Bilan

Un virus qui coûtera plus d’un milliard

Plus rapide encore que le Covid-19, l’onde de choc qui a frappé le secteur de l’événementiel a fait d’ores et déjà de nombreux dégâts financiers en Suisse. Tour d’horizon. Par Rebecca Garcia et Julie Müller.

  • Le match de hockey Rapperswil-Jona face au HC Lugano s’est déroulé à huis clos.

    Crédits: Patrick B. Kraemer/Keystone
  • Le Geneva International Motor Show a renoncé à ouvrir ses portes.

    Crédits: Salvatore di Nolfi/Keystone

Tandis que le degré de dangerosité du coronavirus occupe tous les esprits, l’économie suisse tourne au ralenti. L’industrie de l’événementiel, la première. A la suite de l’interdiction fédérale de tout rassemblement de plus de 1000 personnes jusqu’au 15 mars, les annulations se sont multipliées. Et ces revirements de dernière minute se révèlent avoir des répercussions économiques alarmantes. Début mars, au vu des témoignages d’acteurs de la branche et de ceux qui gravitent autour, le coût financier aurait déjà atteint le milliard de francs.

L’horlogerie s’adapte

Pour les marques horlogères, l’heure est grave. Premier rendez-vous manqué: le Watches & Wonders (anciennement SIHH, prévu du 25 au 29 avril), qui s’est prononcé le plus vite sur son annulation, dès le 27 février. «Les marques préréservent et paient deux tiers de leur stand quelques mois avant. Sachant que pour un emplacement de taille moyenne, elles peuvent engager jusqu’à 1 million de francs, c’est tout un budget marketing qui part en fumée», décrit Maja Bijlenga, directrice de l’agence Live Teams. A cela s’ajoute le manque à gagner pour le salon qui table sur une entrée réservée aux professionnels au prix de 300 francs et avait comptabilisé, à titre d’exemple, pas moins de 20 000 visiteurs en 2018.

Quelques jours plus tard, la Foire horlogère de Bâle (30 avril au 5 mai 2020) a annoncé son annulation. Une déception pour les 83 000 visiteurs attendus et les 600 exposants qui espéraient y présenter leurs produits. Mais outre un manque à gagner immédiat, ce serait finalement un moindre mal pour «les marques qui verront leur investissement reporté à l’année prochaine», précise la porte-parole de Baselworld. Souvent critiquée pour son arrivée tardive par rapport aux commandes, la foire a saisi l’occasion pour tester de nouvelles dates en 2021 (en janvier) et ainsi qu’une formule inédite. Une plateforme d’autopromotion des marques sera désormais à disposition de la communauté horlogère toute l’année.

Cet événement repensé ne règle cependant pas le problème auquel les marques horlogères font face aujourd’hui même. Sans exposition ou mise en relation avec les partenaires/clients potentiels ce trimestre, l’année en cours pourrait être dramatique. Notamment pour les plus petites maisons. Olivier Müller, du cabinet LuxeConsult, avançait dans les colonnes de la Tribune de Genève la disparition d’une trentaine de marques. C’est pourquoi Bulgari a souhaité proposer une alternative. «Nous avions anticipé et déjà prévendu 60% de notre collection en janvier, lors du salon LVMH à Dubaï, mais il restait 40% de nos produits à exposer», indique Jean-Christophe Babin, CEO de Bulgari. Devant les annulations de salons à répétition, la maison horlogère a choisi de réunir plusieurs autres marques pour créer les Geneva Watch Days qui devraient se tenir en avril prochain dans la Cité de Calvin. «Autogéré et décentralisé, cet événement aura lieu dans de grands hôtels suisses avec un maximum de 45 personnes par showroom. Cela ne nous coûtera presque rien et compensera une partie des répercussions dues aux annulations», poursuit le patron de Bulgari. Pour l’accompagner dans sa démarche, Ulysse Nardin, Breitling et bien d’autres sont à ses côtés, mais la liste pourrait encore s’allonger d’ici là.

