Bilan

Ces PME qui passent en mains étrangères

Le nombre de petites et moyennes entreprises à vendre est en hausse pour des raisons démographiques. Des cessions qui se traitent à des prix records.

  • Rachetées par des groupes étrangers. Active dans les technologies médicales, la vaudoise Atracsys a été acquise en juin par le groupe britannique Smith & Nephew.

    Crédits: Philippe Maeder, Dr
  • Le spécialiste valaisan des appareils de traitement d’air Depair appartient désormais au chinois Intretech.

    Crédits: Depair
  • Quant au bureau fribourgeois d’ingénieurs en électronique, logiciel & IoT Sdataway, il est tombé dans l’escarcelle du groupe chinois Intretech.

    Crédits: Sdataway

La Suisse reste attractive, comme le montrent les opérations de fusions-acquisitions qui touchent non seulement les multinationales mais également les petites et moyennes entreprises. L’an dernier, le nombre de PME helvétiques reprises par des acteurs étrangers a égalé le record atteint en 2014. Avec 81 transactions, il est plus élevé que celui des opérations réalisées entre acteurs helvétiques.

En Suisse romande, des sociétés renommées à l’instar de Virtua (communication numérique), Novae (restauration) et One Placement (travail temporaire) sont passées en mains françaises. Depuis le début de cette année, les transactions se sont multipliées avec, par exemple, Sdataway (bureau d’ingénieurs en électronique, logiciel & IoT), Rüeger (instruments de mesure de température et de la pression) et Atracsys (technologie médicale) qui ont été acquises par des groupes chinois, américain et britannique.

Un marché très étroit

Le chiffre publié par le cabinet de conseil Deloitte ne surprend pas Claude Romy, fondateur de Dimension, société présente depuis vingt-cinq ans dans l’évaluation et la transmission d’entreprises. «C’est le bon moment de vendre. La valorisation des PME atteint des niveaux records. En moyenne et tous secteurs confondus, les prix pratiqués correspondent à 9 ou 10 fois l’ebitda (bénéfice opérationnel avant amortissement, ndlr) pour des entreprises rentables et en croissance. Certaines se négocient même à des prix plus élevés que pour une société cotée en bourse et active dans la même branche. Ces conditions, qui sont dues à l’abondance de liquidités sur le marché, ne se représenteront pas.»

Fondateur de CapDConsulting, active entre autres dans le conseil en matière de stratégie et cessions d’entreprises, Alain Guttmann avance aussi une autre raison pour expliquer les cessions d’entreprise à des investisseurs étrangers: «Les entrepreneurs romands préféreraient vendre à des acteurs régionaux. Mais le marché est trop étroit pour que ces derniers parviennent à réaliser des économies d’échelle.»

Selon les acteurs de la branche, l’ampleur du phénomène est nettement sous-estimée car les transactions comptabilisées – par exemple par Deloitte – se basent sur des critères très restrictifs (lire la note de l’infographie à la page 37). De nombreuses acquisitions ne figurent en effet dans aucune statistique et une majorité d’entre elles ne sont souvent pas communiquées publiquement, les acteurs préférant rester discrets. «Depuis la fondation de Dimension en 1994, je constate que deux transactions sur trois ont eu lieu entre une entreprise romande et un acquéreur étranger», estime Claude Romy.

«Les PME suisses constituent des actifs de choix pour les investisseurs étrangers en raison de leurs activités dans des domaines de pointe et à haute valeur ajoutée. Leurs rachats offrent également aux acquéreurs une opportunité de pénétrer le marché helvétique, constate Jean-François Lagassé, associé et responsable du marché romand chez Deloitte. Dans une majorité de cas, indique-t-il, le repreneur vient d’un pays limitrophe. La proximité géographique, culturelle et linguistique favorise les rapprochements.» Selon Alain Guttmann, «l’intérêt est d’autant plus grand que les marges bénéficiaires sont plus importantes en Suisse que chez nos voisins».

Les opportunités d’achat s’annoncent prometteuses. Dans les cinq à dix prochaines années, environ 75 000 entreprises familiales devront trouver un repreneur. «Le marché connaîtra un regain d’activité pour des raisons démographiques. S’approchant de la retraite, de plus en plus d’entrepreneurs songeront à remettre les clés de leurs sociétés», observe Daniel Schafer, avocat fiscaliste et associé de Lenz & Staehelin.

