Bilan

Les festivals suisses vont-ils survivre au coronavirus?

Paléo, Sion sous les étoiles, Montreux Jazz, Festi'neuch... Les annulations des festivals prévus en Suisse cet été se multiplient ces derniers jours. Pourtant, la Confédération n'a pas donné de consignes explicites à ce sujet, contrairement à ses voisins européens. Alors certaines organisations en Suisse romande, comme en Suisse alémanique et italienne, préfèrent attendre une annonce officielle et jouent la course contre la montre. Tour d'horizon.

Les annulations de festivals se succèdent depuis début mars, et la saison culturelle et musicale suisse risque de perdre des plumes.

Crédits: Keystone

Depuis plus d'un mois, toutes les manifestations de plus de 5 personnes sont interdites dans l'espace public en Suisse... Mais jusqu'à quand? C'est la question que se posent de nombreux organisateurs de festivals. Une question à laquelle les autorités fédérales n'ont pas encore répondu.

S'il paraît évident aujourd'hui que la tenue de grands événements rassemblant des milliers de personnes n'est pas envisageable cet été dans le contexte sanitaire actuel, quelles sont les différentes options pour les festivals et quelles conséquences financières impliquent-elles ?

«Attendre n'était plus possible»

La 45e édition du Paléo Festival Nyon devait se tenir du 20 au 26 juillet sur la plaine de l'Asse au bord du lac Léman: 270'000 spectateurs étaient attendus et plus de 300 concerts annoncés, dont celui de Céline Dion le soir de l'ouverture. Un budget total prévu de 30 millions qui se creusait un peu plus chaque jour, alors pour le directeur du festival, il y avait urgence. «Nous avions trois options, explique Daniel Rossellat, Maintenir l'événement en l'état, changer la formule ou le reporter à court terme et, enfin, un report sur le long terme. Très rapidement, la troisième option s'est imposée comme la décision la plus réaliste et responsable.»

Pendant plusieurs semaines, il a donc travaillé d'arrache-pied avec son équipe pour organiser le report de son festival, annoncé publiquement le jeudi 16 avril. «Notre objectif est de proposer un copier-coller de l'édition 2020 en 2021, avec la même affiche dans la mesure du possible, précise Daniel Rossellat. Nous sommes actuellement en discussion avec les artistes pour trouver un arrangement mutuel en ce sens».

Juridiquement, les organisateurs s'appuient sur un avis de droit qui stipule que la «situation exceptionnelle liée à l'épidémie du coronavirus» et les «mesures d'interdictions émises par le Conseil fédéral» sont assimilables à un cas de force majeure; ce qui leur permet de rompre tous leurs contrats sans aucune contrepartie financière. Mais ce report a un impact budgétaire non négligeable: 6 millions de francs de pertes estimées, dont 3,5 millions de frais fixes déjà engagés.

Du côté du Montreux Jazz, on ne parle pas de report mais bien de l'annulation de l'édition 2020, prévue du 3 au 18 juillet dans la cité vaudoise. La décision a été annoncée le 17 avril et le directeur du festival, Mathieu Jaton, se réfère directement aux mesures de lutte contre le coronavirus prises par le Conseil fédéral le 16 mars dernier: «actuellement, nous sommes déjà sous le coup de l'interdiction des manifestations de plus de 5 personnes dans toute la Confédération et, en l'état actuel des choses, même si cette interdiction était levée d'ici au 3 juillet, les mesures d'hygiène et de distanciation sociale ne pourront pas être respectées».

L'annulation du célèbre festival anglais de Glastonbury, dès le 18 mars, puis celle du festival de Roskilde au Danemark, début avril, a sonné le glas des festivals européens, estime Mathieu Jaton. «On suivait de près la situation dans les autres pays européens, on était en gestion de crise au jour le jour; c'est sûr qu'une interdiction officielle de la part des autorités fédérales nous aurait facilité la tache et la communication», explique le directeur qui déplore déjà 4,5 millions de francs de pertes, soit 15% du budget total de 30 millions.

L'impact financier risque d'être très important pour la région également. A eux seuls, Paléo et Montreux Jazz génèrent près de 100 millions de francs de retombées économiques pour le canton. Alors les deux géants vaudois espèrent pouvoir profiter du dispositif d'aide mis en place par les autorités suisses pour minimiser leurs pertes et repartir sur de bonnes bases en 2021.

280 millions d'aides pour la culture

Le 20 mars dernier, la Confédération dévoilait son plan d'aide pour atténuer les conséquences économiques liées la propagation de l'épidémie du coronavirus sur son sol. Sur les 42 millards de francs promis, 280 millions ont été débloqués pour la culture. Un budget global réparti entre les 26 cantons, en fonction de leur taille et de leur importance culturelle. Pour Vaud, cette aide, additionnée à celle du fonds cantonal, atteint un montant total de 39 millions.

«Le Conseil d'Etat devait être ambitieux, car la densité culturelle du canton est très importante au niveau national, comme au niveau européen», rappelle Cesla Amarelle, la cheffe du Département de la culture. Concrètement, deux mesures de soutien ont été mises en place depuis le 8 avril pour les acteurs culturels dans le canton: une indemnisation pour pertes financières à hauteur de 80% et des prêts sans intérêts pour les entreprises en manque de liquidités. Le Département de la culture s'attend à recevoir près d'un millier de demandes, alors il a établi des critères précis pour octroyer ces aides. Mais que Paléo et Montreux se rassurent, ils sont bien «éligibles», affirme la conseillère d'Etat.

