Bilan

Un joaillier genevois prévenu pour escroquerie

Enquête exclusive sur un diamantaire genevois, entendu par la police à la suite de diverses plaintes pour escroquerie, abus de confiance et blanchiment d’argent. Malgré un rapport de police édifiant, l’homme est toujours en liberté. L'action de la justice interroge.

Bordelais domicilié à Genève, la victime présumée estime le préjudice final à plusieurs dizaines de millions de francs.

Crédits: Guiraud

Ce qu'il faut retenir:

  • L'affaire implique un joaillier genevois, nom connu de la place, un personnage haut en couleur.
  • Un rapport de police de 35 pages très documenté, comprenant des échanges Whatsapp suivis avec un complice présumé, semble montrer une volonté explicite de "manipuler" la victime, et raconte ce qui constituerait un détournement de plusieurs millions.
  • Le joaillier a été entendu dans une autre affaire, pour une dette de plus de 3 millions suite au vol d'un diamant, peut-être aux Ports Francs de Genève. Une affaire classée par la justice, suscitant l'incompréhension de la partie plaignante 
  • Un an et demi après la plainte initiale, au terme de multiples auditions et une perquisition surprenante, l'homme est toujours en liberté. L'action de la justice genevoise pose question.

L’homme a toujours affectionné le faste et la lumière. Durant les années 2010, Jérôme*, personnalité genevoise, s’est à plusieurs reprises mis en scène dans la presse écrite ou des émissions TV à large audience, tantôt en tant qu’homme d’affaires et diamantaire à succès, tantôt en tant que jet-setter au train de vie somptuaire.

Difficile d’imaginer ce même homme, prévenu dans deux affaires pour des faits pouvant être qualifiés d’escroquerie, abus de confiance et blanchiment d’argent au côté d’un complice présumé, pour des faits s’étant déroulés en 2018. 

Tout commence en juin quand il est présenté à une victime présumée, appelons-le Thierry*. Bordelais, domicilié à Genève, Thierry dispose d’un patrimoine confortable, incluant un hôtel à Grasse qu’il cherche à vendre, expertisé à 8,5 millions. Il cherche également à emprunter environ 5 millions pour régler différentes affaires, dont la succession de son frère décédé, gagnant plus de 26 millions à l’EuroMillion.

Le contact semble bien passer, et Jérôme ne tarde pas à apparaître à Thierry comme l’homme providentiel susceptible d’aplanir sa situation. En effet, Jérôme met en avant le fait qu’il connaît le prince Al-Walid, actionnaire d’Accor, qui serait intéressé par l’hôtel de Grasse. Une somme bien supérieure à l’estimation (13,7 millions d’euros) est alors évoquée, à plusieurs reprises. Le prêt serait également en mesure d’être rapidement trouvé. En Juin 2018, un mandat de recherche de prêt hypothécaire est alors confié par Thierry à Jérôme et son présumé complice, fils d’une grosse fortune anglaise. Deux contrats de courtage sont signés consécutivement.

Transactions sous pression

Le prêt est rapidement obtenu auprès de la Banque Fiduciam, à un taux de 0,92% par mois. Thierry met l’ensemble de ses biens en caution auprès de la banque, rassuré par Jérôme sur le fait que l’hôtel sera prochainement vendu plus de 13 millions, soldant ainsi cet emprunt peu avantageux. Les impôts et intérêts anticipés seront immédiatement déduits, et 2,9 millions arriveront en suivant sur le compte de Thierry.

Le 5 novembre 2018 à 8 h du matin, Thierry reçoit plusieurs coups de fil de Jérôme. Il y a manifestement urgence à se voir, il lui demande de se rendre rapidement à Genève. Thierry est grippé et affaibli, il explique ne pas être en mesure de le faire. Qu’à cela ne tienne, Jérôme, son complice et un troisième homme affrètent un jet privé pour Bordeaux. Une discussion s’ensuit au lobby d’affaires de l’aéroport de Mérignac, sur laquelle les versions des deux parties données aux autorités divergent. Selon le Bordelais, les hommes lui auraient expliqué que l’argent du prêt ne peut pas rester sur son compte à la Banque Profil de Gestion. Ils lui auraient alors demandé de transférer l’intégralité des 2,9 millions sur le compte du complice à la Banque Coutts à Londres. 2,5 millions (correspondant à la somme moins les 400 000 de frais de courtage prévus par le contrat), lui seraient alors retournés en suivant. Une version contestée par les prévenus.