Des enfants moins impliqués

Mais la nouvelle génération est désormais peu encline à reprendre le flambeau. «Si, dans les années 1990, 70% des entrepreneurs trouvaient un successeur au sein de leur famille, ils ne sont plus que 40% aujourd’hui», souligne la compagnie d’assurances AXA. «Le motif premier pour lequel une entreprise n’est pas reprise par un membre de la famille est le manque d’intérêt des enfants (52%), suivi par les raisons financières (29%)», indique la Confédération dans un rapport explicatif relatif à la révision du Code civil visant à faciliter la transmission d’entreprises.

«La génération actuelle veut davantage consacrer sa vie à la famille et aux loisirs. Elle n’a pas forcément tort. En d’autres termes, ses valeurs ne sont plus les mêmes que celles de ses parents», observe Alain Guttmann. Selon Bernard Rüeger, qui a vendu ce printemps l’entreprise du même nom qu’il détenait avec son frère Jean-Marc à l’américain Ashcroft (filiale du groupe japonais Nagano Keiki), «il faut aussi que les descendants disposent de moyens financiers suffisants et de compétences pointues dans le domaine d’activité de la société familiale».

S’adapter aux nouveaux propriétaires

Une fois aux commandes, les nouveaux propriétaires passent à l’action pour mettre en œuvre leur propre stratégie. La fiduciaire Berney Associés, qui conseille chaque année plusieurs entreprises en matière de succession, reste parfois comme réviseur ou comme expert fiscal au terme de ses mandats. Elle est donc bien placée pour observer l’évolution des sociétés reprises. «Certaines sont restructurées avec des pertes d’emplois, mais nous n’observons ce cas de figure que très rarement. La plupart parviennent à croître sans nécessairement procéder à une vaste réorganisation. Les scénarios peuvent diverger fortement», constate Raphaël Leveau, membre de la direction de Berney Associés.

Dans le Jura bernois, l’éditeur de logiciels ERP ProConcept a connu de nombreux soubresauts depuis douze ans. Vendu en 2007 au britannique Sage par son cofondateur Pierre-Alain Schnegg (aujourd’hui conseiller d’Etat du canton de Berne), il a été repris via un management buyout sous le nom de SolvAxis en 2009, puis cédé au groupe américain Forterro en 2014. Après le départ de plusieurs directeurs en cinq ans et des suppressions d’emplois, David Coste est le nouveau patron de la société. Laquelle vient aussi de reprendre sa raison sociale d’origine. «La réappropriation du nom ProConcept donne une image claire de l’intention du groupe de maintenir, de développer et d’enrichir les fonctionnalités de notre produit phare au cours des prochaines années afin de renforcer notre position de leader en Suisse romande», explique Lukas Hofer, chef du marketing. «Depuis le début de l’année, les affaires sont bonnes», ajoute-t-il..

Chez l’horloger Frédérique Constant qui vient de doubler la surface de son siège de Plan-les-Ouates (GE), la stabilité domine depuis que ses fondateurs – Aletta et Peter Stas – ont cédé leur marque au japonais Citizen. «Au sein de son nouveau groupe, Frédérique Constant jouit d’une grande autonomie. A l’exception de la direction quotidienne des affaires qui a été confiée à Niels Eggerding, rien n’a changé dans son fonctionnement», explique Peter Stas. Jusqu’en 2021, ce dernier ainsi que son épouse continueront à assurer la transition et à superviser toutes les créations. Citizen a surtout permis à la marque horlogère d’intégrer un vaste réseau de distribution aux Etats-Unis, au Japon, en Grande-Bretagne, en Italie et maintenant en Chine.

Préserver les emplois

La garantie de maintenir les postes de travail figure souvent en tête des préoccupations des entrepreneurs cédant leurs entreprises. Au point que le contrat de vente peut mentionner l’obligation pour le repreneur de conserver l’effectif pendant une durée déterminée. «Nous avons estimé que cela n’était pas nécessaire car nous avons confiance en la capacité d’Ashcroft à développer notre entreprise», relève Bernard Rüeger. Pour Daniel Schafer, «céder une entreprise saine à un acquéreur dont on connaît la philosophie et la stratégie est un facteur déterminant pour préserver les emplois».

Pour assurer une transition en douceur, une solution consiste à céder une partie de son entreprise à un fonds de capital- investissement. «Le private equity peut constituer une alternative à une cession immédiate. Pendant une période déterminée, l’entrepreneur détient encore une part significative du capital et continue à occuper son poste de dirigeant afin de préparer sa société à une vente ultime dans l’intérêt des deux parties», explique Frédéric Tixier, directeur d’investissement chez Capital Transmission, filiale de la Banque Cantonale de Genève.


