Bilan

A Zermatt, l’hôtel où se pressent les stars

Inauguré en 1879, le Grand Hotel Zermatterhof est toujours aujourd’hui en mains de la bourgeoisie.

  • Alexandre Seiler né à Blitzingen (VS) en 1819 et mort à Zermatt en 1891. Ami du gotha européen, il a pris le Zermatterhof en gestion en 1880.

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  • Le Grand Hotel Zermatterhof actuel. Le 5 étoiles comptabiliserait aujourd’hui 1500 propriétaires.

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  • Le Zermattois Rafael Biner est à la tête de l’établissement depuis quatorze ans.

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Le curé Josef Ruden a incité ses paroissiens à construire l’hôtel bénévolement entre 1876 et 1879. (Crédits: Dr, Alain Amherd)

«Edward Whymper a porté le piolet à 4478 m, Alexandre Seiler la baignoire à 2000…», disait-on autrefois. Impossible en effet de parler de Zermatt sans esquisser le portrait de cette figure de légende. A l’origine, Alexandre Seiler, promoteur de l’hôtellerie zermattoise, n’est qu’un petit chevrier né en 1819 dans le val de Conches. Revenu d’Allemagne où il a émigré tout jeune, Alexandre Seiler se lance dans le commerce de savons et de chandelles à Sion, avant de monter à Zermatt en 1850 pour une affaire de vente d’objets ménagers contre de la laine de chèvre indigène. Devenu l’ami d’une bonne partie du gotha européen, il se lie avec l’alpiniste Edward Whymper. C’est à ce lien entre les deux hommes que le Cervin doit sa première ascension, le 14 juillet 1865. Le nom de Zermatt gagne l’Angleterre, où la mort de ses quatre compagnons de cordée, lors de la descente du sommet, suscite une énorme émotion. La reine Victoria songe même un temps à interdire l’alpinisme dans l’Empire britannique. C’est tout le contraire qui se produit.

En 1854, Alexandre Seiler reprend une modeste auberge à six lits, ouverte par le médecin du village, le docteur Lauber, le futur Monte Rosa. Il devient le fermier des hôtels de la commune, acquiert l’Hôtel Mont-Cervin et reprend en 1880 le Zermatterhof pour vingt ans. Auparavant, il a mené à bien la construction de l’Hôtel Riffelberg à 2580 m d’altitude, de 1852 à 1854. Une entreprise ardue et coûteuse: faute de train, il faut recourir aux mulets. Pour la première fois, des hôtels accueillent des touristes lointains à l’écart de la civilisation. Les couches les plus aisées de la société fuient le monde industriel pour se rapprocher des chamois et des marmottes.

1885:  Le Cervin, vingt ans après sa première ascension. (Crédits: Dr, Alain Amherd)

Le curé et ses paroissiens bénévoles

Sous le règne de Seiler, le Zermatterhof va devenir un cinq-étoiles confortable, le palace des rois et des stars venus chercher à leur tour le bonheur des alpages et la discrétion helvétique. A l’époque de sa construction, le petit village de montagne est très isolé. La route ne dépasse pas Saint-Nicolas. Jusqu’à Viège, sur 18 km, n’existe qu’un chemin à mulets. Parcourir les 30 km entre Viège et Zermatt exige 8 à 10 heures de cheminement. En 1891, la ligne à crémaillère est inaugurée, mais le train ne circule qu’en belle saison. Il faut attendre 1929 pour voir la ligne, enfin électrifiée, arriver jusqu’à Zermatt.

Des touristes se promènent dans le parc, à la fin du XIXe siècle. (Crédits: Dr, Alain Amherd)

Etonnant, mais c’est à l’initiative du curé de Zermatt que tout a démarré. Le Père Josef Ruden a l’idée originale de recourir aux vieilles familles du lieu pour construire un hôtel bien à eux. Les Aufdenblatten, Biner, Julen, Kronig, Lauber, Perren, Ruden, Taugwalder, Welschen et Zumtaugwald ont tout intérêt à s’engager dans le tourisme naissant.

Les bourgeois zermattois concrétisent en trois ans, entre 1876 et 1879, la vision du curé Ruden: le Grand Hôtel Zermatterhof, avec ses 94 chambres et 150 lits, devient le plus grand hôtel du village. Le terrain appartenait à l’évêché, à Sion, qui en a fait don. Pour que les dettes ne pèsent pas sur la communauté, il demande aux bourgeois de Zermatt de travailler bénévolement à la construction de l’imposant bâtiment. En échange, un droit d’usufruit est encore en vigueur aujourd’hui: «La commune bourgeoise, distincte de la commune politique, est encore propriétaire du palace, confirme le président Andreas Biner, avocat-
notaire en fonction depuis 2001.Du côté de mon père, ils étaient 14 enfants. Aujourd’hui, la famille compte une centaine de descendants. C’est la plus grande de Zermatt. Si vous êtes né bourgeois de la commune, vous êtes automatiquement propriétaire. On en comptabiliserait aujourd’hui 1500. Chacun a des droits, vote en assemblée et peut toucher des dividendes, si les résultats sont bons, de 500 à 700 francs par famille.»