C’est à Genève que l’homme d’affaires Jérôme* rencontre Thierry*, sa victime présumée, en juin 2018. (Baxter/Getty images)

Comment expliquer que Thierry ait consenti à cet aller-retour d’argent alambiqué au lieu d’un simple virement de 400 000 francs de commission? Selon les déclarations du Bordelais, les hommes auraient déployé l’étendue de leurs talents de persuasion. Jérôme aurait mis la vente de l’hôtel dans la balance, qui n’aboutirait pas s’il ne consentait pas à la transaction. Aurait alors été évoqué le fait que les familles de Jérôme et sont complice seraient actionnaires de Profil de Gestion et que les fonds pourraient être gelés. Des pressions niées par les prévenus. Quoi qu’il en soit, le complice présumé présente un ordre de transfert irrévocable des 2,5 millions en retour (figurant au rapport de police) depuis son compte, pour définitivement rassurer Thierry.

Diamant volé, affaires croisées

En tout état de cause, les 2,5 millions ne reviendront jamais. Thierry estime avoir été mis en confiance par Jérôme qui lui a fait miroiter durant cette période de prétendues affaires exceptionnelles et qui renvoient à un dossier croisé pour lequel Jérôme a fait l’objet d’une autre plainte.

En août 2018, ce dernier avait invité Thierry à Saint-Tropez, lui proposant d’investir dans une pierre exceptionnelle, qu’il pouvait acheter pour un peu plus de 6 millions et revendre près de 24 millions. Jérôme prend acte de la remise par Thierry des cartes grises de ses deux Ferrari qui serviront de caution. En échange de quoi, il garantit au Bordelais un investissement «profitable pour les deux parties». Jérôme enverra en septembre un message WhatsApp à Thierry, avec la photo d’une pierre, et la mention «Nous sommes partenaires».

Pour convaincre Thierry, Jérôme lui a confié un livre (édité en seulement deux exemplaires) consacré à cette pierre d’exception. Un certificat d’origine y est inclus. Méfiant, Thierry appelle l’expert genevois ayant délivré ce certificat, pour s’assurer de son authenticité. Il raconte son histoire, l’expert est surpris. En effet, la pierre vaudrait plus de dix fois le prix, un achat à moins de 7 millions paraît inenvisageable. L’expert contacte alors le propriétaire, un gemmologue de renom, pour s’assurer que la pierre n’a pas été volée.

Un gemmologue a aussi porté plainte contre Jérôme, en août 2019, pour abus de confiance, escroquerie et tentative de contrainte. La procédure a été classée. (Rakusen/Getty images)

Le coût de fil intrigue le gemmologue. Ce dernier connaît bien Jérôme, pour avoir été victime du vol d’une autre pierre (un diamant) lors d’une récente transaction avec ce dernier. A l’été 2018, il rencontre Jérôme, qui chercherait alors deux pierres pour la sœur de Mohammed ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite. Un accord est trouvé, un mémo signé, puis les deux pierres confiées à Jérôme, en attente de son paiement. C’est en retrouvant sur internet une des deux pierres (retaillée) en vente que le gemmologue s’inquiète. Jérôme lui aurait dit qu’après vérification, effectivement le diamant avait été volé, par un homme de confiance de la princesse, aux Ports Francs de Genève (valeur 4 millions). Afin de le dissuader de faire marcher son assurance, Jérôme aurait dit qu’il ne voulait pas faire de vague pour ne pas ternir ses relations avec la famille royale. Il se serait alors proposé d’honorer lui-même la créance.

Le gemmologue accepte, mais les mois passent et l’argent ne revient pas. Après de multiples relances, il reçoit depuis le compte UBS de Jérôme 450 000 francs sur les 4 millions, dont 200 000 le 9 novembre 2018, soit moins de 24 heures après que les 2,9 millions de francs de prêt à Thierry avaient été encaissés par le complice présumé du prévenu. Entretemps, Jérôme aurait fait miroiter au gemmologue d’énormes transactions - plusieurs centaines de millions de francs de pierres selon ses dires - pour la constitution d’un musée pour un monarque du Moyen-Orient. C’est dans ce cadre que Jérôme se serait engagé à acheter la pierre d’exception, non à 6 millions comme annoncé à Thierry, mais à plus de 10 fois ce prix. D’où le fait que Jérôme se retrouve avec le livre unique, dont il se servira pour amadouer Thierry.

