Bilan

Les dépenses piétinent en Suisse

Sans les montants consacrés à la santé, la consommation par habitant stagne depuis dix ans. La pandémie de coronavirus aggravera encore le phénomène, en dépit des mesures prises par le Conseil fédéral.

  • L’alimentation et les boissons non alcoolisées représentent presque 10% de nos dépenses (contre 16% pour la santé).

    Crédits: Gaetan Bally/Keystone
  • Les dépenses de santé se sont envolées de 43% entre 2007 et 2017.

    Crédits: Georgios Kefalas/Keystone

La pandémie de coronavirus sape la confiance des Suisses. Le climat de consommation est tombé de -9 points en janvier à -40 points en avril. «Cet indice n’avait atteint un niveau aussi bas qu’une seule fois par le passé, au début des années 90», affirme le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). «L’incertitude est visible dans le changement d’habitudes de Monsieur et Madame Tout-le-monde: 45,2% souhaitent économiser davantage et consommer moins. Ils sont presque autant, 42,2%, à vouloir renoncer à des achats conséquents, tels que du mobilier ou une voiture», indique une enquête représentative réalisée en mars par l’institut de sondage et d’études de marché Innofact pour le compte du comparateur comparis.ch. «Le changement le plus flagrant, observe-t-il, concerne la tranche d’âge des 18-35 ans: 52,8 % d’entre eux indiquent vouloir consommer moins et économiser davantage.»

Si le pessimisme des ménages s’est fortement aggravé avec le Covid-19, il n’en était pas moins déjà présent avant l’éclatement de la pandémie. «Les ménages restent préoccupés par leur situation financière, ce qui explique que le climat de consommation soit toujours globalement morose», constatait le Seco au début février. Les sous-indices relatifs à la situation financière passée et à la situation financière future sont même clairement en dessous de leur moyenne respective depuis plusieurs années, alors que celui des «grandes acquisitions» de biens se trouve dans cette situation depuis deux ans. Selon le dernier Rapport social suisse publié par l’Office fédéral de la statistique, la proportion de la population (un quart) qui se dit satisfaite de sa situation financière n’a pratiquement pas varié entre 2007 et 2016.

Une réalité trompeuse

Cette morosité n’est pas immédiatement lisible dans les achats des Suisses. La réalité est en effet trompeuse. A priori, on peut se féliciter de la hausse constante des dépenses de consommation par les ménages helvétiques comme le dévoilent les indicateurs économiques. D’autant que celles-ci jouent un rôle clé dans le produit intérieur brut avec une part supérieure à 50%. Entre 2007 et 2017 (derniers chiffres connus), elles ont progressé de 299 à 348 milliards de francs aux prix courants. Soit une augmentation de 16%. Mais à y regarder de près, l’évolution est moins réjouissante. Comme la population résidente permanente a augmenté de quelque 830 000 individus au cours de la même période, la croissance des dépenses par habitant ne s’élève plus qu’à 4,8%. Elle stagne même à 1% si on ne prend pas en compte les dépenses de santé. Lesquelles se sont envolées de 43%. La comparaison en termes réels ne varie guère du fait que les prix sont restés stables entre 2007 et 2017. En se penchant sur les statistiques depuis 2010, l’Union syndicale suisse (USS) est arrivée à la même conclusion. Selon ses estimations, les dépenses par habitant sans celles liées à la santé ont même reculé entre 2017 et 2019.

Dans les dépenses de consommation, ce sont le logement et la santé qui sont déterminants. D’après les comptes nationaux, leur part atteint 24,73% et 16,43% en 2017. Mais celle-ci peut beaucoup varier en fonction du type de ménage. Le groupe Credit Suisse estime que les primes maladie sont plus lourdes à supporter pour les petits salaires, alors que les frais de logement représentent plus de 30% du revenu brut pour les personnes aux revenus les plus faibles, soit environ trois fois plus que pour celles ayant les revenus les plus élevés.

Plusieurs explications

La stagnation des dépenses ne surprend pas les défenseurs des travailleurs. «Les salaires stagnent depuis 2017, alors que les primes d’assurance maladie ont depuis longtemps augmenté plus rapidement que le montant des subsides versés aux assurés. De leur côté, les cotisations du 2e pilier sont en hausse depuis 2006 environ, avec un pic en 2009. Autrement dit, le pouvoir d’achat de la population ne s’est pas amélioré», observe Daniel Lampart, premier secrétaire de l’USS.

A ces raisons s’ajoute aussi celle de la préférence des Suisses pour l’épargne. Entre 2007 et 2017, le taux d’épargne volontaire est resté plus ou moins stable entre 11,6 et 13,5%. «Le ratio entre la consommation et la masse salariale est un bon indicateur du comportement de la population. Il est désormais inférieur à 90%, contre 105% au tournant des années 2000», constate Cédric Tille, professeur d’économie et de finance internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

(Crédits: Georgios Kefalas/Keystone)

Offensives pour un meilleur pouvoir d’achat

Pour tenter d’accroître le pouvoir d’achat des consommateurs, les initiatives se multiplient depuis quelques années. En septembre 2016, une large coalition composée d’acteurs économiques et politiques ont lancé l’initiative populaire «Stop à l’îlot de cherté - pour des prix équitables». Elle exige une modification de la législation sur les cartels afin de permettre aux entreprises helvétiques d’importer des biens sans passer par des importateurs et fournisseurs exclusifs. Les différences de prix entre la Suisse et l’étranger sont jugées excessives, d’autant qu’elles ne découlent pas de raisons objectives. Par exemple, un micro-ondes, une genouillère ou un manteau peuvent coûter respectivement 135, 47 et 32% de plus que chez nos voisins. Après leurs premiers débats, les Chambres fédérales optent plutôt en faveur d’un contre-projet indirect visant à une modification modérée de la loi sur les cartels.

