Bilan

Seabubbles: de l’engouement politique à l’emballement judiciaire

Révolution annoncée de la mobilité, les navettes fluviales «volantes» font aujourd’hui l’objet d’une bataille judiciaire entre l’inventeur Alain Thébault et d’anciens partenaires, devenus concurrents. Grandeur et décadence d’un projet que se sont arrachés médias et politiciens, entre Paris et Genève, pendant cinq ans.
Par Joan Plancade et Julien de Weck

  • Les cofondateurs de SeaBubbles, Anders Bringdal (g.) et Alain Thébault, à Genève.

    Crédits: FRANCIS DEMANGE
  • Alain Thébault à bord de l’Hydroptère. C’est avec ce bateau qu’il a décroché le record absolu de vitesse à voile sur 500 mètres.

    Crédits: FRANCIS DEMANGE

Article à retrouver dans le magazine Bilan daté de septembre, que vous pouvez retrouver en kiosque dès aujourd'hui ou via l'e-paper en cliquant sur l'image ci-dessous:



Des démonstrations aux quatre coins du globe, une couverture médiatique sans précédent pour un prototype et des relais politiques jusqu’au sommet de plusieurs Etats. Durant cinq années, l’aventure SeaBubbles a promis de révolutionner la mobilité urbaine sur l’eau, embarquant à son bord de nombreuses autorités politiques, Genève et Paris en figures de proue.

Alain Thébault, son charismatique concepteur, a pourtant quitté l’entreprise début 2021, quelques mois après le rachat de l’entreprise. Une fin abrupte alors que le pionnier tente en ce moment de lever plusieurs millions pour financer Bubblefly, un nouveau prototype à hydrogène. Derrière la vente de la société de taxis volants à un fonds d’investissement lyonnais, de fortes dissensions opposent Alain Thébault à des prestataires et associés ainsi qu’au repreneur. Tweets assassins, menaces de procédures devant les tribunaux, dépôts de plaintes, faillite personnelle assortie d’une interdiction de diriger une société en France, l’aventure SeaBubbles d’Alain Thébault n’a pas fini de révéler ses zones d’ombre. Le concept de mobilité propre sur foils, lui, essaime avec désormais plusieurs concurrents en lice.

Du rêve à la réalité

Cette aventure entrepreneuriale s’inscrit dans la mythologie des pionniers de l’innovation. Elle prend forme autour d’une personnalité hors norme. Celle d’Alain Thébault, enfant de l’assistance publique et self-made-man. Lui, porté par «la rage et l’orgueil», ses rêves et sa détermination, a toujours été transcendé par cette foi propre aux visionnaires. En 1983, à peine majeur, il convainc l’immense navigateur Eric Tabarly qu’il fera voler les bateaux grâce aux hydrofoils sur la base de simples croquis. La légende française, qui poursuit la même quête, le prend sous son aile.

L’année 1992 marque une étape décisive de ce qui deviendra l’hydroptère, prouesse technologique qui va révolutionner le monde de la voile. Alain Thébault réunit, au domicile breton d’Eric Tabarly, Dassault Aviation, Aérospatiale et les chantiers de l’Atlantique. Cette formule 1 des mers doit s’affranchir de la résistance à l’eau, principal obstacle à la progression d’un bateau, en lui permettant de ne conserver qu’une très faible surface de contact avec l’eau, grâce à l’extrémité de ses ailes, les hydrofoils.

L’impossible, soit concilier légèreté et solidité – les ailes doivent résister à des pressions deux fois plus fortes que celles exercées sur les ailes d’un avion à réaction – va pouvoir dès lors se réaliser. La Suisse s’engage dans l’aventure, l’EPFL pour la partie développement et un banquier privé pour le financement.

Les années 90 sont rythmées par des milliers de calculs, destinés à réduire les problèmes d’écoulement hydrodynamique et trois crashs de prototypes, sans rompre une once d’obstination du pionnier. En 2009, la consécration. A bord de l’Hydroptère, Alain Thébault décroche le record absolu de vitesse à voile sur 500 mètres en franchissant le mythique «mur du vent», 55 nœuds (101,86 km/h). «Il faut toujours croire en ses rêves. Un jour, j’ai dit que j’allais faire voler un bateau. Je l’ai dit et je l’ai fait.»

