Bilan

«Pour combattre la crise du Covid-19, il faut une relance par la demande»

La plupart des politiques économiques face au coronavirus misent sur des prêts facilités et autres outils destinés aux entreprises. Sergio Rossi, professeur de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg, analyse ces stratégies et déplore des réponses inadaptées.

Les fermetures de commerces, restaurants bars et artisans pourront difficilement être compensées par des prêts bancaires facilités, selon Sergio Rossi.

Crédits: Keystone

Comment peut-on distinguer les réponses politiques aux crises des subprime et du coronavirus?

En Suisse, le Conseil Fédéral et la Banque nationale suisse (BNS) ont aidé UBS à éviter la faillite en 2008 car la crise touchait la finance globale et spéculative. Avec les subprime aux États-Unis d’abord, puis des prêts de banque à banque qui ont entraîné l’ensemble du secteur au bord du gouffre. UBS étant une banque d’importance systémique, la faillite d’un tel établissement aurait entraîné une crise globale. En 2020, la crise affecte d’abord l’économie réelle, notamment les PME, les branches du tourisme, des loisirs, de l’hôtellerie et de la restauration. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’acteurs qui ont contribué à la survenue de cette crise ou qui n’auraient pas vu la crise arriver. Nous sommes face à une pandémie qui est exogène à l’activité économique, alors que la crise de 2008 était endogène à l’économie. Le Conseil Fédéral a tenté de prendre des mesures mais elles sont insuffisantes et leur portée est à côté de la plaque. Il fallait certes mettre en place le chômage partiel élargi aux travailleurs indépendants, ainsi qu’aux travailleurs précaires. Or, à part cette mesure, les 20 milliards annoncés la semaine passée avec un cautionnement pour des crédits bancaires ne sont pas une bonne mesure: si une entreprise contracte un prêt, elle devra le rembourser. Or, si elle est fermée ou mal gérée, elle n’aura pas de ressources pour le rembourser.

Quelle aurait été une mesure plus appropriée selon vous?

Sergio Rossi. (DR)
Sergio Rossi. (DR)

Il aurait été mieux de dire «on donne 20 milliards aux PME à fonds perdus pour payer salaires, loyers, amortissements et intérêts bancaires». Ce que nous avons vu, c’est un ensemble de mesures qui négligent la demande sur le marché des biens et services. Or une entreprise ne va pas emprunter pour produire davantage alors qu’elle ne pourra déjà pas vendre ses stocks. On aurait pu agir sur la demande et non sur l’offre. La Confédération aurait pu verser les salaires que les PME n’arrivent plus à payer à leurs collaborateurs à cause de la pandémie.

Quel levier concret aurait pu être activé dans ce sens?

On aurait par exemple pu puiser dans les 49 milliards de francs suisses engrangés par la BNS en 2019. Plutôt que de donner 4 milliards de francs aux Cantons et à la Confédération, celle-ci aurait pu agir massivement à destination des ménages. Pourquoi pas avec un dividende sous forme de revenu universel versé à l’ensemble de la population? La BNS a réalisé des bénéfices nets et au lieu de mettre ça dans ses réserves, elle devrait en injecter 20 ou 25 milliards dans l’économie réelle via un dividende universel. Il faudrait une coordination entre la politique de la BNS et celle de la Confédération. Et la BNS devrait pouvoir acheter des obligations publiques sur le marché primaire. Les annonces récentes de la BNS ne vont pas aider l’économie suisse à s’en sortir, à part acheter des euros pour affaiblir le franc. Or, elle devrait soutenir l’activité économique par une politique monétaire coordonnée avec la Confédération pour agir sur la demande globale.

Vous insistez sur une relance par la demande et non par l’offre…

C’est une approche idéologique que de soutenir l’offre, qui devrait elle-même soutenir la demande. Cependant, les PME ne vont pas augmenter l’offre si elles ne voient pas de débouchés face à la demande qui stagne, voire diminue à cause de la crise. Pour stimuler la demande, ce n’est pas en favorisant les prêts bancaires que cela va fonctionner: il faut augmenter le pouvoir d’achat des ménages. Si la consommation subit une forte chute, c’est le soutien à la demande qui devrait être le moteur de la relance.