De leur côté, les syndicats et les formations politiques de gauche ont lancé deux offensives pour tenter d’améliorer le pouvoir d’achat des ménages à faible revenu. Face aux difficultés de la moitié des nouveaux retraités à joindre les deux bouts, en particulier les femmes et les bas salaires, ainsi que pour compenser la chute des rentes du 2e pilier, l’Union syndicale suisse a commencé à récolter les signatures pour une 13e rente AVS. Les socialistes ont déposé, quant à eux, une initiative destinée à limiter les primes maladie à 10% du revenu disponible d’un ménage. Ils estiment que le poids de l’assurance obligatoire des soins devient «un fardeau insupportable» pour les familles qui gagnent trop pour bénéficier des subsides versés par les pouvoirs publics.

Recourir à la monnaie hélicoptère?

Pour limiter les dégâts sur les dépenses de consommation en raison de la pandémie de coronavirus, certains évoquent la nécessité de prendre des mesures inhabituelles comme celle du recours à la monnaie hélicoptère qui consiste à verser un montant unique à tous les habitants. Titulaire de la chaire de macroéconomie et d’économie monétaire de l’Université de Fribourg, Sergio Rossi n’est pas du tout convaincu. Selon ce dernier, ce concept repose sur l’idée fausse qu’on peut distribuer de l’argent sur des recettes fictives. En revanche, il se dit favorable à l’utilisation d’une partie des bénéfices de la Banque nationale suisse (49 milliards de francs en 2019) dans la mesure où ces derniers découlent de revenus réellement obtenus. «Ils ne devraient toutefois pas servir à arroser toute la population, mais seulement les ménages les plus vulnérables à la crise afin qu’ils puissent au moins satisfaire les besoins primaires comme l’achat de nourriture et le paiement des loyers.»

Le professeur Sergio Rossi se dit favorable à l’utilisation d’une partie des bénéfices de la BNS. (Crédits: Aldo Ellena)

Cédric Tille rejette, lui aussi, l’idée de la monnaie hélicoptère à ce stade. Au lieu de créer de la masse monétaire par le biais de la planche à billets qui est susceptible d’attiser l’inflation, il estime qu’il est plus judicieux de recourir à l’emprunt public. Avec un ratio dettes/PIB parmi les plus bas de la planète, la Confédération a les reins solides pour relancer la machine économique. Selon le professeur genevois, la priorité est de soutenir les indépendants: «Afin qu’ils puissent continuer leurs activités, je suis favorable à ce qu’ils ne remboursent pas complètement l’aide financière qu’ils reçoivent selon des modalités à établir.»

Parmi les plus heureux

Si le revenu et le patrimoine déterminent les possibilités de consommation des individus, ils ne suffisent pas pour mesurer le bien-être de la population. Encore faut-il prendre en compte d’autres critères comme la qualité de l’environnement, l’équilibre entre l’activité professionnelle et la vie privée, les liens sociaux, la sécurité, etc. Selon une étude parue en mars 2020 par l’OCDE (lire l’encadré ci-contre) «les pays où le niveau moyen de bien-être est le plus élevé tendent à se caractériser par une plus grande égalité entre groupes de population et un nombre plus limité de personnes en situation de privation». C’est le cas de la Suisse, des pays nordiques, des Pays-Bas et de la Nouvelle-Zélande qui affichent «des niveaux moyens de bien-être relativement élevés et des inégalités relativement modestes». Les Helvètes figurent aussi parmi les plus heureux de la planète. La Suisse se classe en effet au 3e rang derrière la Finlande et le Danemark du World Happiness Report publié récemment par United Nations Sustainable Development Solutions Network (voir tableau ci-contre).

Dans les prochains mois, il ne fait aucun doute que la propension à consommer ralentira en raison des retombées du Covid-19. Ce qui se répercutera négativement sur le produit intérieur brut malgré les mesures déjà prises par le Conseil fédéral.


Les séquelles de la crise financière

Alors que la pandémie de Covid-19 entraînera une profonde récession, les séquelles de la dernière crise financière n’ont pas encore été complètement cicatrisées, constate le rapport «Comment va la vie?» publié en mars 2020 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). «Ce qui est vrai en moyenne ne l’est pas toujours pour chaque pays membre, et encore moins pour les différents groupes de population au sein de chaque pays», souligne-t-il. Si les conditions de vie se sont globalement améliorées au cours des dix dernières années pour de nombreux habitants, les inégalités perdurent, alors que l’insécurité, le désespoir et la perte de liens touchent des pans importants de la population. De même, le patrimoine médian des ménages diminue et l’accessibilité financière du logement, la participation électorale et les inégalités de revenu stagnent depuis 2010. «Plus d’un tiers des ménages sont en situation de précarité financière. Ce qui signifie qu’ils risqueraient de basculer dans la pauvreté s’ils devaient renoncer à trois mois de leurs revenus», constate l’OCDE. Son étude mesure différentes dimensions du bien-être telles que le revenu, l’état de santé, l’éducation, la satisfaction à l’égard de la vie, etc.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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