Auréolé d’un succès retentissant, il perd pourtant son principal mécène. Que s’est-il passé entre eux? Mystère. L’aventurier avance son «caractère bien trempé» et se présente en homme libre: «L’argent ne m’intéresse pas vraiment, on ne m’achète pas.» Alain Thébault s’attaque désormais au record de la Transpacifique – Los Angeles-Honolulu – en haute mer cette fois-ci. Pour financer son nouveau défi, il vend son appartement parisien et part avec un aller simple.

Alain Thébault accoste le 3 juillet 2015 à Honolulu après dix jours de traversée «dantesque». Le record de la Transpacifique lui résiste, mais son Hydroptère devient le premier voilier à hydrofoil à franchir un océan. Il rentre en France, sans le sou, en abandonnant derrière lui le navire qui l’a consacré. Le légendaire trimaran sera saisi, pour factures impayées, et vendu quatre ans plus tard pour… 8500 dollars.

Bataille d’image entre Paris et Genève

De retour en Europe, sa situation financière personnelle est «catastrophique», celle de la société Hydroptère tout autant. Mais l’aventurier a deux atouts de taille: une légitimité incontestée et un carnet d’adresses où se côtoient financiers, politiciens et industriels. Les dettes peuvent attendre, pas son destin. Alain Thébault crée en décembre 2015 SeaBubbles à Paris, société dont il s’exclut totalement du capital, plaçant ses trois filles comme actionnaires majoritaires. Le Suédois Anders Bringdal, recordman de vitesse en planche à voile, est nommé président, avec 1,45 % des parts. Leur ambition: remodeler la mobilité urbaine grâce à des taxis fluviaux «volants», non polluants. Les associés optent pour une propulsion électrique, dans le sillage de celui qui va révolutionner l’industrie automobile, Elon Musk.

Le Breton d’adoption ne tarde pas à séduire la classe politique parisienne, à l’image du jeune ministre de l’Economie et des Finances de l’époque, un certain Emmanuel Macron, qui s’arrête sur le stand SeaBubbles au salon Vivatech en 2016. La maire socialiste Anne Hidalgo souhaite, elle, que «Paris soit la première capitale à tester les deux premiers prototypes […] sur la Seine».

J’apprends qu’il y a des poursuites pour impayés, bref pas le genre d’équipe avec qui on peut travailler en confiance. Un entrepreneur

Loin du tumulte parisien, les orfèvres du chantier naval Décision, qui ont réalisé Alinghi, travaillent sur l’objet volant. Deux bulles éclosent des hangars d’Ecublens (VD). En 2017, la presse française n’a d’yeux que pour le SeaBubble qui lévite au-dessus du clapotis de la Seine. Les images font le tour du monde.

Des déboires administratifs – la législation limite la vitesse de circulation sur la Seine à 12 km/h – mettent un frein à l’envol de SeaBubbles. Fluctuat nec mergitur. Devant sa télé, le conseiller d’Etat genevois Luc Barthassat y voit une opportunité. Son bras droit Thomas Putallaz se charge de la connexion. Première victoire à quelques mois des élections cantonales. En août 2017, les personnalités se bousculent à la Société nautique de Genève pour embarquer sur le taxi volant: Doris Leuthard devient la première cheffe d’Etat à tester le prototype.

Alain Thébault rayonne. Et rêve toujours plus grand. Levées de capitaux promises par centaines de millions, création d’emplois et une révolution annoncée de la mobilité des villes bénéficiant de plan d’eau: pas une semaine sans que les médias, sous le charme, ne relaient les ambitions sans limite de ce projet fou. L’équipage s’agrandit. Les deux recordmen de vitesse mandatent Sue Putallaz, consultante en mobilité, ex-politicienne genevoise et compagne du bras droit de Luc Barthassat, pour les aider à développer leur société.

Scepticisme chez les industriels

Dans les milieux industriels, les doutes s’amoncellent sur la viabilité économique du projet. Les professionnels mis en relation par l’entremise de l’Etat de Genève sont dubitatifs. L’un d’eux, «intéressé par le potentiel du projet avec la réserve de mise entre prototype et industrialisation», rencontre Alain Thébault et Anders Bringdal, «deux personnes très sympathiques qui font le show à la Nautique. Dans leur élément, ils auraient vendu de la glace aux Esquimaux. Mais ils n’avaient ni les compétences ni l’équipe pour l’industrialisation de leur prototype.» Ce que reconnaît aujourd’hui sans fard Alain Thébault.

