Bilan

Le calvaire des restaurateurs romands

La pandémie de Covid met les nerfs des aubergistes de Suisse à rude
épreuve. Coup de projecteur sur la situation dans les cantons de ce côté-ci de la Sarine.

  • Crédits: Darrin Vanselow, Bertrand Rey, Dom Smaz, Pierre Montavon
  • Crédits: Darrin Vanselow, Bertrand Rey, Dom Smaz, Pierre Montavon
  • Crédits: Guilllaume Perret et Fred Merz/lundi 13, Florian Cella
  • Crédits: Guilllaume Perret et Fred Merz/lundi 13, Florian Cella



Ca devait être l’affaire de quelques semaines… Ca fait plus d’une année
que ça dure. Secteur emblématique de la situation de crise qu’a engendrée
la pandémie de Covid, la restauration ne sait plus à quel saint se vouer,
alors que l’heure des réouvertures a été repoussée en tous les cas jusqu’à
mi-avril. Pour éviter un carnage économique, les autorités fédérales et
cantonales ont débloqués de aides à fonds perdu qui doivent permettre aux
entreprises fermées en raison du coronavirus d’éviter la faillite et de
pouvoir rouvrir une fois le moment venu. Tour d’horizon sur le terrain.


Premiers lésés: les nouveaux établissements

Une injustice criante dans le dossier des indemnités Covid est celle qui frappe les nouveaux restaurants. Les établissements ouverts après le 1er mars 2020 n’ont pas droit aux aides. Pourtant, les tenanciers ont investi, se sont endettés et comptaient sur des rentrées financières pour pouvoir vivre de leur affaire. Autre problème, pour toucher des indemnités «cas de rigueur», il faut établir un chiffre d’affaires de base à partir des exercices 2018 et 2019. Que va faire l’administration face aux adresses inaugurées début 2019? Le cas est loin d’être réglé. Voix du mouvement Qui va payer l’addition?, Frédérique Beauvois prévient: «La complexité des conditions d’indemnisation va faire renoncer nombre de restaurants à réclamer des aides auxquelles ils auraient droit, vu la situation. Ce n’est pas équitable.»


Berne

Le revers de la médaille

Restés ouverts plus longtemps que leurs voisins, les restaurateurs n'en souffrent pas moins.

Karin Wälti et Sébastien Teutsch, gérants de l’hôtel-restaurant Jean-Jacques-Rousseau, à La Neuveville. (Crédits: Guillaume Perret/lundi 13)

«Les clients nous aident en faisant des dons.» Sans aucun subside, Cynthia Tschan a pris les clés de son établissement, le restaurant des Caveaux, en juin dernier. «En juillet, tout allait bien, nous avions effectué des travaux, nous avions des clients…» Depuis sa fermeture en décembre, son restaurant propose des burgers à l’emporter, sa seule rentrée d’argent. Les cas de rigueur sont exclus, puisqu’elle a commencé son activité après le 1er mars.

Dans le canton de Berne, les temps sont durs. Certes, les restaurants sont restés ouverts plus longtemps que leurs voisins, mais n’y a-t-il pas un revers de la médaille? Un restaurateur biennois qui préfère garder l’anonymat témoigne d’une perte de chiffre d’affaires (CA) de 38%. «Comme je n’ai pas perdu 40% du CA, je n’ai pas d’aides.» Sasha Edelmann, de l’Union Restaurant, fait aussi partie de ceux qui ont «ouvert trop tard». Il a donc fallu innover: il a noué un partenariat avec Camille Bloch, transformant le restaurant en pop-up boutique. De leur côté, Karin Wälti et Sébastien Teutsch, gérants de l’hôtel-restaurant Jean-Jacques-Rousseau, à La Neuveville, ont reçu 10% de leur chiffre d’affaires en guise de prêt. La perte annuelle s’élève à 30%. L’établissement a pu cependant compter sur un excellent été ainsi qu’un mois de novembre qui a attiré les Romands. «Nous avons pris des banquets que nous ne prenions pas auparavant», témoigne encore la patronne.


Les cas de rigueur:

Conditions pour en bénéficier:

- Cas 1: Perte de chiffre d’affaires (CA) supérieure à 40% sur une période de douze mois consécutifs, entre janvier 2020 et juin 2021.

- Cas 2: Fermeture durant au moins 40 jours entre le 1er novembre 2020 et le 30 juin 2021.