Comment expliquez-vous que la majorité des dirigeants politiques et économiques actionnent la relance par l’offre et non par la demande?

John Maynard Keynes. (DR)
John Maynard Keynes. (DR)

On a perdu le bagage culturel sur la relance par la demande, car on enseigne depuis 40 ans qu’il faut moins d’État et plus de marché. On avait vu avec J.M. Keynes et le New Deal que cela avait fonctionné dans les années 1930. On peut imaginer une demande publique de l’État. Et on voit que la Suisse, même si elle n’est pas concernée par ces contraintes, serait très loin des ratios de dette et de déficit publics imposés par les critères de Maastricht: on a une marge de manœuvre, on pourrait augmenter la dette publique en relançant la demande avec une politique active, notamment dans les domaines de l’éducation, la santé, la transition écologique,… il faut des projets d’investissements physiques et immatériels à lancer. On oublie que si ce n’est pas l’État qui s’endette, ce sont les particuliers qui doivent s’endetter et là on revient au mécanisme de la crise des subprime. Les particuliers vont s’endetter, et si la dette des ménages venait à se révéler largement impossible à rembourser, ce sont les banques qui souffriraient. Ce qui nous ramènerait aux mécanismes ayant conduit à la crise des subprime.

D’autres gouvernements ont-ils activé un plan de soutien basé sur la demande?

Si je regarde l’Italie, qui affiche pourtant une dette publique très élevée par rapport au PIB, le plan du gouvernement italien de 25 milliards d’euros de dépenses publiques vise à soutenir les travailleurs indépendants, donner des congés paternité et un revenu de citoyenneté, comme une assurance-chômage ou un revenu universel temporaire. Du côté des États-Unis de Donald Trump, il veut distribuer 1200 dollars par habitant et la moitié pour chaque mineur. Au-delà de la raison électorale évidente, c’est un soutien à la demande. Cela renforce aussi la cohésion sociale. Si la demande repart, les entreprises voudront à nouveau investir. Et cela va générer des recettes fiscales. Il faut toutefois des dépenses publiques initiales qui soutiennent cette demande.

N’est-ce pas ironique de voir que les États-Unis, qui ont lancé la vague des politiques basées sur l’offre dans les années 1980, reviennent vers la demande en 2020?

C’est vrai que c’est paradoxal que ce soit les USA qui reviennent vers la demande. Si c’est Donald Trump lui-même qui, sans l’admettre, replace la demande au cœur du jeu, nous allons peut-être assister à une vague inverse de celle des années 1980. En Europe, on parle d’euro-obligations, et la BCE se demande si elle ne pourrait pas acheter ces obligations pour soutenir la relance. Les banques sont toujours entre l’acheteur et le vendeur. Si l’une des deux parties a des difficultés, les banques aussi vont en souffrir. Et à nouveau l’État devra intervenir pour empêcher des faillites de banques. Si l’État intervient maintenant, le montant sera moins important que s’il attend six mois et doit alors sauver des établissements financiers qui pourraient entraîner dans leur chute des centaines d’entreprises et des milliers d’emplois.

Qu’en est-il de la Chine, où le régime combine libéralisme et étatisme?

En Chine, il y a eu un lock-down général très tôt sur les villes et provinces touchées par la maladie. Mais l’État a fait en sorte que personne ne souffre de cela sur le plan financier. Il y a eu des aides octroyées par l’État sans conditions à respecter. L’État a fait en sorte que chacun ait de quoi subvenir à ses propres besoins. Il n’a pas donné d’argent mais a investi dans la nourriture et les médicaments.

Si on regarde le passé, et notamment l’épidémie de grippe asiatique de 1956-1958, quelle était la réponse des États?

En 1956, les pays européens venaient de mettre sur pied l’État-providence, ou welfare State. C’est ce qui a aidé l’économie à sortir des effets de la Deuxième Guerre mondiale dans un premier temps, et des pandémies comme celle de 1956 ensuite. L’un des objectifs de l’État doit être de soigner ses citoyens et le cas échéant intervenir sur le plan financier. La France avait investi et mis sur pied les assurances sociales à cette époque et cela avait permis de soigner un grand nombre de patients, évitant un bilan plus lourd. Il y avait quand même eu des milliers de morts, mais il est évident que sans les infrastructures de santé publique récentes de l’époque, il y aurait eu bien davantage de victimes.