D'autres organisations comptent également sur ce dispositif d'aide d'urgence, comme le Cully Jazz. Le 9 mars, c'est le premier festival suisse à annoncer l'annulation de son édition prévue fin mars. A cette date, une seule interdiction est en vigueur jusqu'au 15 mars concernant les rassemblements de plus de 1000 personnes. «Nous n'avions plus le choix; c'était le dernier jour où on pouvait encore annuler sans perdre trop de frais, car il fallait construire une tente pour notre grande scène, explique Jean-Yves Cavin, co-directeur du festival. Si n'importe quelle autorité avait interdit le festival, les choses auraient été beaucoup plus simples», ajoute-t-il. 150 artistes étaient annoncés, tous les billets étaient vendus et 750'000 francs déjà engagés, soit l'équivalent de 30% du budget global du festival: une somme très importante et trop lourde à assumer pour ce petit festival amateur et autofinancé.

Alors les organisateurs ont lancé un appel aux dons des festivaliers sur les réseaux sociaux. «A ce jour, nous avons déjà reçu plus de 250'000 francs de dons et de subvention, se réjouit Jean-Yves Cavin. Nous avons été agréablement surpris par la générosité des festivaliers et de l'ensemble de nos partenaires et sponsors!» Grâce aux mesures de soutien mises en place par les autorités, il espère désormais pouvoir boucler l'édition 2020 sur une année blanche et assurer la maintenue du festival l'année prochaine.

Plus de 400 festivals dans toute la Suisse

Dans le canton voisin de Neuchâtel, les organisateurs du Festi'neuch attendaient eux aussi une interdiction officielle... Si le Conseil fédéral ne s'est toujours pas officiellement prononcé sur la tenue des grands rassemblements cet été, le Conseil d'Etat a clarifié la situation dans un communiqué ce jeudi en précisant que les manifestations publiques de plusieurs centaines de personnes ne pourront pas se tenir avant le 21 juin au plus tôt dans le canton.

Pour le directeur du festival, Antonin Rousseau, c'est un sentiment de soulagement, mêlé de tristesse: «On savait que l'issue était inéluctable. On ne se faisait plus beaucoup d'illusions. Mais le fait de l'écrire noir sur blanc, ça nous rend très tristes pour tous nos fans et tous nos bénévoles.»

Festi'neuch devait réunir une cinquantaine d'artistes sur les Jeunes-Rives à Neuchatel entre le 11 et le 14 juin prochain. Sur un budget total de 4 millions de francs, 1 million a déjà été dépensé, selon le directeur qui veut néanmoins rester serein et donne d'ores et déjà rendez-vous aux festivaliers en 2021!

Dans le reste du pays, la plupart des autres grands festivals n'a pas encore pris de décision d'annulation. En Suisse alémanique, l'Openair Frauenfeld et le Greenfield festival qui attirent tous les été des centaines de milliers de personnes du monde entier continuent d'afficher leur programmation et de proposer la vente de billets sur leurs sites internet.

Si leurs organisateurs restent à ce jour suspendus aux annonces de la Confédération, il est peu probable que les autorités fédérales se prononcent à ce sujet, selon Sylvain Marchand, professeur de droit à l'Université de Genève: «La Confédération a déjà interdit l'ensemble des manifestations de plus de cinq personnes sur l'ensemble du territoire, l'annulation des festivals relève du droit privé; or le Conseil fédéral a clairement fait savoir qu'il souhaitait interférer le moins possible dans les relations de droit privé, comme il l'a expliqué dans le communiqué du 8 avril concernant le paiement des loyers commerciaux

Chaque année, plus de 400 manifestations musicales sont organisées dans toute la Suisse, la majorité durant la période estivale. Le pays accueille également des dizaines d'autres festivals culturels, dans les domaines du cinéma, de la danse, du théâtre, des livres ou des arts plastiques... En Suisse italienne notamment, le festival international du film de Locarno devrait théoriquement se tenir du 5 au 15 août prochain dans le canton du Tessin.

L'année dernière, l'événement mondialement reconnu a attiré 157'000 spectateurs pour un budget de plus de 13 millions de francs. Son annulation pourrait avoir de lourdes conséquences dans le milieu du cinéma. Le comité d'organisation est en train de réfléchir aux différentes stratégies possibles, il devrait se prononcer officiellement d'ici la semaine prochaine... Affaire à suivre donc!

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Laure Wagner

Journaliste

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Laure Wagner est correspondante indépendante à Genève pour les médias francophones. Elle a travaillé pendant six années en tant que journaliste rédactrice et reporter au sein de la rédaction de France 24 à Paris.

Pour le service politique, elle a couvert tous les grands événements de ces dernières années et notamment les élections présidentielles et législatives françaises de 2012 et 2017. Elle a également réalisé de nombreux reportages sur des sujets d'économie et de société pour les différents magazines de la chaîne internationale.

Elle est titulaire d'une double licence en Histoire et en Science Politique et d'un master en Histoire des relations internationales (Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne).

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