- L’aide est calculée en fonction des coûts annuels fixes: ils sont multipliés par les pertes de CA en % (cas 1) ou par le nombre de jours fermés, le tout divisé par 365 (cas 2). Les aides sont cumulables lorsque les conditions 1 et 2 sont réunies.


Fribourg

«Les réserves s’épuisent, il y aura des dégâts»

Selon GastroFribourg, le nouveau dispositif d’aide est insuffisant pour soutenir la branche. Des fermetures d’établissements sont inévitables.

«Je me bats tous les jours pour assurer la survie de mon établissement», lance Frédéric Ziörjen. A Crésuz, ce dernier exploite Le Vieux-Chalet qui offre un splendide panorama sur le lac de Montsalvens et les Préalpes gruériennes. La situation est délicate pour cet hôtel-restaurant qui a ouvert ses portes en été 2020. Son gérant a pu bénéficier d’une petite aide pour régler les loyers du restaurant qui n’a pu recevoir des clients que pendant quelques semaines. Frédéric Ziörjen ne se plaint pas, mais critique la complexité et la lourdeur des démarches administratives: «Pour attribuer équitablement les aides financières, les autorités auraient dû se baser sur les décomptes de la TVA, voire sur la taxation fiscale, qui sont des documents officiels.»

A La Joux, entre Bulle et Oron, c’est un Corse qui tient le café-restaurant L’Union. «Jusqu’à maintenant, je n’ai reçu aucune aide, à l’exception de la non-facturation des loyers pendant le premier confinement», affirme Eric Genre. Propriétaire du bâtiment, la commune de Vuisternens-devant-Romont n’a pas encore statué sur un renouvellement de l’opération pour le second confinement. «Même si les quatre autres établissements situés sur le territoire communal ne sont pas entre nos mains, nous devons veiller à une certaine égalité de traitement», insiste le syndic Jean-Bernard Chassot.

9,6 millions de francs déjà versés

Le 10 février dernier, le Conseil d’Etat a présenté un nouveau mécanisme d’aide aux cas de rigueur. Celui-ci comporte deux procédures: l’une ordinaire et l’autre dite allégée. La seconde mesure semble plus adaptée. «Nous espérons que les paiements interviendront rapidement, car les cafés-restaurants doivent continuer à s’acquitter de leurs charges fixes. Le nouveau dispositif ne change rien au fait que les aides restent insuffisantes», affirme Xavier Pirlet, responsable du secrétariat cantonal de GastroFribourg.

Propriétaire de deux établissements – le IIIe à Bulle et le XXe à Fribourg –, Daniel Savary déplore que «chaque canton gère sa propre cuisine». Et d’ajouter: «Il aurait fallu une coordination pour éviter des différences de traitement entre les régions.» A Fribourg, les autorités affirmaient fin février avoir déjà versé environ 9,6 millions de francs pour les cas de rigueur depuis l’entrée en vigueur des premières mesures prises dans le courant 2020.

La crise a déjà précipité des acteurs dans l’abîme. Par exemple, à Bulle, les gérants de l’Hôtel-de-Ville ont préféré jeter l’éponge pour éviter la faillite. D’autres suivront. «Les réserves financières s’épuisent. Il y aura des dégâts», pronostique Xavier Pirlet. Avec un nombre de cafés-restaurants qui n’a que légèrement reculé au cours des dernières années, la concurrence est de plus en plus rude.

Et comme dans les autres cantons, Fribourg n’échappe pas au phénomène des nombreux changements de tenanciers, dont la majorité sont locataires. Un signe supplémentaire de la dureté des conditions d’activité. Le coronavirus a été pour plusieurs patrons le coup d’assommoir de trop.


790 cafés-restaurants dans le canton de Fribourg

Les cas de rigueur:

– Mesure ordinaire: avoir subi une baisse du chiffre d’affaires de 40% au moins pendant les douze mois qui précèdent la demande. Peu de gérants se trouvent dans cette situation.

– Mesure dite allégée: fermeture au moins 40 jours civils entre le 1er novembre 2020 et le 30 juin 2021. L’indemnisation prévoit la prise en charge du loyer et de 20% de la perte du chiffre d’affaires durant cette période.


Genève

Lutter pour pouvoir survivre

Les restaurateurs de la République ont obtenu des soutiens minimes par rapport à d’autres cantons.

