Bilan

Hydrogène: «Le centre fribourgeois de Michelin a joué un rôle central»

Le leader mondial du pneumatique a de grandes ambitions dans le domaine de la pile à hydrogène. Récit d’une diversification qui s’est jouée à Givisiez.

Le centre Recherche et Technique de Givisiez (FR).

Crédits: PHOTO Pascal Juvet

Le groupe français Michelin veut jouer un rôle majeur dans la transformation de l’industrie automobile vers la mobilité propre. Le leader mondial du pneumatique a présenté ce printemps son plan stratégique 2030 axé sur le «tout durable», dont l’objectif est double: réduire son impact environnemental et se diversifier afin de faire face à une croissance plus faible dans son cœur de métier au cours des prochaines années. De 7% aujourd’hui, les nouvelles activités comme l’impression 3D, les composites flexibles (courroies, tissus enduits, etc.) devraient représenter 25 à 30% du chiffre d’affaires dans neuf ans.

L’axe central de cette politique baptisée Michelin in Motion consiste surtout à devenir un acteur clé dans le domaine de l’hydrogène. Les dirigeants de Bibendum sont convaincus que cette technologie sera l’une des composantes essentielles de la mobilité propre, complémentaire à la batterie électrique, et permettra de relever simultanément trois défis majeurs: amélioration de la qualité de l’air, réduction des émissions de gaz à effet de serre, et développement des énergies renouvelables. Cette diversification dans l’hydrogène ne constitue pas une surprise pour les observateurs qui suivent de près les activités du groupe français.

Tout s’est joué en Suisse. C’est en effet dans le centre Recherche et Technique de Givisiez aux portes de Fribourg (lire ci-dessous) que Michelin a conçu il y a une quinzaine d’années une voiture roulant à l’hydrogène. Pour profiter de cette technologie qui est désormais arrivée à maturité, Michelin s’est associé avec l’équipementier français Faurecia: les deux partenaires sont depuis fin 2019 les deux coactionnaires de la société Symbio. Cette dernière fabrique des systèmes de piles à hydrogène qui sont intégrés dans les véhicules. Elle est le partenaire du constructeur Stellantis (fusion de PSA et Fiat Chrysler), qui vient de commercialiser ses premiers véhicules utilitaires à hydrogène, et de Safra, qui compte produire 1500 autobus à hydrogène. A l’horizon 2030, Symbio ambitionne de fabriquer 200 000 piles à combustible par an pour l’industrie automobile et de devenir un leader mondial des systèmes à hydrogène pour la mobilité.

Yves Faurisson, directeur des activités hydrogène, et Valérie Bouillon-Delporte, directrice de l’écosystème hydrogène, expliquent la stratégie de Michelin dans le domaine.

Pourquoi Michelin, No 1 mondial du pneumatique, veut-il devenir avec Symbio un leader planétaire des services hydrogènes pour la mobilité?

Yves Faurisson Au début du nouveau millénaire, le groupe Michelin estime qu’il va falloir trouver un moyen pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, ainsi que les polluants, alors que cette question n’est pas encore à l’agenda. Comme l’innovation est dans son ADN, il commence alors à chercher d’autres solutions au moteur thermique en développant la technologie de la pile à hydrogène. Dès que les résultats sont devenus prometteurs, Michelin a décidé de créer un joint-venture avec Faurecia autour de Symbio pour en faire l’un des leaders mondiaux des systèmes à hydrogène pour la mobilité.

Cette stratégie dans l’hydrogène signifie-t-elle que Michelin croit davantage dans cette technologie que dans celle de la batterie pour le développement du véhicule électrique?

Y. F. Pas du tout. Nous n’opposons jamais les deux technologies, et d’ailleurs nous sommes persuadés de leur complémentarité pour répondre aux besoins des usagers. Pour rappel, la différence réside dans la manière de stocker l’énergie: dans une batterie ou dans un réservoir. Nous constatons néanmoins que l’hydrogène supprime deux des plus gros inconvénients liés à l’usage d’un véhicule électrique à batterie que sont une plus faible autonomie et un temps de recharge plus long.

