Bilan

Hôtel Métropole: une gestion contestée

Plusieurs ex-employés ont engagé des procédures à l’encontre de la nouvelle direction de l’établissement genevois. Leur démarche met en lumière de potentiels conflits d’intérêts.

  • Datant de 1854, l’hôtel 5 étoiles appartient à la Ville de Genève qui a confié sa gestion à la société IHA.

    Crédits: Lionel Flusin
  • Hélène Lang-Lauper en 2010. A la tête du Métropole depuis juin 2019, elle siège aussi à la direction d’IHA, qui exploite l’hôtel.

    Crédits: Dr

Ce ne sont pas moins de quatre employés sur les cinq du département marketing/ventes, qui ont quitté l’Hôtel Métropole depuis l’arrivée de la nouvelle directrice Hélène Lang-Lauper en juin 2019. Première d’entre eux, la directrice ventes et marketing, licenciée moins d’un mois et demi après, à mi-juillet 2019. Au total, selon l’intéressée, elle n’aura côtoyé la nouvelle direction sur place «que seize jours compte tenu des déplacements, notamment à Paris et Londres». Une décision qu’elle ne parvient toujours pas à comprendre: «Hélène Lang-Lauper m’a convoquée et m’a dit avoir une très mauvaise nouvelle à m’annoncer, mon licenciement. Elle avait préparé une lettre de démission pour m’«offrir de partir
la tête haute» selon ses mots.» La directrice ventes et marketing décline l’option et refuse de signer la lettre de démission, dans laquelle les motifs n’étaient pas clairement précisés. Une lettre de licenciement lui parvient peu après, arguant de résultats insuffisants et de non-atteinte d’objectifs: «Je n’avais pas d’objectifs chiffrés fixés», note-t-elle, relevant cependant une hausse du chiffre et de la profitabilité sous son impulsion.

Investigation contestée

Invitée à prendre immédiatement ses affaires et quitter l’entreprise sur-le-champ, elle découvrira par la suite qu’elle était enceinte au moment des faits et l’indiquera à la direction. Deux subordonnées avaient signalé aux ressources humaines des actes jugés «inacceptables» à l’encontre de leur supérieure cinq jours avant le licenciement. A leur tour, elles s’estiment victimes de pressions au cours de l’été, reprochant les faits suivants: «Isolement social, par exemple en déplaçant mon bureau dans un coin durant mes vacances et ce sans mon accord, en ne me confiant plus aucune tâche, en m’ignorant, en refusant de répondre à mes questions ou en refusant de me rencontrer, etc.»

Hélène Lang-Lauper conteste cette version: «Je ne souhaite pas m’exprimer au sujet de cas particuliers. Je peux toutefois vous indiquer que certaines allégations sont fausses et qu’une enquêtrice indépendante a conclu que les comportements constatés n’étaient pas constitutifs de harcèlement psychologique.» Une indépendance contestée par deux plaignantes, comme nous le verrons par la suite. Par ailleurs, l’une d’entre elles met en avant un certificat médical à la suite de trois consultations mentionnant qu’«il est évident» que l’employée «a subi un harcèlement psychologique sur son lieu de travail» et qui pose le diagnostic «syndrome de burn-out avec mobbing professionnel».

Le médiateur de l’hôtel, la société Here4you, planifie des entretiens avec les collaboratrices. Alors que les rencontres sont organisées, il est débarqué par la direction malgré un contrat courant jusqu’en 2020 et des pénalités financières à la clé. Pierre Verhaeghe, chargé du dossier pour Here4you, déclare «être tenu à un devoir de confidentialité, mais j’ai été surpris par ce revirement soudain». Hélène Lang-Lauper justifie cette décision: «Les informations qui m’ont été remontées par certains collaborateurs de ce service m’ont conduite à la conclusion qu’il n’était pas opportun de travailler avec cette société, qui était déjà intervenue auparavant au sein de ce même service.» Dans des échanges de mails, la direction des ressources humaines du Métropole et l’exploitant IHA évoque des doutes sur la neutralité.