Benjamin Garin gère l’Odéon, à Plainpalais: «Au niveau financier, je ne tiendrai pas un mois de plus. Cette situation me révolte.» (Crédits: Darrin Vanselow, Fred Merz/lundi 13)

Depuis le début 2021, les versements des aides «cas de rigueur » se sont accélérés à Genève. Nombre de restaurateurs ont pu ainsi bénéficier d’une bulle d’oxygène. C’est qu’ils reviennent de loin. «En 2020, les restaurants genevois ont été fermés quatre mois complets. Les indemnités financières reçues ont été dérisoires. Vous perdez 500 000 francs de chiffre d’affaires et vous recevez 10 000 francs censés vous permettre de garder la tête hors de l’eau. Lorsque la période de fermeture obligatoire prendra fin, au moins 30% des établissements genevois ne rouvriront pas. Ou alors ils ouvriront pour le compte d’un nouveau patron», considère Laurent Terlinchamp le président de la SCRHG (Société des cafetiers, restaurateurs et hôteliers de Genève).

Conseillère d'Etat chargée du département des finances et des ressources
humaines, ainsi que du département du développement économique,
Nathalie Fontanet indique : « Pour y avoir droit à l’aide « cas de rigueur », il
faut soit avoir dû fermer au moins 40 jours, soit avoir subi une perte d'au
moins 25% du chiffre d'affaires (CA) en 2020, par rapport à la moyenne du
CA réalisée en principe les deux années précédentes. Cette perte doit être
démontrée sur une période de 12 mois, sur une base coulissante qui permet d'inclure le moment le plus difficile.

Genève s’est montrée généreuse car la République a élargi la catégorie des ayant-droits à ceux qui affichent 25% de pertes du CA, alors que la Confédération a fixé le seuil de 40% seulement. » L’élue libérale radicale ajoute : « Genève se bat aussi pour que les restaurants qui ont ouvert après mars 2020 puissent également être éligibles pour une aide cas de rigueur. »

Etendant son immense terrasse sur la place du Molard, le Café du Centre
fait partie de ceux qui ont les reins solides avec un des plus gros chiffres
d’affaires du secteur sur Genève. «Certes, nous réalisons des sommes
importantes. Mais les charges sont à la hauteur des rentrées. Dans les
Rues-Basses, le prix de location du mètre carré est extrêmement élevé»,
souligne le directeur Blaise Gumy. Vice-présidente du GPRH (Groupement
professionnel des restaurateurs et hôteliers), Helena Rigotti est aussi
députée suppléante PLR au Grand Conseil. Elle tient à saluer les efforts de
la conseillère d’Etat chargée des Finances, sa camarade de parti Nathalie
Fontanet: «Elle a décidé d’allouer aux restaurateurs une indemnité de 50
francs par mètre carré sans exiger ni formulaire à remplir ni justificatif et
l’argent est arrivé en moins d’un mois.»

A l’Odéon, à Plainpalais, Benjamin Garin a développé une offre take away
surtout pour garder le contact avec la clientèle et occuper le personnel, car
rares sont les restaurateurs qui gagnent quelque argent avec cette activité.
«J’ai envoyé un formulaire en début d’année pour demander l’aide «cas de
rigueur». Il m’est revenu, car il manquait une feuille et que l’impression
d’une pièce scannée était de qualité insuffisante. Au niveau financier, je ne
tiendrai pas un mois de plus. Cette situation me révolte d’autant plus que
les restaurateurs ont équipé les établissements de désinfectant et de
plaque en plexiglas à leurs frais, sans aucun dédommagement de la part
des assurances.»

1600 restaurants
à Genève

Les cas de rigueur

- Tous les restaurateurs ont droit à l’aide « cas de rigueur » s’ils ont dû
fermer au moins 40 jours, ou s’ils ont subi une perte d'au moins 25% du
chiffre d'affaires (CA) en 2020, par rapport à la moyenne de CA réalisée en
principe les deux années précédentes.
- Calcul des aides: Différence entre les coûts totaux et le chiffre d’affaires
de l’entreprise en 2020. Frais fixes pour 2020, divisés par 365 fois le
nombre de jours de fermeture en 2021.
- Un forfait est dévolu à l’accueil de la clientèle de 50 francs par mètre
carré.
- L’Etat prend en charge une partie du loyer si le bailleur renonce
également à une partie de la facture.