Valérie Bouillon-Delporte C’est l’usage du véhicule qui va déterminer l’utilisation de l’une ou l’autre technologie. La batterie électrique constitue une bonne réponse pour les véhicules légers comme les voitures de tourisme qui peuvent se satisfaire d’une moins grande autonomie, et dont l’usage est destiné aux déplacements individuels. La pile à hydrogène s’avère plus adéquate pour équiper des camions et des taxis destinés à une utilisation professionnelle. Grâce à une durée de recharge rapide, cette technologie offre la flexibilité nécessaire lorsque l’outil de travail doit être disponible rapidement.

PHOTO: DR
Yves Faurisson, directeur des activités hydrogène:
«L’usine (...) près de Lyon en 2023 permettra une production de masse»

Avec Symbio, vous fabriquerez des piles à hydrogène. Comment comptez-vous diviser par dix le prix de la pile à hydrogène comme vous l’avez annoncé?

Y. F. Ce sera possible lorsqu’on va passer à la production industrielle. Aujourd’hui, les coûts sont élevés parce qu’il n’existe pour l’heure aucune chaîne de production automatisée ni pour la fabrication de la pile ni pour ses composants. Or, l’usine de production de piles qu’ouvrira Symbio près de Lyon en 2023 permettra une production de masse.

Cette division par dix est-elle vraiment réaliste?

V. B.-D. Toutes les nouvelles technologies sont chères dans les premières années de leur apparition sur le marché. Puis les coûts de production se réduisent proportionnellement à la hausse des volumes produits. C’est ce qui va se passer avec les véhicules à hydrogène. Nous en sommes convaincus.

La construction de la voiture électrique a-t-elle un impact sur la fabrication des pneumatiques?

Y. F. Il y a un lien indirect. Les véhicules électriques, qui ont un poids plus élevé que les véhicules thermiques, exigent des pneumatiques encore plus performants, notamment en termes d’usure et, bien sûr, en termes de résistance au roulement. Réduire cette résistance au roulement est un enjeu fondamental: en diminuant cette résistance, on peut accroître l’autonomie du véhicule. L’an dernier, nous avons lancé un pneu écoresponsable du nom d’«e.Primacy». Michelin dispose de la meilleure technologie pour fabriquer des pneus adaptés aux spécificités des véhicules électriques.

Votre objectif, c’est de vendre des pneus destinés aux véhicules électriques qui seront plus rémunérateurs que les pneus pour les véhicules thermiques?

Y. F. Les véhicules électriques nous obligent à une évolution vers le tout durable. C’est justement notre stratégie, y compris dans les pneumatiques. Grâce à notre technologie, notre part de marché est déjà supérieure à celle de nos concurrents. Et elle va continuer de croître.

PHOTO: DR
Valérie Bouillon-Delporte, directrice de l’écosystème hydrogène:
«Il y a une forte mobilisation des industriels et des Etats»

Quelle a été l’influence de Michelin Recherche et Technique installé dans le canton de Fribourg dans l’hydrogène?

Y. F. Notre centre de Givisiez a joué un rôle central dans la recherche et développement de la pile à hydrogène.

V. B.-D. L’objectif de cette unité est d’identifier les technologies actuelles que nous pouvons encore améliorer et les technologies que nous pourrions adopter dans le futur.

L’Europe peut-elle jouer un rôle décisif dans le développement de l’hydrogène?

V. B.-D. Oui, sans aucune hésitation. Dans ce domaine, l’Europe a pris un peu d’avance au niveau mondial. Elle dispose d’une filière industrielle avec un certain nombre de champions nationaux actifs tout au long de la chaîne de valeurs. Avec la stratégie lancée l’an dernier, elle a manifesté sa volonté de devenir un acteur majeur de la branche avec une gouvernance ad hoc, notamment à travers le programme-cadre de recherche et d’innovation Horizon Europe. A cela s’ajoute une hausse de 50% des subventions à hauteur de 1 milliard d’euros sur les sept prochaines années afin de soutenir les partenariats publics-privés. Au sein de l’Union européenne, chaque Etat membre a mis en place un plan d’accompagnement financier pour soutenir une feuille de route précise. Il y a donc une forte mobilisation des industriels et des Etats pour favoriser la mobilité propre via l’hydrogène.


Prototype  de voiture roulant à l’hydrogène.
PHOTO: Paul Scherrer institute

Générer des innovations de rupture

Comment l’équipe du centre de Givisiez a été précurseur dans l’hydrogène.

