer ce surcoût. Les caisses maladie doivent aussi assumer leur rôle. Vous aurez sans doute remarqué comme moi que nous ne les avons pas entendues depuis le début de la crise sanitaire.» Et l’élu de relever que l’année 2019 a été une excellente année pour les bourses, permettant aux caisses maladie de gonfler leurs réserves. «Elles ont toujours affirmé que ces réserves devaient servir à une situation exceptionnelle, comme cette pandémie.» Il rappelle qu’en 2019, les caisses avaient annoncé début juillet une probable augmentation des primes de 3% en 2020 et l’augmentation n’a été finalement que de 0,2%. Le conseiller fédéral Alain Berset a affirmé qu’au début juillet 2019, l’Office fédéral de la santé publique ne détenait pas encore tous les chiffres. «Il serait temps d’exiger une transparence complète des chiffres», martèle le conseiller national.

Perte de chiffre d’affaires

Du côté des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), trois types de monitoring ont été mis en place, comme nous le confirme sa directrice des finances, Brigitte Rorive-Feytmans. Premièrement, le coût des dépenses extraordinaires pour les HUG était de 15 millions de francs fin mars. Cela comprend la mise en place de la tente à l’extérieur pour l’accueil du dépistage, la transformation d’un auditoire en centre de dépistage, l’augmentation des capacités des soins intensifs, la réouverture d’unités désaffectées, l’achat massif de matériel de protection, etc. «Nous avons constaté que certains fournisseurs ont profité pour doubler, voire tripler certains prix», regrette la directrice.

Autre donnée quantifiée avec précision: la perte de chiffre d’affaires. Genève a opté pour une centralisation des patients Covid-19 au sein des HUG. Dès lors, 60% des consultations en ambulatoire ont été perdues. «Nous avons un accord avec les cliniques privées pour les interventions ne pouvant attendre trois mois. Cela engendre forcément une perte de chiffre d’affaires pour les HUG. Par rapport à la planification cantonale, au jour d’aujourd’hui (le 31 mars, ndlr), nous nous attendons à avoir environ 3000 à 3200 cas de chirurgie et médecine interventionnelle en moins (en prenant l’hypothèse que dès juillet, la vie reprendra son cours normal). Soit une perte d’environ 30 millions de francs sur le stationnaire.»

Brigitte Rorive-Feytmans mentionne enfin le troisième monitoring, relatif aux coûts liés aux patients Covid-19. «Nous avons monté un modèle qui est réajusté chaque semaine. Aujourd’hui, nous estimons que d’ici à fin juin, les HUG pourraient avoir pris en charge 5000 patients Covid, sans savoir encore comment cela sera facturé. Cela comprend aussi le coût des prestations d’attente, autrement dit le coût des unités transformées pour le Covid, mais qui sont encore vides ou presque. Par ailleurs, nos médecins constatent que les patients Covid sont plus compliqués à prendre en charge. Par exemple, du fait de rapides décompensations.»

Et d’aborder la question centrale de qui va financer quoi. «L’Allemagne vient de prendre des mesures pour financer les hôpitaux», indique Brigitte Rorive-Feytmans. Voici un résumé des mesures en question: pour la période de crise actuelle, du 16 mars au 30 septembre 2020, les hôpitaux toucheront une rémunération supplémentaire pour les lits étant restés vides à cause de l’arrêt de l’activité non urgente. Pour chaque lit ayant été occupé dans la période équivalente de l’année passée, mais étant vide en 2020, un montant de 560 euros sera payé par nuit. Pour chaque lit de soins intensifs créé en plus des capacités précédentes, l’hôpital reçoit un forfait de 50 000 euros. Le ministre de la Santé allemand souhaite assurer qu’une partie des capacités supplémentaires mises en place pour le Covid-19 restent disponibles ultérieurement pour d’éventuelles crises sanitaires. Enfin, pour les charges supplémentaires liées à l’équipement de protection personnelle, les hôpitaux reçoivent 50 euros par patient pris en charge entre début avril et fin juin. A noter que le canton de Berne a adopté, le 26 mars dernier, une ordonnance sur les mesures destinées à maîtriser la crise du coronavirus dans le secteur sanitaire. Il y traite de la compensation de la perte de revenu des hôpitaux de soins aigus somatiques.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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