Bilan

Marché de la mort: l’opacité perdure

Le secteur des pompes funèbres est peu régulé. Dans leur discours, les acteurs dénoncent le manque de transparence sur les prix et la formation, mais des pratiques discutables demeurent.

  • Il existe d’importants écarts de prix entre les entreprises.

    Crédits: SVDA Productions/Shutterstock
  • Fabrice Carrel, cofondateur de la plateforme de comparaison Everlife.

    Crédits: Jo Simoes

Lancée le 26 février, la plateforme Everlife jette un pavé dans la mare d’un secteur des pompes funèbres ancré dans des habitudes de fonctionnement opaques. Le principe: permettre à un particulier qui vient de perdre un proche d’adresser une demande pour quatre devis, que les entreprises partenaires d’Everlife s’engagent à fournir en moins de quatre heures, ou dès 9 h du matin si la demande émane dans la nuit. «Le formulaire est standardisé avec un même intitulé pour une même prestation, pour que la comparaison puisse se faire aisément», relève Fabrice Carrel, cofondateur.

Difficile transparence sur les prix

Dans d’autres secteurs, ce type de comparaisons pourrait aller de soi. Pourtant, l’entrepreneur détaille que «sur 80 sociétés contactées, une vingtaine ont accepté de jouer le jeu. Une trentaine attendent de voir, mais une trentaine ont déjà exprimé un refus catégorique. L’entretien s’est parfois terminé à peine l’idée de transparence évoquée.»

Parmi les entreprises partenaires, les Pompes funèbres générales, à Fribourg, dirigées par Boris Pellissier: «J’espère que cette initiative va faire bouger les lignes. Certaines sociétés imposent de rencontrer les familles directement pour verrouiller la demande. C’est un milieu assez opaque où parfois des prix différents peuvent être proposés par la même société pour la même prestation, en fonction de l’interlocuteur.»

En 2018, une enquête de la RTS (A bon entendeur) avait déjà révélé que sur 14 entreprises contactées en client mystère en Suisse romande, seules 7 avaient fourni un devis complet et que d’importants écarts de prix avaient été constatés. Du côté de la Fédération romande des consommateurs, Sandra Renevey, juriste, relève «cinq plaintes portant sur les coûts facturés par les entreprises de pompes funèbres. A titre exemplatif, une dame nous a informé d’une facture atteignant un montant de 12 000 fr. pour différentes démarches (annonce à l’Etat civil, publication dans les journaux, arrangements floraux). Le plus grand nombre de réclamations portent sur les marbriers, en particulier un démarchant dans les cimetières. Peut-être parce que les marbriers intervenant plus tard, les gens sont moins sous le choc et plus aptes à se défendre.»

Sur le site de la faîtière Association suisse des services funéraires, dans l’onglet prix, aucune indication, si ce n’est la mention nébuleuse: «Les prix sont adaptés aux demandes, besoins et usages régionaux.» Contacté, le président de l’association Philipp Messer se défend. «On avait des listes de prix jusqu’à ce qu’il y a une quinzaine d’années, l’évolution de la législation anticartel nous oblige à les retirer, sous peine d’amende.» Philipp Messer, lui-même à la tête d’une entreprise de pompes funèbres à Bienne, n’a pas voulu rejoindre Everlife et déclare: «Les usages varient énormément selon les régions et les personnes. Il est préférable de rencontrer au préalable les familles pour bien comprendre leurs attentes spécifiques.»

Parmi les principaux entrepreneurs vaudois du secteur, Edmond Pittet dit «n’avoir prêté aucune attention» à la proposition d’Everlife, «car nous fournissons des devis transparents». Il se défend de pousser à la consommation: «85% des cercueils que nous vendons sont notre plus bas prix, autour de 1000 francs.» Bilan a contacté anonymement les Pompes funèbres générales d’Edmond Pittet, ainsi que l’autre important acteur vaudois Cassar pour un devis, et demander le contact d’un marbrier. De fait, un conseiller nous fournit rapidement une fourchette de 4000 à 4500 fr. dans le premier cas, et offre de nous «transmettre des noms de marbriers». Chez Cassar, on nous articule un prix de 3500 à 4000 fr., mais avec l’intéressante mention suivante: «Nous ne donnons pas de noms. Certains concurrents touchent des commissions des marbriers, on ne rentre pas dans ce jeu-là.»