L’agence Virtua est devenue une filiale de Smile

Genève Depuis dix-huit mois, Virtua est une filiale de Smile. Face à de grands groupes comme Havas ou Wide, cette agence de communication numérique peinait à grandir, alors que le spécialiste français de l’intégration et de l’infogérance de solutions open source cherchait à consolider sa présence au niveau international. Avec le rachat, la dizaine d’employés de Smile à Genève ont rejoint le siège de Virtua à Morges pour former une filiale de 60 collaborateurs (équivalents plein temps) qui dispose d’une force de frappe redoutable grâce à la fusion de ses activités (e-commerce, communication digitale, big data, open source, etc.). «Avec une offre qui a été multipliée par cinq, nous avons atteint la bonne taille», se réjouit Christophe Pellier, directeur de ce nouvel ensemble. «Notre objectif, indique-t-il, est de devenir le leader du digital en Suisse romande.» Au sein de Smile, Virtua dispose désormais de services communs (infrastructure informatique, marketing, informatique, formation) et des moyens financiers pour croître.


(Crédits: Patrick Martin)

Les pièges à éviter

Les conseils d’un patron

Le Vaudois Bernard Rüeger a annoncé ce printemps la vente de son entreprise Rüeger qu’il détenait avec son frère Jean-Marc. Voici ses conseils aux entrepreneurs comptant céder leur société:

1. Passer en revue les raisons pour lesquelles une vente est envisagée.

2. Etre au clair sur l’avenir de l’entreprise, avec soi-même et avec sa famille. Autrement dit être certain de céder à un repreneur.

3. Déterminer quel sera l’avenir de l’entreprise lorsqu’elle sera dans d’autres mains.

4. Discuter de la vente avec une personne de confiance: un proche dans sa sphère privée et/ou professionnelle, son banquier ou encore sa fiduciaire.

5. Etre persévérant: une vente demande beaucoup de travail.

6. Assurer la transition avec le repreneur et l’effectif dans de bonnes conditions.

7. Savoir communiquer: dois-je annoncer mon projet de vendre à mes collaborateurs, puis à quel moment puis-je communiquer la cession à mon effectif et à l’extérieur de l’entreprise?

(Crédits: Danny Gaillard)

Les conseils d’un expert

Avec sa société Dimension, Claude Romy est actif depuis vingt-cinq ans dans l’évaluation et la transmission d’entreprises. Voici ses conseils aux entrepreneurs qui veulent vendre:

1. Prendre suffisamment de recul pour faire des choix déterminants, ce qui nécessite de sortir la tête des activités opérationnelles.

2. Tenir compte de la situation du marché et des acteurs présents sur ce marché.

3. Procéder à une analyse critique des forces et des faiblesses de l’entreprise afin de savoir ce qu’elle vaut sur le marché.

4. Se fixer des objectifs et une stratégie.

5. Planifier le processus de vente afin d’anticiper et de gérer les risques.

6. Sélectionner les repreneurs potentiels en fonction de leur stratégie et de ses propres objectifs en matière de prix et de pérennité de l’entreprise.

7. Examiner minutieusement les risques financiers, fiscaux et juridiques. Autrement dit, faire de l’ordre dans son entreprise avant l’étape de due diligence.


Eiffage a repris Yerly Installations

Fribourg Après avoir fondé puis développé Yerly Installations afin que cette entreprise devienne un acteur important de la thermie et de la plomberie dans le canton de Fribourg et au-delà, Claude Yerly l’a vendue en 2016 à la filiale énergie de la multinationale française Eiffage. Pour permettre à sa première acquisition helvétique de continuer à croître dans les meilleures conditions, celle-ci a choisi comme directeur Shahin Dabaghchian, qui fut durant quinze ans ans responsable de l’unité thermique de Groupe E. Sous l’impulsion d’Eiffage, Y. Group a revu son organisation autour de trois pôles d’activité: Y.systems (techniques du bâtiment, soit le chauffage, la ventilation, la climatisation et le sanitaire), Y.facility (entretien et maintenance) et Y.energy (gestion de l’approvisionnement en énergie de bâtiments). Aujourd’hui, l’effectif de la société s’élève à environ 120 collaborateurs contre quelque 160 employés en 2016. «Les prochains leviers de développement passeront par l’acquisition de nouvelles compétences et une étroite collaboration avec des partenaires spécialistes», explique Shahin Dabaghchian.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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