Proche de la faillite

La commune bourgeoise est une institution très rare en Suisse. Elle existe à Saas-Fee, la station voisine, et sous une forme proche en ville de Berne. Elle est en vigueur à Zermatt depuis le XVIIe siècle, bien avant la commune politique, qui date de 1848. Actuellement, la commune bourgeoise possède, outre le Grand Hôtel Zermatterhof, une douzaine d’hôtels et restaurants, essentiellement des établissements d’altitude, ainsi que 23% de la compagnie des téléphériques Zermatt Bergbahnen, et quelques pourcents du train du Gornergrat. «Concernant les hôtels et restaurants, la gestion et la propriété des murs ont été séparées, mais 100% de la gestion reste en mains de la bourgeoisie pour un chiffre d’affaires de quelque 36 millions de francs», commente Me Biner.

2019: L’ancienne première ministre britannique Theresa May dans le lounge de l’hôtel. (Crédits: Dr, Alain Amherd)

Comme pour le roi Midas, tout ce que touche Zermatt se transforme-t-il en or? Pas forcément. La bourgeoisie a frisé la faillite au tournant de l’an 2000, avec de sérieux problèmes de liquidités. «Elle avait accumulé des dettes et investi à tour de bras, notamment pour une très coûteuse salle de restaurant du Grand Hôtel et sa verrière ouverte sur le Cervin, poursuit l’actuel président. Des assainissements ont été nécessaires, la bourgeoisie a vendu des terrains et des participations pour 35 millions.»

Aujourd’hui, la situation financière est rétablie. Le nouveau téléphérique du Petit-Cervin a été inauguré en 2018 par Doris Leuthard. Une deuxième branche doit relier le Petit-Cervin au versant italien. La liaison avec Cervinia permettra de créer le plus grand domaine skiable du monde, mais les tractations ne sont pas faciles avec Rome et Turin, où les gouvernements changent constamment.

Au Zermatterhof, même face à la montagne symbole, l’argent ne tombe pas du ciel: «Il faut travailler dur quand on n’opère que huit à neuf mois par an, relève le président Andreas Biner. Pour les petits établissements, ce n’est pas facile. Les hôteliers ne veulent pas de grandes chaînes sur leur territoire. Les jeunes quittent la station pour travailler ailleurs. Trouver un successeur devient difficile. Mais si un hôtelier veut vendre, la bourgeoisie est toujours intéressée. Zermatt doit rester aux mains des Zermattois.»

Depuis un an, le Franco-Vaudois Michel Reybier (La Réserve, à Genève, Paris et Ramatuelle) grignote des parts de marché. L’ancien roi de la charcuterie, associé au Valaisan Antoine Hubert par le biais de la chaîne Aevis Victoria-Jungfrau, a racheté le Mont-Cervin et le Monte Rosa à Credit Suisse. Il a repris le Schweizerhof, un quatre-étoiles, l’a rénové et décoré avec l’aide d’un architecte parisien.

Hôtes illustres depuis 1879

Le Grand Hôtel Zermatterhof accueille depuis 1879 des hôtes illustres et leur offre un confort cinq étoiles, se targue Rafael Biner, directeur du Zermatterhof depuis 2005. Chaque été, il reçoit Theresa May, ancienne première ministre de Grande-Bretagne. Elle vient tous les ans au mois d’août avec son mari Philip May, qui œuvre chez Capital International, gestionnaire institutionnel américain implanté aussi à Genève et à Zurich. «Les gens connus aiment venir en Suisse et plus spécialement à Zermatt, où ils sont sûrs de ne pas être importunés», explique le directeur. Dans son livre d’or, le cinq-étoiles collectionne les célébrités: cela va de Paul McCartney, qui a laissé une jolie dédicace ornée d’un dessin, jusqu’à Friedrich Dürrenmatt, l’Américain Walt Disney, le cheikh de Dubaï, Mohammed ben Rachid Al Maktoum, l’acteur Jean-Paul Belmondo, des chanteurs et chanteuses comme Diana Ross, Eros Ramazzotti, alors en couple avec le mannequin suisse alémanique Michelle Hunziker, Stephan Eicher, Beppe Grillo, acteur et humoriste italien fondateur du mouvement 5 étoiles ou le peintre Hans Erni, qui a laissé un magnifique dessin au stylo.