Coup dur pour les salons

A l’image de ces salons horlogers, vitrines mondiales pour les marques, le Geneva International Motor Show (GIMS, 7 au 17 mars) a lui aussi renoncé à ouvrir ses portes au public cette année. «Notre perte sèche s’élève à un montant à deux chiffres en millions, ce qui est handicapant pour les prochaines éditions», constate Olivier Rihs, directeur du GIMS. Avant d’ajouter: «Pire encore, pour l’ensemble des exposants, la perte atteint un montant à trois chiffres en millions, bien que nous ne puissions pas encore estimer le coût final de cette annulation.»

Un montant qui sera à la hauteur de cet événement de taille qui génère chaque année jusqu’à 250 millions de retombées économiques pour le canton de Genève. En effet, les périodes du GIMS ou du SIHH génèrent pas moins de 33 000 nuitées sur le territoire genevois, selon la porte-parole de la Fondation Genève Tourisme et Congrès, Hélène Lebrun. Un coup dur pour les hôteliers qui déplorent le vide observé dans leurs établissements. Certains voyant leur taux de remplissage passer de 100 à 30% à la suite des annulations d’événements. Même son de cloche du côté d’Airbnb. «Ce mois-ci, on déplore 30% de réservations en moins par rapport à l’année dernière», affirme Marc Hazan, fondateur de Keys’n’Fly.

A cela s’ajoutent les dépenses que les visiteurs de salons ne feront pas, «soit en moyenne 600 francs par personne», déclare Didier Allaz, directeur du Convention Bureau à Genève. Un montant à multiplier par le nombre d’entrées habituelles aux différents salons (602 000 pour le GIMS ou 30 000 pour le Salon international des inventions). Mais les plus impactés restent les organisateurs d’événements de taille plus modeste. Expo-Event, association professionnelle de cette branche, a effectué pour l’occasion un sondage auprès de ses 157 membres. Résultat: une estimation chiffrée de 150 millions de pertes pour le secteur de l’événementiel en Suisse. Au total, 30 entreprises auraient déposé une demande de chômage partiel, 15 auraient envoyé leurs employés en vacances forcées et 10 auraient carrément licencié du personnel. Une situation de dernier recours, comme pour la société fribourgeoise Chassot Concept, qui organise entre autres le Tour de Romandie (28 avril au 3 mai), et qui vient de se séparer de ses 15 salariés. «Les mois de mars et avril sont essentiels pour nous. Cela représente au moins une perte de chiffre d’affaires de 1,5 à 2 millions», précise son directeur, Richard Chassot.

Des propos appuyés par Richard Ratzenberger, CEO de RRP Communication qui organise des événements dans toute la Suisse: «On ne dort plus. Si la Confédération prolonge l’interdiction, on va faire faillite.» De son côté, Mike Meyer, coordinateur chez MM-events, estime que leur chiffre d’affaires subirait une perte d’environ 300 000 francs de début mars à juin prochain. Un contexte insoutenable pour les PME, mais qui touche également les mastodontes du milieu. Comme le groupe MCI Suisse, dont le CEO Sébastien Tondeur assure avoir reçu depuis fin février «plus de 10 millions de chiffre d’affaires d’annulation en Suisse et au moins l’équivalent en discussion».

Le culturel en péril

Les acteurs culturels sont aussi sur un terrain très glissant. Guillaume Noyé, directeur du festival genevois Voix de Fête (16 au 22 mars), se déclare inquiet: «Si nous devions annuler à deux semaines de la manifestation, nous devrions rembourser les tickets, payer les cachets, ce serait la faillite instantanée.» Qui plus est, la limitation à 980 personnes constitue déjà un manque à gagner de 30% pour Voix de Fête, soit 60 000 à 80 000 francs de perdus.

Pour les festivals, l’incertitude est difficile à supporter. «Plus l’attente est longue, plus le déficit se creuse», confirme Alexandre Caporal, porte-parole du Cully Jazz (27 mars au 4 avril), qui a finalement décidé d’annuler la manifestation. Sachant que 70% de ses revenus dépendent des résultats précédents, l’édition 2021 «est en péril».

A Lausanne, Les Rencontres du 7e Art (4 au 8 mars), annulées en urgence, sont elles aussi pessimistes concernant l’avenir? «Nous devons faire face à un gros volume de remboursements», relate Alexandrine Kol, directrice générale de l'événement.