Jura

La course aux liquidités 

Les restaurateurs tentent de ne pas perdre d’argent, grâce à la mise en place de prêts à 0% d’intérêt ou à fonds perdu.

Eduardo Gomes, patron de l’auberge-restaurant Les Chatons au Noirmont, a investi dans un distributeur de plats chauds. (Crédits: Pierre Montavon, Guillaume Perret/lundi 13)

Comme dans toute la Suisse, l’un des grands défis du canton du Jura est d’assurer des liquidités rapidement. Plusieurs entités affirment avoir reçu l’argent «en trois à quatre jours», une fois les demandes envoyées. Certains restaurateurs se plaignent pourtant de n’avoir rien perçu depuis mars 2020. «Nous sommes en février, et je n’ai pour l’heure reçu aucune aide», affirme un patron préférant garder l’anonymat. Il a certes touché de l’argent, mais il s’agit d’un prêt de quelque 100 000 francs, soit 10% de son chiffre d’affaires, qu’il devra ensuite rembourser. Ce qu’il reste de ce montant aujourd’hui? «Presque plus rien. Et maintenant je suis endetté avec ce crédit.»

Autre témoignage, anonyme lui aussi, celui d’un patron qui a ouvert son établissement après le 1er mars 2020, date limite pour obtenir les cas de rigueur au niveau fédéral. «Je n’ai eu aucune aide depuis le début de la pandémie», assène-t-il. Depuis l’inauguration, le patron a connu trois fermetures, a été contraint de mettre son collaborateur au chômage et travaille seul pour servir des plats à l’emporter. «Je rentre tout juste dans mes frais… En tout cas, je ne gagne rien.» Il aurait pu, comme plusieurs confrères, décider d’attendre les aides faute de pouvoir ouvrir normalement. Le jeune patron insiste sur son besoin de travailler et de penser à autre chose. Le restaurateur affirme qu’il ne peut compter que sur ses économies et espère tenir jusqu’à la réouverture – dont la date demeure incertaine. «C’est à devenir fou», lâche-t-il. Cependant, pour les situations comme la sienne, qui tombent en dehors des cas de rigueur, le canton du Jura a mis en place un fonds de solidarité et en appelle à la générosité de ses concitoyens.

Des mesures insuffisamment comprises

Maurice Paupe, président de GastroJura, tempère: «Le gouvernement est à l’écoute, j’ai pu lui faire passer plusieurs suggestions. (…) Maintenant, il est possible en quelques jours d’avoir des liquidités, soit 20% du chiffre d’affaires 2018-2019 sur quatre mois.» Il estime également que les mesures ne sont pas suffisamment comprises. La définition des charges incompressibles demeure floue, la comptabilité de chacun diffère et plusieurs restaurateurs sortent du cadre établi. Maurice Paupe regrette les conséquences pour ceux qui ont pris des mesures. «On ne saura pas tout de suite si ce sera un prêt à 0% d’intérêt ou à fonds perdu» ajoute-t-il. La différence provient des charges de l’établissement, le but étant qu’il rembourse s’il en a la possibilité.

Cela pousse de nombreux restaurateurs à ponctionner leurs propres économies, pour éviter d’avoir à rembourser de l’argent qu’ils ne sont pas sûrs de gagner. D’autres, comme Eduardo Gomes, ont déposé une demande. «Le but est de survivre. Il ne faut pas gagner de l’argent, mais ne pas en perdre», affirme-t-il. Le patron de l’auberge-restaurant Les Chatons est d’un optimisme rare. Il souffre d’un problème cardiaque qui l’a contraint à l’arrêt maladie durant une année, alors qu’il tient l’établissement depuis environ neuf ans. Il puise dans ses économies, mais il a aussi mis en place des solutions pour continuer à survivre: le repas du midi à l’emporter, une nouveauté à sa carte, mais aussi un distributeur de plats chauds placé dans la zone industrielle du Noirmont. Montant de l’investissement: presque 50 000 francs. «Tu fais ça, ou tu ne fais rien», conclut-il. D’autant plus que le canton du Jura interdit aux restaurateurs qui ont fait faillite de reprendre une patente durant dix ans…


300 restaurants dans le canton du Jura

Les cas de rigueur:

Pour en bénéficier, il faut être dans l’un des cas suivants:

– Recul du chiffre d’affaires (CA) d’au moins 40% en 2020

– Recul du CA d’au moins 40% sur les douze derniers mois

– Fermeture d’au moins 40 jours depuis le 1er novembre 2020

Le plafond des aides est fixé à 20% du CA moyen 2018-2019 pour quatre mois. L’argent devient soit un prêt à 0% d’intérêt, soit une aide à fonds perdu. Le décompte final se base sur les comptes des années 2020 et 2021.


