Bilan

Relocalisation, une tendance de fond

L’épidémie de coronavirus serait-elle un tournant vers une démondialisation? L’industrie n’a pas attendu la crise actuelle pour repenser sa chaîne de production.

Les activités de production pourraient profiter de la crise du coronavirus pour se réimplanter dans les pays industrialisés.

Crédits: AFP

L’épidémie de coronavirus aura eu au moins un intérêt: celui de rendre visible l’ampleur de notre dépendance économique aux échanges commerciaux internationaux et plus particulièrement aux fournisseurs chinois, lit-on un peu partout dans la presse. Depuis la propagation du Covid-19, certaines entreprises tournent en effet au ralenti, voire sont à l’arrêt.

Dans l’automobile et l’aéronautique, des pièces et matériaux ou encore des composants électroniques manquent à l’appel. Des usines de gel hydroalcoolique craignent de tomber à court de matière première. Plus grave, on redoute une pénurie de médicaments, étant précisé que 80% des principes actifs sont produits en Chine et en Inde.

Pour remédier à la crise, certaines entreprises amorcent le virage du retour au pays. En Seine-et-Marne, les vieilles machines du spécialiste des instruments de mesure Stil, délocalisé en Chine dans les années 2000, ont repris du service il y a quelques semaines. «Les usines de nos trois partenaires chinois sont à l’arrêt depuis le Nouvel-An», explique son président Gérard Lux. Optimiste, il assure cependant qu’il s’agit «d’une opportunité de garder le savoir-faire en France. Les employés retravaillent des produits qu’ils ne fabriquaient plus depuis quinze ans.» Le nouveau coronavirus serait-il en train d’agir comme un détonateur pour entreprendre une relocalisation des industries?

En réalité, la démondialisation a commencé bien avant l’arrivée du Covid-19, avance Luciano Fratocchi, qui dirige l’observatoire international de l’Université de L’Aquila (Italie). Ce dernier recueille des informations sur la centaine d’entreprises ayant fait le choix, depuis les années 1980, de relocaliser leur production ou de sous-traiter une partie de celle-ci à un tiers du pays d’origine. «Le reshoring manufacturier est un phénomène que l’on observe depuis les années 1980. Il a augmenté au cours des vingt dernières années, en partie à cause de la crise économique mondiale. Le Covid-19 pourrait encore amplifier ce phénomène. A l’heure actuelle, il a cependant généré peu de décisions de relocalisation. Repenser entièrement une chaîne de production en la rapprochant du pays d’origine est long et compliqué. Cela fait un certain temps que les industriels réfléchissent aux moyens de ne plus dépendre d’une zone géographique particulière.»

Retour à une production de proximité

La fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail confirme. Elle a en effet identifié 253 cas de relocalisation dans les pays européens entre 2014 et 2018, avec la France, la Grande-Bretagne, et l’Italie en tête de liste.

Une étude française réalisée par la société de conseil spécialisée en achat opérationnel AgileBuyer et le Conseil national des achats auprès de 682 professionnels des achats fin 2019 affirme quant à elle qu’«acheter français ne semble plus relever de l’anecdote ou d’une simple question d’image. C’est une tendance de fond qui s’impose; pour 54% des directions achats, c’est même un critère d’attribution du business.»

Le même constat s’applique outre-Atlantique. Selon un sondage de 2019 par thomasnet.com, 72% des industriels nord-américains ont déclaré qu’ils préféraient travailler avec des fournisseurs locaux. Dans un sondage effectué en 2012 par Boston Consulting Group, bien avant que Donald Trump ne soit élu à la présidence avec son programme nationaliste, 37% des entreprises du pays affichant plus d’un milliard de dollars de recettes annuelles affirmaient prévoir ou envisager sérieusement de relocaliser leurs unités de production de Chine aux Etats-Unis.

«Cette tendance s’est accélérée depuis que Donald Trump est devenu président. Avec son positionnement «America First», soutenu par des droits de douane élevés sur 200 milliards de dollars de produits importés de Chine, Trump fait pression sur les entreprises du Fortune 500 pour continuer à fabriquer aux Etats-Unis, au lieu de sous-traiter leur production au Mexique ou en Chine à faible coût», indiquent le conseiller en innovation Navi Radjou et le professeur de marketing Jaideep Prabhu, auteurs du Guide de l’innovation frugale.

Qu’en est-il en Suisse? «Les relocalisations gagnent aussi du terrain, même si pour l’heure les retours sont sporadiques, poursuit Luciano Fratocchi. La première entreprise à relocaliser sa production était le fabricant de mobilier Sitag en 2002. Depuis, une dizaine d’entreprises lui ont emboîté le pas.» Parmi celles-ci, il cite le groupe bernois Ypsomed, chef de file des systèmes d’injection, qui a relocalisé en 2018 ses bureaux mexicains en Suisse.

Depuis plusieurs années

De nombreux facteurs expliquent ce retour à la maison. «Le modèle industriel dominant des dernières décennies fonctionnait bien tant que les économies d’échelle et de main-d’œuvre dépassaient les coûts de transport. Cela n’est plus le cas», note Ivan Slatkine, président de la Fédération des entreprises romandes. Les salaires sont en hausse sur les marchés émergents. En Chine, le salaire moyen augmente de 15 à 20% par an. S’agissant des coûts de transport, ils ont également explosé. Rapprocher la production du marché principal permet par ailleurs de réduire les émissions de CO2 mais aussi un meilleur contrôle de la qualité et la mise en avant du label «Made in». «On a pu le constater dans le domaine de l’horlogerie avec le rapatriement de certaines activités puisque la seule production du mouvement en Suisse ne suffisait plus pour bénéficier du Swiss made.»

En définitive, un phénomène de fond est en marche depuis plusieurs années. «Il sera probablement accéléré par la crise du nouveau coronavirus, notamment dans les secteurs industriels qui produisent en Chine, mais vendent des produits en Europe et aux Etats-Unis», conclut Luciano Fratocchi.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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