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Agé aujourd’hui de 95 ans, German Zumtaugwald a été directeur jusqu’en 1986. Il se souvient du passage du roi Farouk d’Egypte en exil à Rome. C’était en 1958. L’ex-souverain avait deux filles en séjour de ski avec une école privée genevoise. Il avait demandé à ne pas manger dans la même salle à manger que son ex-femme, aussi en séjour à Zermatt. Plus tard, le roi Juan Carlos d’Espagne est venu skier avec des professeurs de ski zermattois. Il reviendra plusieurs fois et laissera sa griffe royale dans le livre d’or. «J’avais reçu un appel du rédacteur en chef du Blick qui avait appris sa présence dans nos murs. Je lui ai dit que je n’étais pas au courant, mais il a eu de la peine à me croire», plaisante le nonagénaire, qui a aussi vu défiler les têtes couronnées des Pays-Bas – la reine Juliana et sa fille, la reine Beatrix –, le roi Karl Gustav de Suède, Karim Aga Khan ainsi que des princesses japonaises et indiennes.

Son successeur Jean-Pierre Lanz, qui avait des contacts dans le showbiz, se rappelle du passage de Paul McCartney en été 1988. «Le chanteur des Beatles était venu avec sa femme Linda et leur fille. Mais l’orchestre du restaurant l’avait reconnu et n’osait plus jouer», se souvient celui qui a été directeur de 1986 à 2005. Il y a eu aussi Tom Cruise et Nicole Kidman, venus séjourner au pied du Cervin après leur mariage en 1990. «Merci d’avoir fait de notre lune de miel un inoubliable événement», témoigne le livre d’or du couple, divorcé onze ans plus tard. Un enfant du personnel en avait sans doute parlé à l’école. Le lendemain, les écoliers défilaient pour obtenir un autographe du couple le plus sexy de Hollywood.

Joséphine Baker, venue chanter en 1967...
Pourboire pour tout le monde

Maître d’hôtel durant quarante ans (de 1972 à 2012), le Zermattois Paul Schmidt cite Joséphine Baker, engagée comme chanteuse pour les soirées du restaurant, tout comme Sacha Distel, Gilbert Bécaud et Petula Clark, à leur heure de gloire. Les différents passages du roi d’Espagne lui sont restés en mémoire, notamment quand il a dû prier le souverain descendu au dîner en pull-over sport de bien vouloir changer de tenue… «Il m’a regardé étonné et est revenu avec une cravate!» raconte l’ancien maître d’hôtel, peu impressionné par une tête couronnée.

Les séjours estivaux du cheikh de Dubaï, Mohammed ben Rachid Al Maktoum, constituent un autre grand souvenir pour l’ancien maître d’hôtel, non seulement pour le nombre d’hôtes – une suite de 180 personnes: conseillers, serviteurs, gardes de corps, etc., uniquement des hommes, qui ont occupé deux ou trois étages de l’hôtel –, mais aussi par les repas servis en chambre à 2 h du matin, en raison du ramadan qu’ils observaient en fonction du coucher du soleil dans le désert des Emirats et non derrière le Cervin.

Dans le livre d’or, une dédicace de Paul McCartney en 1988.(Crédits: Dr)

Lors d’une excursion au Leisee, l’un des petits lacs de montagne à une heure de marche tout au plus, ils ont été accompagnés par une dizaine de guides, comme pour l’ascension périlleuse d’un 4000 m! L’hôtel avait dressé des tentes et servi à manger au bord du lac pour une centaine de personnes. L’une des épouses est aussi venue un autre été avec ses enfants, se souvient l’ancien maître d’hôtel. Au moment du départ, le bureau de Londres du cheikh a demandé la liste du personnel et remis un pourboire à chacun des employés, y compris les casseroliers. Pour ces hommes du désert, les moments de pluie ont été accueillis comme une bénédiction venue du ciel!

Le Zermattois Rafael Biner est à la tête de l’établissement depuis quatorze ans. (Crédits: Dr)

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Le drone et la calèche

Au galop Comme son concurrent le Mont-Cervin Palace, le Zermatterhof est desservi par un service de calèches qui véhiculent ses hôtes à la gare. Un transport plus exotique que le taxi électrique. Mais en janvier 2017 un client américain a failli provoquer une catastrophe en jouant avec un drone depuis son balcon. Le bruit a affolé les chevaux garés devant l’hôtel. Ils sont partis au galop en trompant la surveillance des palefreniers. La calèche s’est renversée avant d’atteindre la rue, mais il a fallu abattre un cheval, qui avait subi plusieurs fractures. «Je n’ose pas imaginer le drame si l’incident était survenu à l’heure de la sortie des écoles, confie Andreas Biner, président du Zermatterhof. On a eu beaucoup de chance. Désormais, il y a toujours un palefrenier pour surveiller l’attelage. C’est un luxe qui coûte cher.»

Oliver Grivat

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