Neuchâtel

Des patrons divisés face aux aides

Le soutien du canton est accueilli avec satisfaction par certains, mais avec colère par d’autres.

Sébastien Merienne, patron de la Brasserie du Cardinal à Neuchâtel, a bénéficié d'aides à fonds perdus qui «suffisent à limiter les pertes». (Crédits: Pierre Montavon, Guillaume Perret/lundi 13)

«On a la sensation qu’ils veulent aider de manière à payer le moins possible.» Il souffle un vent d’agacement chez certains restaurateurs neuchâtelois, les mêmes qui ont manifesté pour obtenir du soutien le 9 janvier dernier. Les entreprises dans la branche de la restauration ont subi pour l’heure trois fermetures plus ou moins longues. «Notre chiffre d’affaires est de 350 000 francs par an, l’Etat l’a revu à la baisse à 280 000 francs», témoigne un restaurateur du canton. Un patron loclois parle de son côté d’une différence de 200 000 francs entre le chiffre d’affaires qu’il a communiqué et celui retenu pour les aides. Toujours est-il qu’il devrait recevoir dans les temps le cas de rigueur développé par le canton de Neuchâtel. «Cela ne couvre pas grand-chose en termes de loyer et charges. Le propriétaire a fait un geste lors de la première vague mais là il ne peut plus.»

Jean-Nathanaël Karakash, conseiller d’Etat en charge de l’Economie, explique: «Le chiffre d’affaires sur la base duquel nous calculons les aides est celui qui a été déclaré en 2018 et 2019. Ceux qui ont triché par le passé sont aujourd’hui les grands perdants. Heureusement, l’immense majorité des établissements remplit régulièrement ses obligations, ce qui nous permet de leur apporter le soutien dont ils ont besoin!»

«Il y a clairement des limites» au système

D’autres restaurateurs se montrent satisfaits. Sébastien Merienne, patron de la Brasserie du Cardinal à Neuchâtel, a touché toutes les aides en temps et en heure. Son chiffre d’affaires lui a permis de toucher les aides à fonds perdus à hauteur de 160 000 francs pour les fermetures de 2020, soit le plafond pour les quatre mois. «Cela suffit à limiter les pertes, mais je n’économise plus.» Comme d’autres, il a dû piocher dans ses économies, autrefois prévues pour des travaux. Surtout, il se réjouit de pouvoir à nouveau exercer son métier. Il craint toutefois des rues désertes à la suite de la mort des petits commerces aux alentours.

Les aides à fonds perdus octroyées dans le canton en 2020 - toutes industries comprises - représentent 420 millions de francs, dont 350 millions au titre de la RHT. Jean-Nathanaël Karakash reconnaît qu’«il y a clairement des limites» au système et se dit conscient que le canton ne pourra pas compenser la perte de chacun. «Pour les établissements publics, nous avons été proactifs et leur avons directement écrit pour leur faire savoir les montants auxquels ils ont droit», poursuit le ministre socialiste.

Si le Canton et la Confédération aident bien, certains profils précis sortent du cadre défini au niveau fédéral. Et cela, Jean-Nathanaël Karakash le sait. «Si une entreprise est active dans le canton de Neuchâtel, mais qu’elle est officiellement enregistrée dans un autre canton, c’est ce dernier qui est compétent pour instruire le dossier.»

Autres grands perdants: ceux qui ont ouvert leur établissement entre le 1er mars 2020 et aujourd’hui. Le canton examine néanmoins tous les dossiers. «Nous essayons de reconnaître les reprises. Si vous effectuez la même activité que votre prédécesseur, vous devriez pouvoir toucher une aide.» Encore faut-il remplir les dossiers dans les temps, ce qui n’est pas le cas de tous. Sébastien Merienne dit avoir parlé à plusieurs autres patrons, tous ont obtenu les aides demandées. «Ceux qui sont organisés ne se plaignent pas», lâche-t-il.


