Bilan

«Certaines attitudes ne trompent pas»

Ancien directeur des ressources humaines du Forum économique de Davos, Paolo Gallo dresse le bilan de plus de 10 000 entretiens. Et décrypte les codes silencieux du monde du travail.
Par Anna Aznaour

  • Ancien DRH du WEF, Paolo Gallo prône «l’art de faire carrière tout en restant soi-même».

    Crédits: Valeriano Di Domenico/WEF
  • Crédits: Eolo Perfido Studio

Un bonus d’un million de dollars? «Non merci», avait répondu Paolo Gallo à ses employeurs dubaïotes après seulement deux jours de travail en qualité de directeur des ressources humaines. Les atmosphères et les codes relationnels, ce Milanais de 54 ans a toujours su les capter en une fraction de seconde. Il en va de même pour les personnes. Son épouse, il l’a demandée en mariage le lendemain de leur rencontre à Washington, parce que «dans la vie, il y a des choses que l’on apprend et des choses que l’on sait. Et j’ai tout de suite su que c’était elle et personne d’autre!»

En trente ans de carrière dans les ressources humaines, l’homme a reçu en entretien 10 000 candidats à Milan, Washington, Londres, Tokyo ou Genève. Cette riche expérience de «lecture entre les lignes», il la partage à travers des cas pratiques, relatés dans son ouvrage La boussole du succès*, traduit en huit langues et déjà vendu à 50 000 exemplaires.

Avec le recul, ne regrettez-vous pas d’avoir refusé ce poste si bien payé à Dubaï?

Non, pas du tout. Comme je l’explique dans mon livre, avant de commencer dans une entreprise, il faut d’abord analyser sa culture interne et se poser la question de savoir si l’on peut se fondre en elle ou pas. Chez les Dubaïotes j’ai très vite compris que je ne ferai jamais partie de leur «club» parce que je n’étais pas de leur monde. La diversité pour eux, c’était, je les cite, «des chaussures italiennes, du vin français, des voitures allemandes et des femmes russes».

Dans votre ouvrage, vous classez les salariés dans quatre catégories – rusé, incompétent, sage, loyal - et expliquez comment ils interagissent les uns avec les autres. Est-ce possible de les reconnaître en entretien?

La typologie exacte est difficile à établir uniquement sur la base d’un entretien. Toutefois, certaines attitudes ne trompent pas. Par exemple, quelqu’un qui utilise beaucoup la première personne du singulier «je» dans son langage, verbal ou écrit, donne l’impression d’une personnalité égocentrée. Et si lors de l’entretien, ce candidat ne mentionne jamais ou presque le soutien qu’il a pu recevoir des autres à un moment donné, alors la première impression est corroborée.

Y a–t-il des «recettes» pour réussir à se faire embaucher par son entreprise préférée?

Il faut resauter! Essayer de connaître des gens qui travaillent dans la compagnie en question puis garder le contact avec eux pour être informé des changements internes, notamment des emplois qui se libèrent. Cependant, il est déconseillé d’envoyer son dossier pour chaque poste vacant. Les DRH appellent ce genre de profil «serial applicants» et ne les prennent plus au sérieux. Ensuite, lors d’échanges de courriel ou de rendez-vous obtenu, être toujours très poli et bienveillant avec tous, car ceux qui engagent observent discrètement tous les faits et gestes des postulants, surtout envers le petit personnel.

En entretien, quelles sont les erreurs à éviter pour un candidat?

Le plus rédhibitoire, c’est lorsque le candidat pose beaucoup de questions centrées uniquement sur ses propres intérêts comme le salaire, les horaires, les bonus, etc. Le fait de demander: «Qu’attendez-vous de moi comme résultat?» est essentiel pour montrer son implication dans le bien-être de son employeur potentiel car tout le monde recherche des employés, certes qualifiés, mais surtout concernés et loyaux. Lorsque je travaillais à la Banque mondiale, j’ai dû recevoir comme candidate la fille d’un ministre d’un cabinet présidentiel. Cette jeune femme était certes très compétente mais également très arrogante et manipulatrice. Les frais de déplacements des candidats ainsi que leur séjour à l’hôtel étaient pris en charge par notre organisme. La candidate s’était installée dans une suite présidentielle, avait exigé une limousine pour ses déplacements et avait été parfaitement dés­agréable avec ma secrétaire. Lorsque son père a appris son non-engagement, il a adressé une lettre incendiaire me concernant à la direction, qui a défendu ma décision.

Une fois engagé, à quoi faudrait-il prêter une attention particulière?

La première chose à faire du point de vue de sa survie organisationnelle c’est de comprendre quelles sont les personnes les plus influentes de votre organisation. Contrairement à ce que beaucoup croient, ce ne sont pas forcément les cadres les plus hauts placés. Idem qu’avec les quatre catégories de comportement: l’influence se répartit dans un carré où l’on trouve les grosses têtes, les soldats, les leaders d’opinion et finalement le centre du pouvoir. Observer les rapports entre les gens et la manière dont ils se traitent mutuellement permet de détecter les vrais détenteurs de pouvoir.

Il est aujourd’hui très fréquent de changer d’orientation professionnelle. Comment bien la choisir?

Il faut d’abord s’interroger sur ce que l’on sait faire et ensuite sur ce que l’on aime faire. Si les deux constats coïncident, l’orientation est plus facile à choisir. Malheureusement, c’est rarement le cas. Tous ceux qui aiment jouer au tennis n’ont pas le talent de Federer… Il est donc indispensable de faire la part des choses et de se concentrer sur ses réelles compétences pour pouvoir les capitaliser.

Aurons-nous encore du travail demain avec cette révolution 4.0?

Oui, sans nul doute! Toutefois, les tâches seront très différentes. L’intelligence artificielle aura toujours besoin de présence humaine pour sa gestion.

En ce sens, actuellement, il y a une dérive dans les ressources humaines: certaines entreprises exigent une expérience professionnelle de cinq ans dans ce domaine. C’est proprement ridicule, sachant que ce secteur est très récent et que rares sont les gens qui peuvent faire valoir des compétences d’une telle
durée.

«La boussole du succès: L’art de faire carrière tout en restant soi-même», Paolo Gallo, Nouveau Monde éditions, 2019.

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