Bilan

Sous-traitants, un savoir-faire essentiel

L’heure n’est plus à la verticalisation. Si de nombreux horlogers ont décidé d’internaliser leur production, les sous-traitants affirment trouver toujours autant de volumes à produire.

Certains savoir-faire uniques bénéficient de l’expérience de plusieurs générations.

Crédits: Jean-Christohe Bott/Keystone

Le constat est clair: «L’horlogerie d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a dix ans.» Eric Zuccatti, directeur d’Horotec et coprésident du Salon des sous-traitants horlogers, dénonce un changement de paradigme. Il estime que certains acteurs «ont perdu de leur superbe» en rejoignant de grands groupes. Parmi ceux qui restent: les fabricants de bracelets ou encore d’aiguilles, polisseurs, sertisseurs, colleurs, et autres activités liées à la création de montres.

Tous ces corps de métier étaient représentés au Salon des sous-traitants horlogers, qui s’est déroulé du 19 au 23 mars à La Chaux-de-Fonds. 80 exposants occupaient les anciens abattoirs de la cité horlogère. Sur les stands, les visiteurs voient autant des pièces produites pour de petits horlogers indépendants que pour de grands groupes. Les sous-traitants ont-ils vu leurs volumes diminuer à mesure que les groupes ont internalisé leur production? Pas forcément, selon l’un d’eux qui a tiré son épingle du jeu. «Nous avons le savoir-faire», insiste le directeur. Il estime que le fait de travailler différentes pièces pour des horlogers différents permet à ses employés de rester compétitifs et créatifs. «Ils manipulent tous types de cadrans. Cela leur apporte plus d’expertise que de réaliser le collage sur la même pièce durant des semaines.» 

Denis Flageollet, fondateur et maître horloger de De Bethune, partage cet avis. «Pour De Bethune même si notre R&D et notre production sont à 95% internalisées et que nous sommes autonomes pour la partie de la montre la plus délicate qui est l’échappement/oscillateur (balancier, spiral), la sous-traitance est essentielle car elle renferme quelques savoir-faire uniques et inaccessibles sans une expérience de plusieurs générations. C’est cette connaissance qu’il est important de respecter et de chérir pour l’avenir du métier.»

Une expertise sous couvert de diversification

La multiplicité des clients a plusieurs avantages. Outre la possibilité d’explorer différents modèles et techniques, cela garantit un certain volume de travail, même en cas de disparition de l’une ou l’autre société. Un des patrons d’une entreprise de sous-traitance affirmait que même en internalisant une partie de leur production, certains horlogers continuent de passer commande. «Ils fabriquent leurs bases et comblent les volumes avec nous. D’autres sous-traitent leurs prototypes, reprennent la production et nous confient un autre projet plus tard», révèle-t-il. Un de ses confrères ajoute: «Ils ont voulu internaliser pour diminuer les coûts mais ils n’y arrivent pas. Ils n’ont pas le savoir-faire.» Résultat: le groupe continue de passer des commandes alors même qu’il avait pris la décision de tout faire à l’interne. Si la compétence pure et dure compte, les questions d’horaires et de fonctionnement sont également primordiales. «Le petit sous-traitant va toujours se débrouiller, si on commande des pièces le vendredi matin pour le lundi. Les groupes ont besoin de cette souplesse», note Julien Dubois.

Absorber un atelier représente un risque, surtout si les employés sont brutalement intégrés à la nouvelle structure. «Cela dépend des structures. Beaucoup de groupes conservent l’identité des marques, car ils comprennent que les marques A et B n’ont pas le même fonctionnement», analyse Eric Zuccatti. L’autre effet important de ce type de rachat est la crainte qu’inspirent ces regroupements. «J’ai vu qu’une société à qui je commandais des composants a été rachetée. Je sais que je ne vais plus leur passer commande», regrette Rexhep Rexhepi, créateur d’Akrivia, marque indépendante logée au cœur de Genève. «J’envoie des plans à ces sous-traitants, on ne sait jamais ce qu’ils peuvent devenir. Même si l’on signe un contrat de confidentialité, pour moi il peut y avoir conflit d’intérêts», poursuit l’entrepreneur de 32 ans.

Du côté d’Horotec, société proposant de l’outillage horloger, la conjoncture frappe davantage que les rachats d’ateliers. «Des fois, nous y gagnons car ils ont besoin d’équipement et de nouveaux établis. Parfois, nous perdons le volume du sous-traitant. Mais souvent, nous perdons un contact humain», raconte Julien Dubois, directeur commercial du marché suisse au sein d’Horotec. Denis Flageollet souligne lui aussi l’apport humain de la sous-traitance. Les partenaires externes? Impossible de s’en passer. «Nous travaillons avec la plupart d’entre eux depuis plus de quinze ans et une véritable relation d’amitié s’est installée à force de vivre les difficultés et les réussites ensemble.» Autre entreprise du domaine de l’outillage, Henri Robert est spécialiste des outils de coupe. Son directeur Thibault Richard souligne lui aussi les liens serrés existant entre certains acteurs de son industrie. 

L’atelier Henri Robert, spécialiste des outils de coupe à La Chaux-de-Fonds. (Crédits: Dr)

«Les grand groupes ont un sens inné pour tuer l’innovation»

Disposer de partenaires de confiance est primordial, si bien que Swatch Group a investi au total 504 millions de francs dans des actifs d’exploitation, et ce notamment via des investissements dans la production en Suisse. Nick Hayek, patron du groupe, annonçait dans Le Temps du 20 avril son regret quant aux investissements insuffisants que réalisent les autres horlogers dans leur outil de production. Le rapport de gestion du géant helvétique démontre l’importance du groupe en matière de production. Les sociétés dans lesquelles Swatch Group a des parts ou est propriétaire sont nombreuses, de Renata, qui fabrique des piles miniatures à Itingen (BL), à Universo, active dans le domaine des aiguilles à La Chaux-de-Fonds (NE), en passant par Meco, dans les couronnes de montres à Granges (SO). Le porte-parole de Swatch Group insiste sur les efforts menés pour améliorer la production. «Le groupe a créé  l’an dernier pas moins de 1700 nouveaux postes de travail, dont plus de 1000 dans la production en Suisse.»

D’autres grands noms de l’horlogerie prennent également soin de leur production et comptent plusieurs milliers de mètres carrés pour créer leur montre de A à Z. Même au sein des marques moins fortes à l’échelle nationale, l’envie d’internaliser la production existe. Rexhep Rexhepi aimerait s’y essayer pour Akrivia. «Aujourd’hui, les montres sont mieux industrialisées, mais ne sont pas meilleures. On a moins de patience pour chercher la perfection et on a perdu de la subtilité», dénonce-t-il. Pour l’horloger, l’automatisation a péjoré l’innovation. 

Le pôle industriel CHH Microtechnique fournit des composants à Swatch Group. (Crédits: Dr)

Le patron de De Bethune accuse directement les structures administratives: «Les grand groupes ont un sens inné pour tuer l’innovation. L’individu créatif est automatiquement étouffé par la puissance d’une organisation totalement inadaptée à un atelier de sous-traitance et par l’arrivée de responsables instruits mais incompétents dans les délicates spécificités d’un atelier.» 

Groupe ou indépendant, budget illimité ou restreint: chaque atelier fait face aux défis du monde horloger. Des défis qui s’articulent principalement autour de la conjoncture. Les sous-traitants se disent plus menacés par les crises et incertitudes économiques que par le rachat et l’intégration de leurs pairs. Ils continuent de faire battre le cœur de l’horlogerie et ne comptent pas s’arrêter. 

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

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Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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