Le médiateur Maison genevoise des médiations prend le relais. Il conclura début décembre dans un rapport qu’après «évaluation des témoignages des trois plaignantes, les médiateurs-trices considèrent que les conditions pour la mise en œuvre d’un processus de médiation ne sont pas réunies. (…) Les plaintes pour harcèlement, ainsi que le stipule le cadre légal pour la protection de l’intégrité des employés ne peuvent en aucun cas être traitées en médiation.» L’inspection du travail (OCIRT) avait relevé l’absence de dispositif (pourtant obligatoire) de gestion des conflits et prévention des risques psychosociaux, ce à quoi Hélène Lang-Lauper répond: «Aujourd’hui, il y a un dispositif de gestion des conflits psychosociaux au sein de l’Hôtel Métropole et nous avons toujours traité les plaintes reçues par le département des ressources humaines de façon diligente et objective dans cet établissement, cela dans le respect de la santé de nos collaborateurs-trices.»

L’exploitant IHA mandate ensuite Me Sarah Halpérin pour une investigation durant laquelle toutes les plaignantes sont entendues mais pas l’ancienne directrice ventes et marketing qui ne faisait alors plus partie des effectifs, une exclusion jugée «incompréhensible» par l’intéressée. Un rapport est produit. Nous avons demandé à en lire les conclusions in extenso, ce qui nous a été refusé, tout comme aux plaignantes. Hélène Lang-Lauper relève que «Me Halpérin a constaté que les agissements qui lui ont été rapportés ne sont pas constitutifs de harcèlement psychologique.» La DRH d’IHA n’a communiqué par mail aux deux employées qu’une partie des conclusions du rapport, «la partie qui les concerne, conformément à la loi sur la protection des données», se défend la société. Elle est immédiatement contestée par les plaignantes, qui souhaitent avoir accès à l’entièreté du rapport pour comprendre ce qui fait arriver à ces conclusions. Sans succès pour l’instant.

Une des employées concernées, licenciée depuis, note: «Mme Lang-Lauper est directrice de l’hôtel et figure également dans l’équipe de direction de l’exploitant IHA. Elle participe donc à diligenter la procédure d’investigation qui la concerne directement. Nous doutons de la neutralité de ce rapport.» Hélène Lang-Lauper nie tout conflit d’intérêts, affirmant n’avoir «ni choisi Me Halpérin, ni influé sur le processus, ni signé aucun document pendant toute la procédure». Les employées continuent à demander la lecture du rapport in extenso, leur avocat ayant objecté par lettre auprès d’IHA que dans ce cadre les plaignantes ont droit à l’accès à l’intégralité du rapport et de ses conclusions. Le syndicat Unia a aussi demandé la lecture du rapport. De son côté, Hélène Lang-Lauper estime que «les deux employées en question ont contesté les conclusions, mis en doute la neutralité de Me Halpérin et réclamé une contre-expertise avant même d’avoir demandé à le lire».

Une procédure prudhommale a été engagée en parallèle.

Des liens surprenants

Pour repourvoir des postes, notamment en ventes, marketing et événementiel, une société de placement est régulièrement sollicitée par la direction du Métropole. La société Hosco, spécialiste de l’hospitality, n’affiche pas moins de huit postes ouverts au sein du Métropole sur son site début février. Parmi les administrateurs avec droit de signature individuel d’Hosco, on trouve Marion Amacker. Cette dernière est également membre de la direction d’une autre société, Mockingbird, au côté d’Hélène Lang-Lauper. Cette société est domiciliée au Domaine de Choully à Satigny (GE)- concurrente de l’Hôtel Métropole-Parc des Eaux-Vives, notamment pour les grands événements et banquets.

Mockingbird, créée un mois avant l’entrée en fonction d’Hélène Lang-Lauper, sert à facturer la prestation de la directrice du Métropole auprès d’IHA. Nous avons interrogé Philippe Rubod, prédécesseur d’Hélène Lang-Lauper, pour savoir si le recours à Hosco faisait déjà partie des habitudes de l’hôtel: «Je n’ai pas souvenir que l’on ait recouru à des agences de placement pour le personnel en fixe. Pour le temporaire oui, c’est normal, mais pour le fixe, la DRH utilisait les job boards habituels et recrutait en direct. Vous savez, dans l’hôtellerie, on doit faire très attention aux coûts.»