«Nous étions confiants dans le potentiel de l’hydrogène, mais nous nous demandions si Michelin se lancerait un jour dans cette activité», se souvient Pierre Varenne. Cet ingénieur français a travaillé au sein de Michelin Recherche et Technique à Givisiez, une commune de l’agglomération de Fribourg, avant d’en prendre les rênes entre 2007 et 2020. 

Aujourd’hui, l’ouverture d’une usine de production de piles à combustible par Symbio près de Lyon constitue une reconnaissance formidable pour l’équipe qui a planché pendant de nombreuses années sur le développement de cette technologie.

Près de 60 collaborateurs

C’est avec la mission de générer des innovations de rupture en dehors du pneumatique, le cœur de l’activité du groupe, que François Michelin décide de créer une nouvelle unité de recherche à Givisiez. Dans un bâtiment métallique hypersécurisé, une dizaine d’ingénieurs se mettent à la tâche dès 1996. Quelques années plus tard, avec un effectif qui atteint une soixantaine de collaborateurs, un des axes de recherche vise à développer un véhicule électrique révolutionnaire.

Baptisée «Active Wheel», l’innovation majeure consiste à transférer le moteur du capot dans les roues. Au cours de leurs travaux, les ingénieurs découvrent que l’hydrogène est l’énergie la plus efficiente pour ce type de véhicule. Avec la collaboration de l’Institut Paul Scherrer de Villigen (AG), ils conçoivent une pile à combustible. «La R&D n’est pas un long fleuve tranquille. Au gré de ses résultats et de l’environnement économique, c’est parfois la technologie qu’on n’attendait pas qui devient prioritaire. Et c’est ce qui s’est passé», relève Pierre Varenne. 

Vingt ans de recherche

En 2004, Michelin Recherche et Technique dévoile officiellement le prototype d’une voiture roulant à l’hydrogène avec des moteurs dans les roues avant. Son nom de code: Hy-Light (Hy pour Hydrogène et Light pour légère). Les chercheurs ne s’arrêtent pas là. Avec le soutien du Groupe E, ils développent et installent sur le site de Givisiez une station de remplissage qui produit de l’hydrogène par électrolyse de l’eau via des panneaux photovoltaïques. «Notre objectif, explique Pierre Varenne, visait à favoriser la mobilité propre avec une énergie propre. Cette technologie est actuellement utilisée par plusieurs grands groupes industriels. Nous avons été, là aussi, précurseurs.»

La pile à combustible qui sera produite par Symbio est le résultat de vingt ans de recherche au sein de Michelin sur les matériaux, les procédés de fabrication, leur durée de vie et leur performance. «Je suis certain qu’elle contribuera à préserver l’environnement et à créer de nouveaux emplois», affirme Pierre Varenne.


Bibendum,  mascotte de Michelin,  a été créé en 1898.
PHOTO: Ludovic Marin/AFP

Michelin délocalise une partie de ses activités en France

Basée à Granges-Paccot depuis 1988, la Compagnie financière Michelin transfère la gestion de ses participations étrangères.

Le leader mondial du pneumatique est non seulement présent dans l’agglomération de Fribourg avec un centre de recherche et une société de distribution, mais aussi dans les services financiers. Depuis son implantation à Granges-Paccot en 1988, la Compagnie financière Michelin (CFM) a placé cette petite commune d’environ 3800 habitants au cœur de la stratégie de Bibendum. Les tâches de cette holding ont consisté à servir de banquier pour le groupe et à détenir toutes les participations détenues dans les filiales étrangères.

Or, une importante réorganisation est intervenue ce printemps. La direction générale de Michelin a en effet décidé de transférer la CFM au siège mondial de Clermont-Ferrand. Cette délocalisation concerne uniquement la gestion des participations étrangères du groupe. Pour Michelin, c’est un retour aux sources. En 1961, la multinationale avait en effet quitté la France pour Bâle dans le but de contourner le contrôle des changes qui entravait ses activités internationales.

Aucune suppression d'emploi

Ce déménagement ne devrait toutefois pas pénaliser le canton de Fribourg. Une nouvelle société a été créée sous la raison sociale Compagnie financière Michelin Suisse afin de continuer d’assurer le financement du groupe (emprunts bancaires et obligataires, prêts, etc.) depuis Granges-Paccot. L’opération s’est déroulée via un transfert d’actifs (11 milliards de francs) et de passifs (8 milliards de francs). Rien ne change pour la soixantaine de collaborateurs: ils passent d’une société à l’autre. Aucune suppression d’emploi n’est prévue.