Jérôme et son complice informent par ailleurs le gemmologue qu’une société a été constituée en Angleterre, dédiée à recevoir des fonds de la famille royale d’Arabie saoudite afin de constituer le musée. Ils le convainquent alors d’accepter le transfert de la dette de Jérôme pour le diamant volé (près de 3,5 millions restants) vers cette société.

Il se révélera plus tard que cette société n’est qu’une coquille vide, aujourd’hui avec statut de société dormante, sans substance ni actifs. Le gemmologue ne reverra pas le solde de 3,5 millions sur la pierre disparue, ni le projet de musée se concrétiser. Thierry ne récupérera jamais ni ses 2,9 millions, ni la carte grise de ses Ferrari (dont une a été cédée physiquement).

Thierry aimerait également trouver un acquéreur pour son hôtel à Grasse (photo). Jérôme lui fait miroiter un acheteur, prêt à verser bien plus que l’estimation. (Chapot/Getty images)

Plus de deux ans après la plainte, Jérôme est toujours en liberté, même s’il semble se faire plus discret. Thierry estime de son côté être en train de tout perdre. L’hôtel n’a pu être vendu. Incapable de rembourser le prêt à Fiduciam, ses biens placés en caution ont commencé à être liquidés, à des prix bien inférieurs à leur valeur réelle en plein Covid. Chiffrant pertes, manque à gagner et préjudice moral, il avancerait la somme - très large - de 45 millions.

«Laisse-moi gérer, je vais lui mettre dans le c**»

Concernant Thierry, Jérôme et son complice soutiendront longtemps dans le dossier que les 2,5 millions non retournés ont été investis dans l’immobilier pour le compte de Thierry, et à sa demande. Pourtant, le rapport de police, produit au printemps 2020 après plus d’un an d’enquête, semble au contraire montrer un piège planifié et mené à bien.

Au cours de son enquête, la police a bénéficié d’un coup de pouce du destin: le complice présumé, entendu dans une autre affaire, avait déjà ses ordinateurs et téléphones saisis par les autorités, contenant des centaines de pages de documents explicites. Notamment des échanges WhatsApp entre Jérôme et son complice

Le rapport de police relève que la faillite de Velvet SA à Genève, met le Bordelais, actionnaire, dans une position délicate, selon Jérôme et le complice présumé, qui y voient une opportunité. Dans un échange WhatsApp entre les deux hommes, la photo de l’avis de faillite est échangée et commentée: «Cela donne tellement de force pour l’attaquer et le manipuler», écrit son complice, et Jérôme répond un peu plus loin: «Et laisse-moi gérer, je vais lui mettre dans le c**.»

Conversation Whattsapp entre le prévenu et son complice présumé, extrait du rapport de police.
Conversation Whattsapp entre le prévenu et son complice présumé, extrait du rapport de police.

Le rapport de police suggère que plus de 90% des 2,9 millions de prêts destinés à Thierry n’ont pas été investis par Jérôme et son complice, mais détournés pour éponger des dettes de Jérôme. Confrontés aux éléments matériels, Jérôme et son complice finiront par reconnaître lors d’une audition la réalité des faits. Les virements ont commencé le jour même de la réception des fonds. En particulier l’un d’un montant de plus de 1,6 million à destination d’une diamantaire israélienne qui menaçait Jérôme d’une procédure et de le blacklister sur les grandes places de négoce.

Soupçons de blanchiment

Le gemmologue lésé finira par porter plainte en août 2019, auprès du Ministère public genevois pour abus de confiance, escroquerie et tentative de contrainte. Une procédure qui sera rapidement classée. Le procureur a retenu l’absence de procédure au civil pour obtenir le paiement. Une procédure à laquelle le plaignant a renoncé, car très coûteuse et avec peu de chance d’aboutir, la créance ayant été pour rappel transférée à une société anglaise, en réalité une coquille vide, sans actifs ni substance. Le tribunal mentionne également qu’«en l’espèce, aucun élément ne permet de penser que la personne (soit Jérôme) qui avait reçu ce diamant à New York/USA, pour une vente future à un tiers, soit insolvable».