Le Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH, 6 au 15 mars) a lui aussi jeté l’éponge et déplore des pertes au niveau de la billetterie à hauteur de 10% de son financement, soit 200 000 francs.

Concernant les salles de spectacle, le Bâtiment des Forces Motrices à Genève a dû engager du personnel supplémentaire pour récolter les données concernant les spectateurs. L’Arena de Genève reporte
de nombreuses représentations jusqu’à la fin de l’année. De même pour Live Music Production qui en est déjà à une dizaine de dates déplacées, dont celles de Marina Rollman et Jérémy Ferrari qui affichaient complet. «Nous essayons d’éviter les annulations, car les remboursements sont totalement à nos frais, les assurances ne couvrant pas les épidémies. Malheureusement, certaines tournées internationales sont annulées et nous ne pouvons rien y faire», commente Michael Drieberg, directeur de la société de programmation d’événements. Enfin, le Théâtre du Léman, disposant de plus de 1300 sièges, a choisi de limiter les ventes de billets à environ 900 places. «Si on reste fermés trois mois, on perdra au moins un million de francs», atteste Claude Proz, son directeur. De son côté, la porte-parole de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) confirme que «l’impact financier risque d’être important. Mais chiffrer le manque à gagner est encore prématuré.»

Du sport sans public

Aucun secteur n’est épargné puisque les annulations en cascade concernent également les milieux sportifs. La décision de la Fédération suisse de repousser tous les matches jusqu’au 15 mars coûtera cher: Le Matin Dimanche a estimé la perte d’un match à 100 000 francs pour des clubs comme Bienne, Servette ou encore Fribourg. Ainsi, la rencontre Lausanne - Berne aurait enregistré un manque à gagner total de 300 000 francs.

Le manque à gagner est tout aussi important au niveau du football. Toujours selon le journal dominical, une rencontre de Super League manquée représente en moyenne 430 000 francs de moins sans public. Alors pourquoi continuer à huits clos? La Swiss Football League (SFL) rappelle l’importance de terminer le championnat pour les sportifs. L’aspect financier entre aussi en ligne de compte. «Si les matches se jouent, la SFL tient son contrat TV et marketing, même s’il y aura des difficultés liées à l’absence de public», soutient un porte-parole de la ligue. Le tout est de trouver le bon équilibre entre santé des clubs et celle de la ligue. Les droits de diffusion représentent une manne financière importante.

La première ligue de basket a finalement elle aussi été contrainte de suspendre les matches jusqu’au 15 mars. Les Mondiaux de hockey sur glace, prévus dès le mois de mai en Suisse, risquent aussi de subir les effets de l’épidémie de Covid-19. A eux seuls, les billets représentent 28 millions de francs sur les 50 millions du budget. D’autres événements, comme la compétition Freeride World Tour, s’en tirent bien. Son président, Nicolas Hale-Woods, précise: «Une annulation complète de l’Xtreme de Verbier n’est pas envisagée. Au pire, il n’y aurait pas de zone pour le public, donc pas d’impact sur le budget.»


Geneva International Motor Show

250 millions de francs de retombées économiques pour Genève. 

11 jours de salon.

602 000 visiteurs en 2019.

180 exposants en 2019.

33 000 nuitées genevoises en moyenne.

Watches & Wonders (SIHH)

100 millions de francs* de retombées économiques pour Genève.

4 jours de salon.

23 000 visiteurs en 2019.

35 exposants en 2019.
33 000 nuitées genevoises en moyenne.

Super League de football

430 000 francs

Coût moyen d’un huits clos.

21 691 places en moyenne dans un stade.

15 rencontres déjà repoussées.

50 rencontres encore à disputer. (10 journées de championnat).

National League de hockey sur glace

200 000 francs

Manque à gagner moyen pour une rencontre de championnat.

8207 places en moyenne par patinoire.

* Estimation de la rédaction. En 1997, le SIHH, avec 11 000 m2 de surface, annonçait 19,3 millions de retombées économiques, on peut donc estimer celles-ci à 100 millions en 2019 avec 55 000 m2 de surface.

Mullerjulieweb
Julie Müller

Journaliste

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle se débrouillait pour dégoter des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle tente peu à peu de se spécialiser dans la presse écrite économique.

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