«Notre objectif est de simplifier et de moderniser la structure de notre entreprise. Nous répondons ainsi aux nouvelles exigences en matière de transparence de l’imposition des multinationales mises en œuvre par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)», explique Hervé Erschler, porte-parole de Michelin. Ce que confirme un avocat fiscaliste proche du dossier: «Nous assistons à un changement de culture d’entreprise en raison de la pression des actionnaires institutionnels actifs dans le domaine de la responsabilité sociale.» Il constate que «les dirigeants des sociétés ne visent plus à localiser des activités là où les impôts sont les plus faibles, mais de parvenir à un taux d’imposition consolidé qui est accepté socialement».

Facture fiscale

La fiscalité helvétique correspond désormais à ce nouvel environnement. Avec la réforme fiscale des entreprises (RFFA) qui a aboli les régimes spéciaux, la Suisse s’est pliée aux exigences internationales. Pour l’Etat de Fribourg et la commune de Granges-Paccot, la nouvelle réglementation n’aura pas d’incidence négative sur les recettes fiscales. Elle pourrait même rapporter davantage de revenus. Avant la mise en œuvre de la RFFA, la holding Michelin n’était soumise qu’à l’impôt sur le capital au niveau cantonal et communal. Autrement dit, sa facture fiscale était relativement faible. Dorénavant, la Compagnie financière Michelin Suisse devra payer des impôts sur le bénéfice. «La Suisse reste attractive avec un taux compétitif en comparaison internationale. Et elle le demeurera même si la réforme Biden entre en vigueur au niveau mondial», estime l’avocat fiscaliste.


Direction de l’économie  et de l’emploi (DEE)  de l’Etat de Fribourg.
PHOTO: DR

Que veut cacher l’Etat de Fribourg?

Afin de pouvoir raconter l’histoire de l’implantation de la CFM à Granges-Paccot en 1988, Bilan a demandé de consulter les documents détenus par la Direction de l’économie et de l’emploi (DEE) de l’Etat de Fribourg. Or, celle-ci a répondu en novembre 2020 que «l’accès aux archives n’est pas envisageable, ces dernières contenant des informations confidentielles». Face à ce refus, nous avons invoqué en décembre 2020 l’accès aux documents officiels afin que la DEE revienne sur sa décision dans le délai de 30 jours prévu par la législation cantonale sur l’information. En raison de la crise sanitaire et économique qui a surchargé les services de la DEE, nous avons accepté de repousser celui-ci à plusieurs reprises.

Finalement, rendez-vous est pris le 4 mars 2021. Ce jour-là, le secrétaire général de la DEE nous a remis une liasse de documents comprenant surtout des coupures de presse. Leurs dates remontaient jusqu’à la deuxième moitié des années 1990, alors que notre demande visait 1988. Après une nouvelle recherche, le secrétaire général de la DEE nous a affirmé que celle-ci ne possédait aucune autre pièce. Il nous a priés par la suite de nous adresser aux Archives de l’Etat de Fribourg. Or, son responsable n’a retrouvé aucune trace des documents demandés. 

Secret de fonction

La DEE a-t-elle perdu des documents ou craint-elle que leur publication ne dévoile des avantages compromettants octroyés à la CFM? Voici ses explications: «Si nous n’avons pas accepté, dans un premier temps, de divulguer les documents demandés, c’est parce que le secret de fonction fait partie de l’ADN de toute promotion économique. Aucun échange constructif avec les entreprises ne serait possible sans que celui-ci ne soit garanti en raison des données sensibles tant techniques (secrets de fabrication, par exemple) que chiffrées (prévisions de bénéfices, par exemple) qui lui sont transmises. Il est d’ailleurs de plus en plus fréquent que les sociétés exigent que la promotion économique signe un accord de non-divulgation avant de nous les remettre. Toutefois, nous avons finalement donné au journaliste l’accès à l’ensemble du dossier Michelin. Ce dernier n’a visiblement pas trouvé les informations espérées. En outre, une fois les délais légaux passés, les documents peuvent être détruits en concertation avec les Archives de l’Etat de Fribourg.» 

Une médiation est en cours entre les parties et la préposée cantonale à la transparence.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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