Pourtant, un message WhatsApp figurant au rapport de police et envoyé par Jérôme à son complice quelques jours avant le détournement du prêt de Thierry montre un homme aux abois, en attente fébrile de l’argent. En particulier pour commencer à indemniser le propriétaire du diamant volé, nommément cité.

Extrait d’un message envoyé par Jérôme à son complice présumé et figurant au rapport de police. Il montre un homme aux abois financièrement. (DR)








Des près de 3 millions de l’emprunt de Thierry encaissés par le complice présumé dans les jours suivants, outre les paiements directs de créances de Jérôme, plus de 600 000 francs seront envoyés directement sur le compte UBS de Jérôme, qui paiera en suivant 200 000 au gemmologue, auquel Jérôme «a promis l’argent pour la semaine prochaine». De quoi alimenter un soupçon fort de blanchiment.

Décisions de justice surprenantes

Une fois informé de l’affaire de Thierry, le propriétaire du diamant tentera de faire rouvrir son dossier et de joindre les deux affaires. Une requête accordée en première instance, mais déjugée en appel. Le dossier du diamant «disparu» reste donc pour l’instant classé, rendant la jonction sans objet. Un revirement jugé «difficilement compréhensible» par l’avocat du plaignant, qui espère une condamnation au pénal dans l’affaire du prêt détourné afin d’apporter des éléments nouveaux et ainsi relancer la procédure. Lors d’une audition, le gemmologue (qui soupçonne que la pierre volée l’ait été en réalité à New York) a demandé au procureur à ce que les caméras de surveillance et les registres douaniers soient consultés pour voir si oui ou non ce vol a eu lieu aux Ports francs. Aucune suite connue à ce jour.

Dans le cadre de l’affaire de Thierry, une double perquisition a finalement eu lieu en juin 2020 au «domicile» genevois de Jérôme (bien que la domiciliation fiscale de ce dernier soit à l’étranger), puis à ses bureaux. De façon surprenante, la perquisition n’aurait pas été simultanée, mais à deux heures d’intervalle. Le temps pour sa femme (il était en villégiature à Saint-Tropez) de passer un coup de fil. Rien de compromettant n’aurait été trouvé aux bureaux, qu’une source proche de l’affaire nous décrit «alors étrangement vides, avec une broyeuse à papier en marche, et les ordinateurs allumés». Toujours selon cette source, c’est le complice présumé qui aurait alors été «interpellé en train de courir dans les couloirs» et placé en préventive. Concernant Jérôme, un sauf-conduit aurait été négocié avec le procureur par son avocat, assurant sa liberté moyennant une caution de 3 millions de francs, peut-être payés par la famille de Jérôme. Le Ministère public a refusé de nous donner toute explication, ni même de confirmer ces informations.

L’étau se resserre néanmoins autour de l’homme d’affaires, déjà entendu dans les années 2000 en France, notamment pour abus de biens sociaux. Il aurait également été placé en 2014 sous le coup d’une commission rogatoire à la demande de Tracfin (traque du blanchiment d’argent) pour escroquerie en bande organisée, blanchiment d’argent et exercice illégal de la profession de banquier, selon sa fiche de police dans l’Hexagone. En 2006, il a écopé en première instance d’une condamnation à de la prison avec sursis par le Tribunal correctionnel de Grasse (France) pour «tentative d’escroquerie en bande organisée». L’homme a cependant tenu à réaffirmer à Bilan par la voix de son avocat que son casier judiciaire était à ce jour vierge.


Précision: la justice interdit à Bilan tout élément d'identification

En janvier 2021, le prévenu a requis des mesures superprovisionnelles à l’encontre de Bilan, de son rédacteur en chef et de l’auteur de cet article afin d’obtenir l’interdiction de publier toute mention le rendant identifiable. Convaincu de l’intérêt public prépondérant, tout comme de la qualité de personnalité publique d’un homme ayant entrepris des démarches actives pour se médiatiser, Bilan a défendu sa position devant la justice. Cette dernière a cependant confirmé sa décision première et l’interdiction de publier tout élément d’identification.

* Prénoms d’emprunt

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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