La santé relève-t-elle donc clairement selon vous du domaine public?

Au niveau de la santé, on insiste beaucoup sur la responsabilité individuelle. Mais qui dit choix dit responsabilité: en Suisse, je suis libre de sortir en période d’épidémie, mais si je rencontre des amis et que je passe du temps avec eux, je prends la responsabilité de devenir un vecteur de transmission. Il faut donc que l’État prenne les mesures adéquates. La croissance économique est sensée contribuer au bien-être de la population. Mais on a vu que les fruits de cette croissance sont accaparés par le haut de la pyramide sociale et le ruissellement ne fonctionne pas. Et on voit même des gens chuter des classes moyennes vers les classes pauvres depuis quelques années. La santé doit rester un domaine où l’État a son mot à dire et des politiques à déterminer.

Cette voie est-elle possible en Suisse actuellement?

Au niveau suisse, si on doit dépenser davantage dans la santé, on va couper ailleurs, réallouer différemment les fonds publics. Les 20 milliards que la Confédération va dédier à la lutte contre la propagation du Covid-19 vont être pris ailleurs (instruction, transports publics,…). Ou alors on peut se tourner vers la solution fiscale en augmentant le taux de la TVA notamment. Et là ce sont les ménages qui seront touchés et la consommation sera réduite. On a toujours peur d’augmenter les recettes fiscales provenant des gros patrimoines et des grandes entreprises.

Le pays ne dispose-t-il pas de réserves avec des résultats financiers excédentaires?

La Confédération annonce des résultats positifs tout en envisageant chaque année des budgets déficitaires. C’est sans doute voulu de peindre le diable sur la muraille. Et on nous alerte sur les risques liés au franc fort, aux tensions Chine-USA, à d’autres facteurs de toute sorte. Il y aurait une marge de manœuvre si on regarde les résultats excédentaires des derniers exercices budgétaires. Mais, dans certains secteurs de l’économie de marché, on considère l’État comme un concurrent et pas comme un partenaire dont les entreprises ont besoin pour voir leur activité augmenter. Or, si l’État dépense moins, ce sont les entreprises qui vont en souffrir. En Suisse il y a une marge de manœuvre, alors que ce n’est pas le cas dans de nombreux pays, notamment autour de nous.

Mais faut-il s’endetter et léguer cette dette aux générations futures?

Si l’État s’endette par exemple pour construire un hôpital, il va évidemment léguer la dette mais aussi l’infrastructure aux générations à venir. Or, étant donné que l’hôpital va fonctionner de nombreuses années, il est logique d’imputer cette dépense à l’ensemble des générations qui vont en profiter. Et c’est possible en distribuant le coût de cet investissement public via l’endettement de l’État. C’est un principe de justice fiscale. Si on construit l’hôpital en 2020, il n’y a pas de raisons que seuls les contribuables de 2020 en paient le prix. Ce serait injuste car les générations futures en bénéficieraient sans rien payer. Il faut que l’État ait des dépenses de fonctionnement équilibrées, mais son compte d’investissement doit pouvoir être alimenté par la dette publique.

Si vous deviez recommander trois mesures concrètes à prendre aujourd’hui pour endiguer les effets de la crise économique du coronavirus, quelles seraient-elles?

Au niveau des finances publiques, il faudrait verser un revenu universel à l’ensemble des personnes qui résident en Suisse, entendez un revenu de base inconditionnel. On peut le faire en s’appuyant sur les bénéfices nets de la BNS ou en reformulant la fiscalité directe des personnes physiques et des personnes morales.

Pour les retraites, on pourrait forcer les caisses de pension à investir dans les PME et les start-up au lieu de placer les capitaux sur les marchés financiers. Il y aurait des rendements de nature à garantir les rentes des retraités tout en soutenant l’économie réelle.

Enfin, on pourrait agir sur la fiscalité indirecte en éliminant la TVA et la remplacer par un micro-impôt sur les transactions électroniques. Ce serait une mesure qui relancerait la consommation car les entreprises pourraient baisser les prix de vente tout en conservant voire en augmentant leur marge. Et l’État pourrait récolter des fonds pour investir.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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