Bilan

Montreux revote sur le 2m2c

Après un premier vote négatif le 10 février 2019, annulé par la justice, les Montreusiens sont appelés à se prononcer ce dimanche sur le centre de congrès et de festival. Un projet plus modeste a réuni l’ensemble des partis politiques et des acteurs de l’économie, même si certaines voix isolées continuent de s’élever.

Les Montreusien-ne-s sont appelés à se prononcer sur la rénovation du 2m2c.

Crédits: CCHE

Montreux Jazz Festival et Montreux Comedy Festival, mais aussi le Forum international de recrutement des écoles de Swiss Education Group, Polymanga, Septembre musical, la soirée annuelle du CHUV, des congrès scientifiques ou les quinze rendez-vous de la Saison culturelle: le 2m2c est bien plus qu’un bâtiment emblématique de la Riviera: au coeur de Montreux, cette combinaison de trois constructions échelonnées entre 1972 et 1992 accueille chaque année plus de 60 événements et voit passer plus de 230’000 personnes.

Pour les hôteliers et restaurateurs, mais aussi l’ensemble des commerces locaux de Montreux, ce site constitue donc le poumon de l’activité économique de l’année. Car si les touristes estivaux viennent à Montreux savourer le micro-climat des bords du lac, embarquer dans le train à crémaillère pour les Rochers de Naye ou visiter le château de Chillon, c’est bien l’activité des congrès et de l’événementiel qui fait vivre la cité.

Premier refus et nouveau projet

La façade est du futur 2m2c. (CCHE)
La façade est du futur 2m2c. (CCHE)

Pour Remy Cregut, directeur du 2m2c, cette activité majeure subit toutefois les effets négatifs de certains éléments externes: «Nous avons enregistré 60 événements en 2019, soit 3% de moins qu’en 2018. Nous avions 233’000 visiteurs en 2019, contre 250’000 en 2018 et une moyenne de 261’000 en moyenne sur les cinq dernières années. La part des événements culturels reste stable avec 58% du chiffre d’affaires et les événements professionnels à 42%. Toutefois, les congrès se décident entre trois et six ans à l’avance. Aujourd’hui nous pourrions commercialiser un congrès pour 2026. Les raisons des chiffres médiocres en 2019? C’était une mauvaise année car nous parlons de rénovation depuis trois ans et nous ne pouvons pas dire quand le projet va débuter et quand les travaux vont s’achever». Car c’est bien là le défi pour les gestionnaires du 2m2c et, à plus large échelle, tous les acteurs de l’économie montreusienne: le bâtiment doit être rénové, mis aux normes et sécurisé, sous peine de ne plus pouvoir accueillir de manifestations dans les années à venir.

En février 2019, au terme d’une âpre campagne de plusieurs mois, la population a rejeté un premier projet: une rénovation ambitieuse chiffrée à 87 millions de francs, dont 27 à la charge de la commune. Une alliance hétéroclite (Verts, Montreux Libre, tandis que l'UDC n'avait donné aucune recommandation de vote) avait convaincu de justesse le corps électoral de dire non à ce projet. Un non rapidement invalidé par la justice qui a conduit à l’organisation d’un nouveau scrutin, qui se tiendra ce dimanche 27 septembre.

Afin d’éviter un nouveau refus, le projet a été revu et ses parrains ont souhaité revoir la copie en intégrant les opposants de 2019. C’est donc un large consensus réunissant tous les partis politiques, mais aussi un comité citoyen et les associations de commerçants qui soutient désormais un projet chiffré à 78 millions de francs, dont 21 à imputer aux caisses communales.

Pour le syndic Laurent Wehrli, la genèse de ce nouveau projet remonte au jour-même du refus populaire: «Nous avons constaté le refus et pris contact avec l’ensemble des parties prenantes, en leur proposant de s’asseoir autour d’une table pour discuter d’une version qui pourrait convenir à toutes et à tous». De cette recherche de consensus débouche un projet bien moins coûteux: 78 millions, répartis entre les 21 millions d’investissement communal à rembourser sur 30 ans, 36 millions de la Fondation d’équipements touristiques de la ville de Montreux, 15 millions de Centre de Congrès Montreux SA, 3 millions du fonds régional d’équipement, et 3 millions de fonds privés. Soit une économie de 9 millions de francs tout en intégrant un surcoût d’1,5 million lié à l’ajout d’une salle qui sera dévolue aux associations locales. Une taxe de séjour spéciale a été mise sur pied depuis début 2020 pour contribuer au financement du chantier, en ponctionnant légèrement les nuitées des touristes et des résidents de passage.

85 millions de retombées annuelles

«L’étude d’impact a estimé les retombées annuelles du 2m2c à 85 millions de francs: une bonne partie de l’économie locale dépend de cette activité, dont 20 hôtels et leurs 1400 employés dont la moitié sont Montreusiens, et qui génèrent 50 millions de francs de masse salariale. On ne parle pas aujourd’hui des stars du Montreux Jazz, mais de la femme de chambre, du boulanger, du peintre… qui vivent de l’activité ici», détaille David von Arx, membre du Comité citoyen Montreux Uni et Solidaire pour la rénovation du 2m2c. Selon les recherches menées par des cabinets d’audit, le tourisme d’affaires contribue pour 50% des recettes touristiques, un touriste d’affaires dépensant entre trois et quatre fois plus qu’un touriste de loisirs.