Un investisseur spécialisé dans les solutions de mobilité précise: «On ne dessine pas un Alinghi comme un produit industriel. Un bureau d’études a créé une Formule 1 sans prendre en compte les contraintes de prix du marché. Un produit à 250 000 francs pour transporter deux personnes est-il viable? Evidemment non.»

Si des subventions publiques sont décrochées, les capitaux privés n’affluent pas comme espérés. «Alain Thébault a toujours joué la concurrence entre les villes susceptibles de développer son projet et à chaque fois ça échouait, raconte un entrepreneur. J’apprends qu’il y a des poursuites pour impayés, bref pas le genre d’équipe avec qui on peut travailler en confiance.»

Sur le plan administratif, malgré l’optimisme du ministre Luc Barthassat et la constitution d’un groupe de travail transversal pour accompagner le projet, SeaBubbles se heurte à des problèmes similaires qu’à Paris. Les embarcadères spécifiques aux prototypes n’obtiennent pas le feu vert de l’administration.

En mai 2018, SeaBubbles perd son principal soutien politique à Genève. Luc Barthassat n’est pas réélu. A la veille de la fin de son mandat, le magistrat rencontre Emmanuel Macron, désormais président, à l’inauguration du château de Voltaire à Ferney (F). «Emmanuel Macron revient notamment sur SeaBubbles et me confie regretter que la France ait perdu le projet au profit de Genève.»

Image de synthèse de BubbleFly, le nouveau projet d’Alain Thébault: une navette fluviale volante à l’hydrogène. (Goh Hak Liang)

Echec commercial

Pas pour longtemps. Face aux impasses helvètes, l’équipe repart à l’assaut de la capitale française. Quelques tests sont effectués sur la Seine en 2019, sans que les situations administratives et commerciales ne se débloquent pour autant. Alors Alain Thébault maintient la flamme. Sur France3, il annonce «des BubbleBus d’une capacité de 8 à 10 personnes» pour les Jeux olympiques de Paris en 2024. La propulsion à hydrogène est intégrée au discours. Mais la trésorerie s’assèche dangereusement, malgré des levées de fonds entre 10 et 20 millions selon les sources durant l’ère Thébault. Les premières rumeurs de vente sont démenties. Mais début 2021, la société est cédée par ses filles, actionnaires majoritaires, au fonds d’investissement lyonnais Mediapps innovation.

Juste après le deal, Alain Thébault s’épanche sur Twitter, accusant Sue Putallaz d’avoir asséché la trésorerie de SeaBubbles. En cause, un mandat de 25’000 francs mensuels hors taxe, signé en 2018, en faveur de la société de la consultante, qui atteindra au total plus de 250’000 francs. Ce contrat aurait été directement conclu par «mon associé Anders Bringdal, dans mon dos et celui du board» assure Alain Thébault. Des accusations qu’Anders Bringdal et Sue Putallaz réfutent catégoriquement. Plainte est déposée au nom de SeaBubbles contre Sue Putallaz et le champion de planche-à-voile en janvier 2021 pour abus de biens sociaux et complicité d’abus de biens sociaux auprès d’un tribunal parisien, et ce alors que la consultante et Anders Bringdal ont quitté SeaBubbles depuis plus d’un an, puis fondé une société concurrente, Mobyfly. Ces derniers contestent toute accusation de détournement: «Grâce au travail de nos équipes, on a sauvé la société en obtenant une subvention européenne conséquente, répond Sue Putallaz, sans quoi, ils n’auraient pas pu la vendre. Monsieur Thébault m’a diffamé publiquement, ce pour quoi il a été condamné par ordonnance pénale par le Ministère public.» Et de préciser que la nouvelle direction de SeaBubbles a retiré la plainte dont sa société et Anders Bringdal faisaient l’objet. Ce que confirme Bechara Wakim, président du fonds d’investissement Mediapps: «Nos juristes ont estimé que la plainte n’avait aucun fondement, tout était clean dans les contrats et la prestation de la consultante.» Retirée au civil, la plainte est désormais dans les mains de la justice française, qui devra déterminer si elle choisit ou non de poursuivre sur un volet pénal.