800 établissements dans le canton de Neuchâtel

Les cas de rigueur:

Deux conditions au versement des aides:

- Après une fermeture forcée de 40 jours ou plus depuis le 1er novembre 2020: versement de 24% du chiffre d’affaires moyen par mois de fermeture (plafond: 40 000 CHF)

- En cas de recul du chiffre d’affaires de 40% sur douze mois ou en 2020: versement de 4 à 10% du chiffre d’affaires annuel, proportionnellement à la baisse du CA (plafond: perte d’exploitation et 500 000 CHF).


Valais

Des contrastes entre plaine et montagne

Le Valais consent à des aides à fonds perdu qui peuvent couvrir jusqu’à 25% de la perte de chiffre d’affaires.

A la tête de la brasserie La Glacière, à Sion, Sandra et Jean-Philippe Moren s’estiment moins mal lotis que d'autres car ils sont propriétaires de leurs murs. (Crédits: Bertrand Rey)

«Les établissements de montagne ont un peu moins souffert que ceux de plaine en 2020. Les fermetures de l’année dernière ont eu lieu dans des périodes qui, pour nous, étaient creuses. Lors de la première vague, les versements RHT et APG sont arrivés rapidement. Mais lors de la deuxième, il a fallu attendre plusieurs semaines pour toucher ces indemnités. C’est très stressant, car on se demande sans cesse si on a fait une erreur en remplissant les formulaires et si l’argent va vraiment arriver.» A Evolène, Marie-Jo Gessler tient le restaurant La Paix-La Grange, qui a pour spécialité la fondue casse-croûte (une fondue servie dans un caquelon en pain). La Valaisanne fait part de ses regrets pour ce début d’année. «Nous avons manqué la période Noël - Nouvel-An et de carnaval. La météo magnifique du dimanche de carnaval nous aurait fait passer une journée exceptionnelle. Garder portes closes a été un vrai crève-cœur.»

Le Valais fait partie des cantons plutôt généreux, avec la distribution d’aides à fonds perdu à hauteur d’au moins 15% de la perte de chiffre d’affaires. Dans certains cas, ces indemnités peuvent grimper à 25% des pertes mensuelles (lire l’encadré ci-contre). En janvier, le montant d’aides à fonds perdu de 20 millions de francs a été doublé. Plus d’un tiers des entreprises concernées toucheront 25% de leurs pertes, promettait à la presse le conseiller d’Etat PDC chargé de l’Economie, Christophe Darbellay. Président de GastroValais et député PDC au Grand Conseil, André Roduit se montre satisfait de l’action du gouvernement cantonal. «Le système de prêts Covid fonctionne très bien. Vous savez, je viens de signer les patentes de quelque 150 nouveaux cafetiers-restaurateurs qui ont réussi leurs examens. On dirait que le métier continue à attirer des gens, en dépit des circonstances.»

«Difficile de fournir les informations exigées»

«Les aides arrivent, mais dans des délais très longs.» A la tête de la brasserie La Glacière, à Sion, Sandra et Jean-Philippe Moren s’estiment malgré tout parmi les moins mal lotis face à la crise Covid, car ils sont propriétaires de leurs murs. C’est d’ailleurs très souvent le cas pour les établissements de montagne. «Les restaurateurs qui doivent sortir un loyer en plus de leurs autres charges sont au bout du rouleau.» Toujours est-il que même dans les cas les plus favorables, l’asphyxie n’est plus très loin. «Il est impossible d’arriver à des comptes neutres pour les périodes de fermeture, même avec les indemnités. On est tous obligés de puiser dans nos réserves, qui, pour nous, sont aujourd’hui à sec.» Jean-Philippe Moren déplore en outre la complexité des démarches à entreprendre pour réclamer des soutiens auxquels les restaurateurs ont droit. «Il s’avère difficile de fournir toutes les informations exigées sur les comptes sans l’aide d’un comptable. Or, beaucoup de petites établissements n’ont pas les moyens de s’offrir ce genre d'aide. En conséquence, certaines ne seront sans doute pas en mesure de faire la demande et ne toucheront rien.»


1500 restaurants en Valais

Les cas de rigueur:

– La période d’indemnisation court sur toute la crise de la pandémie, du 1er janvier 2020 au 30 juin 2021.

– Aide à fonds perdu accordée à hauteur d’au moins 15% de la perte sur une année d’activité, sur la base du chiffre d’affaires 2018-2019.