Philipp Messer, président de l’Association suisse des services funéraires. (Crédits: Ben Zurbriggen)

Manque de régulation, pratiques inquiétantes

Au-delà de la question tarifaire, la régulation de la profession interroge. Seule formation d’Etat reconnue, le brevet fédéral d’entrepreneur de pompes funèbres est proposé sur le site de la faîtière. Toutefois, le président Philipp Messer déplore: «Le brevet n’a malheureusement pas de caractère obligatoire. Le manque de régulation et de formation dans la profession est une tragédie. En général, il n’est pas plus difficile d’être chauffeur de taxi que d’ouvrir une entreprise de pompes funèbres, on ne connaît même pas exactement le nombre d’entreprises en Suisse. Il est difficile de faire pression sur les autorités faute d’interlocuteur au niveau fédéral, la compétence restant cantonale.»

Edmond Pittet revendique «n’appartenir à aucune association». Il dispense une septantaine de cours à l’année en son nom et reste dubitatif sur le brevet fédéral de la branche: «Nous sommes dans un métier de soins à la personne basé sur l’écoute, qui devrait même être étatisé. Une formation de qualité est essentielle, nous ne sommes pas des marchands de cercueils.»

Derrière les discours, les pratiques inquiétantes perdurent. En Valais, l’entreprise Gilbert Roduit avait été impliquée en avril 2017 dans un scandale de cercueils sans couvercle et dénoncée au Service cantonal de la santé par l’office des inhumations de Sion. Quatre jours plus tard, l’entrepreneur, qui avait dit ignorer que c’était interdit, annonçait la cessation de ses activités. Après consultation du Registre du commerce, la société n’a jamais été radiée. L’entrepreneur affiche aujourd’hui sur son site 6 succursales physiques et…93 entrées sur local.ch, notamment dans tous les petits villages valaisans, le tout avec chaque fois le même numéro de mobile. Interrogé et manifestement gêné, l’intéressé se borne à parler de «présence en région» et «n’a pas trop le temps de (nous) parler».

Dans le Jura, des entreprises de pompes funèbres avaient été suspectées de faire patienter plusieurs jours des corps dans des funérariums non réfrigérés pour ensuite regrouper les corps pour le transport, dans un souci d’économie. Le tout en facturant aux familles un transport individuel. Un acteur jurassien du secteur commente: «Ceux qui se livraient à ces pratiques n’ont pas pu être justement condamnés car ils proposaient des forfaits, et un forfait ne se divise pas.» Il nous confirme également qu’au Jura, «les familles sont orientées vers telle ou telle entreprise selon l’appartenance politique». Depuis, un règlement est entré en vigueur, rétablissant certaines règles de base pour l’exploitation de pompes funèbres, qui avaient disparu depuis 2008.

«Tout le monde peut être membre»

De façon surprenante, tant l’entreprise jurassienne incriminée que l’entrepreneur valaisan Gilbert Roduit figurent sur la liste des membres de l’Association suisse des services funéraires, dont le président Philipp Messer affirme militer pour un encadrement plus strict de la profession. Réponse de l’intéressé: «Notre contrôle se limite à vérifier certaines données comme faillite et solvabilité. Sinon, tout le monde peut être membre. Pour ceux qui ont mauvaise réputation, nous donnons une adhésion provisoire de deux ans.»

Aujourd’hui, seuls le Tessin, Vaud et Jura encadrent en Suisse l’exploitation des pompes funèbres. Un dossier pas nécessairement prioritaire pour les autorités. Interrogée, Rebecca Ruiz, cheffe du Département de la santé et de l’action sociale en Vaud qui chapeaute les pompes funèbres, a reconnu «ne pas avoir eu à traiter de la question» en huit mois d’exercice.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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