Dans l'autre sens, le repreneur, lui, s’interroge sur l’utilisation des fonds avancés. «L’obtention d’une subvention européenne de plus de deux millions ainsi que le prêt d’un million garanti par l’Etat français ont été largement dépensés avant le rachat, alors que l’essentiel du développement, soit la construction des prototypes, était déjà fait. On voit notamment des sorties d’argent sans justificatif», poursuit Bechara Wakim, dont les juristes étudient un dépôt de plainte potentiel contre Alain Thébault.

Ce dernier maintient sa ligne et dénonce un lynchage de «pseudo-concurrents coalisés». La situation financière de SeaBubbles était «parfaitement connue du repreneur lors du rachat», selon Alain Thébault, qui évoque le due diligence réalisé par un cabinet genevois lors de la cession.

Pour réussir, il faut d’abord avoir le bon équipage, ce qui n’était pas le cas. Alain Thébault

Chacun s’affaire désormais de son côté. La nouvelle équipe de SeaBubbles est installée au bord du lac d’Annecy et vient de décrocher une nouvelle subvention de l’Etat français. Bechara Wakim évoque une première vente. MobyFly, société créée par Sue Putallaz et Anders Bringdal, a signé cet été au Portugal une précommande de 9 navettes et annonce un premier prototype début 2022. Alain Thébault lance, lui, son nouveau projet Bubblefly, une navette fluviale volante à l’hydrogène. Il cherche actuellement entre «5 et 45 millions de francs» pour construire un premier prototype.

Dans un environnement désormais très concurrentiel avec plusieurs sociétés internationales, le pionnier Alain Thébault saura-t-il de nouveau convaincre des investisseurs, potentiellement échaudés par ses désillusions entrepreneuriales successives? L’homme affiche sa confiance et met en avant les inévitables erreurs qui jonchent le parcours des défricheurs. «Nous, les inventeurs, savons rire de nos propres erreurs, des conneries des autres et boire une bière ensemble quand on a concrétisé un projet.» Sa gestion administrative qui l’a conduit à sa mise en faillite personnelle par la justice française, comme l’a révélé L’Agefi cet été? Il reconnaît simplement de «la négligence et de la légèreté», avant de balayer le sujet: «Ce projet est plus grand que moi.»

Dans son appartement vaudois, les cartons n’ont pas été défaits. Alain Thébault est prêt à partir demain sur la Côte d’Azur, à proximité de son soutien de longue date, le prince Albert de Monaco, où il envisage de développer une première liaison maritime. SeaBubbles? «C’était un brouillon. J’en ai tiré plusieurs enseignements», explique-t-il depuis sa terrasse qui surplombe le Léman. «Pour réussir, il faut d’abord avoir le bon équipage, ce qui n’était pas le cas.» Le modèle d’affaires était aussi bancal, reconnaît-il. «Un taxi de 4 places à 250 000 francs n’est rentable que s’il est autonome, sans chauffeur.»

Sa nouvelle société se profile aujourd’hui en tant qu’opérateur de navettes. La propulsion, enfin, est le nerf de la guerre. «Nous n’avions pas les compétences en batterie électrique, les prototypes souffraient d’une faible autonomie et d’un temps de charge trop long.» L’avenir de la mobilité propre se dessinera avec de l’hydrogène vert, il en est certain. Certain également d’être le seul à pouvoir réussir ce pari. «J’ai la légitimité pour attirer les talents indispensables afin de mener à bien cette révolution. Comme le disait Churchill, le succès consiste à aller d’échec en échec sans jamais perdre son enthousiasme.»


En dix dates

1983 Alain Thébault convainc le navigateur Eric Tabarly qu’il fera voler des bâteaux grâce aux hydrofoils.

1992 Plusieurs industriels français actifs dans l’aéronautique prennent part au projet Hydroptère.

2006 L’EPFL devient conseiller scientifique officiel du projet.

2009 L’Hydroptère franchit les 500 nœuds (101,86 km/h), décrochant le record absolu de vitesse sur 500 m.

2015 L’Hydroptère est saisi à Honolulu pour factures impayées.

2015 Alain Thébault cofonde, avec Anders Bringdal, SeaBubbles, société de taxis-bâteaux volants électriques.

2017 Premiers tests du SeaBubble sur la Seine à Paris.

2017 Le projet se délocalise à Genève, à la suite de l’impasse parisienne.

2020 Obtention d’une subvention européenne de 2 millions d’euros.

2021 Vente de la société de taxis volants à un fonds d’investissement lyonnais.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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