Hélène Lang-Lauper reconnaît que «Mme Amacker fait partie de mon réseau professionnel et c’est pour cela que j’ai fait appel à elle pour être cogérante de la société que j’ai créée pour la facturation de mes honoraires à IHA.» Elle conteste tout conflit d’intérêts: «Le contrat d’Hosco a été signé en 2018 par mon prédécesseur avec le CEO d’Hosco, Mme Amacker ne figurait pas sur ce contrat. En l’état, nous avons fait un recrutement grâce à cette plateforme aux conditions du marché.»

IHA, société «100% suisse» ou exploitant fantôme?

La légitimité de l’exploitant IHA (Independent Hospitality Associates) est également mise en cause par les ex-employés engagés dans la procédure. «Nous nous sommes rendus sur place au siège d’IHA à Champagne (VD) pour tenter de rencontrer la directrice des ressources humaines. Elle nous avait adressé des courriers avec une adresse à Champagne. Or, il s’agissait d’une villa individuelle avec treize noms de sociétés sur la boîte aux lettres. On nous a dit que la DRH ne travaillait pas ici.» De fait, il s’agit de la domiciliation personnelle de Henrik Hasforth. Ce Danois est à la tête de la société CF Consulting, dont le but au Registre du commerce est «toutes opérations financières et commerciales (…), ainsi que la prise de participation dans toutes sociétés, en Suisse et à l’étranger». L’homme est administrateur et président d’IHA. Une simple adresse postale donc en guise de locaux pour cette société, dont le directeur est également celui de l’Hôtel d’Angleterre, à Copenhague, et la DRH, celle du même Hôtel d’Angleterre. Des responsabilités qui les tiennent éloignés de l’administration du Métropole.

Dans une interview à L’Agefi datée du 26 avril 2016, Sandrine Salerno – à la tête du Département des finances et du logement de la Ville de Genève, propriétaire des murs – justifiait le choix d’IHA en tant que «société suisse», et pour «leur gestion exemplaire de l’Hôtel d’Angleterre». Pourtant, on ne retrouve l’inscription de la société IHA au Registre du commerce suisse que le… 3 mai 2016, ce qui laisserait entendre que la société n’existait même pas juridiquement au moment de cette interview. IHA avait-elle réellement le mandat de gestion de l’Hôtel d’Angleterre ou s’agit-il d’une société créée de toutes pièces par des employés de l’Hôtel d’Angleterre pour l’occasion? Mme Salerno a refusé de répondre aux questions de Bilan, renvoyant directement vers l’exploitant. Contacté, le CEO d’IHA, Lucas Johansson, ne nous a pas confirmé que sa société avait le mandat de l’Hôtel d’Angleterre. Une lettre recommandée avec accusé de réception a été envoyée par le mari d’une plaignante à Sandrine Salerno. Le pli n’a pas été réclamé.

Après une période transitoire de dix-huit mois menée par IHA, le mandat d’exploitation du Métropole pour douze ans avait été mis au concours par la Ville de Genève début 2018. IHA avait emporté le mandat devant de grands groupes prestigieux tels que Marriott (avec les frères Manz), Hyatt Hotels, Rosewood Hotels ou encore Paris Inn Group. Les frères Manz avaient évoqué dans Bilan de possibles conflits d’intérêts au sein du jury, avec notamment un juré ayant travaillé directement pour Philippe Rubod, alors directeur. «Plusieurs candidats éconduits ont demandé à la Ville de Genève de voir les différentes soumissions, nous n’avons jamais pu y avoir accès», relève Alexander Manz. La société SHP a également recouru contre cette attribution, et la Commission de la concurrence avait relevé, dans un avis, une «violation de la loi sur les marchés intérieurs». Les frères Manz avaient également tenté d’obtenir auprès d’un autre juré, Pierre Verbeke, aujourd’hui directeur hospitality pour EHL Advisory Services, des explications sur le choix d’IHA qu’ils n’ont pas pu obtenir. Quelques mois après la sélection d’IHA par le jury, Pierre Verbeke et EHL Advisory Services auraient été nommés asset manager du Métropole, selon nos informations.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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