– Pour les fermetures d’octobre, novembre et décembre 2020, 25% de la perte lorsqu’elle est inférieure à 20 000 francs.

– Une aide de 5500 francs pour les acteurs dont la perte se situe entre 20 000 et 27 500 francs.

– Le montant d’aide maximal est fixé à 300 000 francs.

– Fermé depuis le 18 janvier 2021: aide à fonds perdu de 20% de la perte du chiffre d’affaires trimestriel de la même période en 2019.


Vaud

De la chance dans leur malheur

Les Vaudois sont parmi les rares Romands à avoir bénéficié d’indemnités «cas de rigueur» dès les fermetures exigées en 2020.

«En début d’année, nous avons touché 118 000 francs d’indemnités pour
les pertes subies en 2020 en raison des fermetures imposées par l’Etat. Un
total obtenu grâce à l’addition des participations de la Confédération et du
Canton.» Propriétaire associé des Boucaniers à Lausanne, Laurent
Décrevel est du côté des doublement chanceux. Il a bénéficié d’une manne
cantonale «cas de rigueur» qui couvre 20% du chiffre d’affaires envolé (sur
la base des comptes 2018 et 2019). Les Boucaniers fait en outre partie des
premiers établissements vaudois qui ont reçu des indemnités, alors que
nombre de confrères les attendent toujours. Dans les cas où il y a des
actionnaires qui détiennent l’affaire, ce sont eux qui font les avances pour
payer les charges.

Les dégâts psychologiques sont énormes

Président de GastroVaud, Gilles Meystre observe: «Sur le terrain, c’est
compliqué. L’Etat a essayé de simplifier au maximum les procédures. Mais
le problème vient aussi de Berne qui fait face à 26 cantons et 26 logiques
différentes.» L’annonce du gouvernement vaudois d’une accélération du
processus, au début 2021, a par ailleurs un effet pervers. La perspective d’une prochaine rentrée d’argent chez les restaurateurs précipite les
demandes de paiement des bailleurs et des fournisseurs. Laurent Décrevel
souligne: «Les dégâts psychologiques sont énormes autant pour les
patronnes et patrons que pour les salariés. Les collaborateurs qui ont
passé six ou sept mois sans travailler se sentent déconsidérés et mis en
marge de la société. Même s’ils touchent un salaire grâce aux RHT, il est
amputé de 20%. Et ils ne récupéreront jamais les pourboires.»
Opération «Afterworkless»

A Yverdon-les-Bains, Isabelle Behnke gère avec son compagnon Le
Double R, ouvert en 2008, qui figure parmi les pionniers helvétiques à
surfer sur la tendance des hamburgers. «Nous n’avons plus un sou, plus
rien. Notre 2 e pilier est parti dans la création de notre affaire. Et toutes nos
économies ont servi à éponger les frais durant les fermetures.» Les
perspectives restent plus que sombres pour 2021, mais l’équipe ne perd
pas le moral. Avec trois autres tenancières d’établissement, Isabelle
Behnke a lancé l’opération «Afterworkless» à la fin de 2020. Le projet,
parrainé par la Banque Raiffeisen d’Yverdon, consiste à effectuer des
ventes sur la plateforme de crowdfunding lokalhelden.ch afin de pérenniser
l’existence des petits restaurants de la capitale du Nord vaudois.
«Notre plus beau souvenir, c’est quand nous avons fêté les 10 ans du
Double R, à l’Amalgame, en 2018. Il y avait tous nos amis, les clients, les
fidèles», se rappelle Isabelle Behnke. Les choses pourraient aller plus mal
car, pour l’heure, l’établissement n’est pas menacé de fermeture. Et
l’anniversaire des 20 ans pourrait être tout aussi réussi.

2000 restaurants dans le canton de Vaud.


Les cas de rigueur:

- Conditions pour en bénéficier: 40 jours de fermeture ou recul du chiffre
d’affaires de 40% sur toute la période courant du 1 er janvier 2020 au 30 juin
2021.
- Une aide à fonds perdu couvre au maximum 20% du chiffre d’affaires
calculé sur la moyenne 2018-2019.
- Les charges d’exploitation sont prises en charge partiellement, à hauteur
d’un pourcentage équivalent à la perte de chiffre d’affaires 2020,
respectivement 2021.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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