Le projet prévoit d'ouvrir le 2m2c vers le lac. (CCHE)
Le projet prévoit d'ouvrir le 2m2c vers le lac. (CCHE)

Même son de cloche du côté d’Irina Le Torrivellec, commerçante locale, qui avoue n’avoir pas voté en 2019, «sûre que le projet allait passer»: «On le voit cette année: les commerçants sont tous touchés par la crise du Covid. L’arrêt des activités nous montre le danger que constituerait une ville sans attractivité. Depuis 20 ans que je vis à Montreux, j’ai eu l’occasion de travailler plusieurs fois avec 2m2c et j’ai vu les retombées tout au long de l’année. Aujourd’hui il n’est plus question seulement de rénover le 2m2c, il est question d’assurer la survie de l’activité dans une région Lavaux-Riviera qui vit largement de l’événementiel… On parle de tous les petits commerces qui en profitent. Contre le Covid on ne peut rien faire, mais pour le 2m2c on peut agir. On peut toujours discuter de la taille des fenêtres ou de la couleur des peintures, mais il est temps de lancer ce projet».

Face à ce front désormais uni, de rares voix s’élèvent encore pour critiquer le projet. «Ce bâtiment est emblématique d’une architecture et il va être dénaturé par des travaux inutiles», se plaint Elisa*, une Montreusienne rencontrée lors d’une réunion publique. Pour elle, «c’est un joyau que l’on va ravager. On va mettre un couvercle sur cette fabuleuse architecture, sans audace, sans réflexion, juste un bloc de verre. Est-ce que c’est cela que nous voulons préserver à Montreux? Ce bâtiment a 40-50 ans et on parle de le détruire pour en créer un tout beau tout neuf».

Dans la ligne de mire des derniers opposants: l’extension prévue en façade ouest, qui verra le bâtiment grignoter quelques mètres sur un espace vert, et perdre l’aspect de miroir bleuté qui renvoie au lac voisin et aux sommets qui se découpent dans l’arrière-fond. Une extension assumée par les architectes en charge du projet de rénovation: «Si on garde le bâtiment tel quel en faisant la mise aux normes sans toucher au gabarit, on perd 40% de la capacité des lieux», avertit Marc Fischer, du cabinet CCHE.

Respect du bâtiment VS contraintes de sécurité

L'énergie figure au coeur du projet. (CCHE)
L'énergie figure au coeur du projet. (CCHE)

Pour lui, ce chantier est indispensable. A la fois pour la mise aux normes (accès aux personnes mobilité réduite, sécurisation en cas d’incendie, adaptation au risque sismique…), mais aussi pour répondre au constat que les usagers font: cet amalgame de trois constructions n’est pas fonctionnel. Ainsi, pour accéder à des salles de capacité réduite, il faut impérativement passer par de grands espaces, ce qui limite l’occupation rationnelle des lieux. De plus, même s’il est posé sur les quais, le bâtiment tourne le dos au lac et ne dispose pratiquement d’aucune ouverture ni aucun accès aux promenades le long de l’eau, alors que c’est souvent cette localisation qui séduit les organisateurs. Enfin, conçu avant les chocs pétroliers et la prise de conscience climatique, le bâtiment est à des années-lumière de l’efficacité énergétique. Avec l’adjonction de panneaux photovoltaïques pour actionner une pompe permettant de refroidir le bâtiment avec l’eau du lac, mais aussi une meilleure isolation et un découpage des lieux plus rationnel, les gestionnaires pourront désormais chauffer certains secteurs du 2m2c à l’avenir sans devoir gaspiller de l’énergie pour mettre à température l’ensemble du site.

Un argumentaire qui ne convainc pas les ultimes récalcitrants aux projets. Elisa* aurait ainsi préféré que les accès pour les personnes à mobilité réduite soient pensés dans le cadre de l’enveloppe actuelle, afin de ne pas toucher à l’architecture extérieure, quitte à réduire les espaces bordant notamment l’auditorium Stravinsky. «Impossible», répondent de concert architectes et élus: cela aurait pratiquement réduit à néant les espaces de circulation autour des grandes salles et il aurait fallu réduire la capacité d’accueil de celles-ci.

Une hypothèse difficilement envisageable pour les grands événements qui se tiennent chaque année sur place. Si les artistes internationaux apprécient l’intimité avec le public lors des concerts, les business models du Montreux Jazz Festival ou du Montreux Comedy Festival reposent sur une jauge minimale. Faute de quoi, les tarifs devraient prendre l’ascenseur, avec en corollaire une baisse du nombre de spectateurs et moins de recettes pour les commerces locaux.

Accepté par le conseil communal le 26 février 2020, avec 83 oui, 3 non et 3 abstentions, le projet aurait dû, selon le vote des élus, être soumis à la population en mai. Cependant, le coronavirus est passé par là, décalant le scrutin à ce 27 septembre. et donnant aux électrices et électeurs un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler leur vie et leur économie sans centre de musique et de congrès…

*prénom modifié pour préserver l’anonymat de la personne

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Du même auteur:

Offshore, Consortium, paradis fiscal: des clefs pour comprendre
RUAG vend sa division Mechanical Engineering

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."