Bilan

«Jamais l’hôtellerie n’a connu une telle crise, mais elle s’en relèvera»

Les hôteliers romands (ARH) changent de président en pleine tempête. Jean-Jacques Gauer, ancien directeur du Lausanne Palace, reprend la barre.

  • Jean-Jacques Gauer: «Aujourd’hui qui miserait dans le tourisme ou l’aviation pour les quatre ou cinq ans à venir?»

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  • Jean-Jacques Gauer gère aussi l’American Colony, à Jérusalem, et un Raffles à Varsovie.

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Après deux mois d’hospitalisation, le patron de l’Auberge du Raisin à Cully (VD) a réintégré son poste. Remis d’une lourde chute dans les vignes de Grandvaux, Jean-Jacques Gauer n’est pas prêt à oublier 2020. L’annus horribilis de l’hôtellerie-restauration, un monde où l’ex-directeur du Lausanne Palace et président des Leading Hotels of the World pendant vingt ans excelle.

A l’heure de l’interview, Genève, Neuchâtel, Fribourg, Vaud et le Jura viennent de décréter un deuxième confinement des bars et restaurants. En sa qualité de directeur de deux petits établissements de 24 chambres, avec le Major-Davel repris il y a deux ans, le futur président des hôteliers romands (ARH) avance que «cela va être compliqué pour un grand nombre d’hôteliers, restaurateurs et fournisseurs.

Mais la branche doit sans doute passer par là, même si sa situation est plus qu’inquiétante. Beaucoup d’entreprises vont être en péril. L’hôtellerie ne dégage pas des marges considérables, c’est une économie en flux tendu. Même avec les béquilles que l’on a reçues avec une rapidité remarquable, les RHT (indemnités pour réductions des heures de travail des employés) et les APG (allocations pour pertes de gains destinées aux indépendants), les hôteliers se sont endettés pour des années. Le délai des prêts Covid a été prolongé de cinq à huit ans, mais il faudra bien un jour rembourser les banques. Le taux d’intérêt est actuellement à zéro, mais seulement pour la première année. Au-delà, c’est l’inconnue.»

Un soutien ciblé

Quand bien même les prêts Covid permettent de soulager les patrons du paiement des salaires en cas de réduction d’horaire, il leur reste à payer de leur poche les charges sociales, les vacances et les jours fériés: «C’est là qu’il faudra une aide cantonale à fonds perdu», plaide Jean-Jacques Gauer. Dans Le Temps, l’hôtelier vaudois Eric Fassbind (7 établissements à Lausanne et Zurich) et qui agit en franc-tireur en dehors des associations professionnelles, a plaidé pour une aide ciblée afin d’éviter d’assister des canards boiteux. Il encourage même l’Etat à accompagner les hôteliers dans un processus de reconversion plutôt que de soutenir «une offre hôtelière pléthorique développée sur le scénario d’une croissance ininterrompue du tourisme mondial».

Un soutien ciblé accepté sur le principe par Jean-Jacques Gauer, qui précise: «Il faut quand même une aide d’Etat à fonds perdu, soit par la Confédération, soit par les cantons, à l’image de ce qui a été fait à Fribourg et Neuchâtel. Il ne s’agit pas de mettre un sparadrap sur un corps mutilé.» Cet hôtelier d’expérience internationale est aussi le gestionnaire à distance de l’American Colony, ancien palais de sultan à Jérusalem-Est, et d’un Raffles à Varsovie, propriété de Vera Michalski-Hoffmann, qui connaissent les mêmes problèmes dus au coronavirus: «Les aides de l’Etat y sont moins actives qu’en Suisse. A Jérusalem, l’American Colony a été refermé après deux mois d’ouverture estivale pour les gens venus de Tel-Aviv. Avec l’aviation clouée au sol, cela n’avait plus de sens.»

Arrivé au terme de son mandat, Philippe Thuner aura tenu la barre des hôteliers vaudois, puis romands pendant deux décennies. L’ARH, qui ne comprend pas Genève et le Valais en raison de son bilinguisme, compte près de 250 établissements de 1 à 5 étoiles, soit 7000 à 8000 employés. Mais si Fribourg a décrété une aide de 5 millions jusqu’à fin 2021 pour aider à payer les charges hypothécaires et que Neuchâtel a débloqué une aide de 1,7 million aux patrons en difficultés sur la base des nuitées 2019, les autres cantons sont plus prudents pour l’instant: «Il faudra poursuivre le dialogue avec les autorités et trouver les bonnes solutions entre les différents partenaires.»

L’hôtelier nouveau

Durement touché, le secteur touristique doit recevoir une aide à la promotion via Suisse Tourisme de 40 millions de francs, a annoncé ce printemps le Conseil fédéral. L’hôtellerie suisse a enregistré 1,3 million de nuitées en mars, soit un effondrement de 62,3% par rapport à la même période. Elles affichaient pourtant une croissance de 6% en janvier-février malgré l’absence des Chinois.

Dès lors, l’offre hôtelière romande est-elle surabondante? Des établissements au passé prestigieux sont à vendre, comme les Trois-Couronnes à Vevey et le Beau-Rivage à Genève, mais sans lien avec le Covid: «Il y a toujours eu des vagues d’acheteurs étrangers, Saoudiens, Qataris, Russes ou Chinois. Mais aujourd’hui qui investirait dans le tourisme ou l’aviation? Qui miserait dans ces domaines pour les quatre ou cinq ans à venir? On ne traverse pas une telle crise sans qu’elle laisse des cicatrices, et pas seulement en Suisse.»

Paradis des écoles hôtelières avec son emblématique EHL, la Suisse va-t-elle perdre un atout international? Hôtelier était jusqu’à présent une des seules professions que l’on pouvait exercer sur toute la planète. Cette certitude est mise en doute avec le coronavirus-sans-frontière. Pour Jean-Jacques Gauer, la profession n’est pourtant pas menacée: «On pourrait voir émerger une nouvelle race d’hôteliers. Avant, les jeunes aiguisaient leurs armes dans de grandes chaînes standardisées. Aujourd’hui, ils préfèrent être leur propre patron et leur propre entrepreneur. Hôtelier est un métier de passion, d’engagement. L’amour du métier ne peut pas être standardisé et se transmettre aussi facilement de génération en génération. On ne peut pas l’enseigner en ligne. A tout malheur correspond une opportunité. Nous sortirons différents de cette crise, mais l’hôtellerie s’en relèvera.»

Oliver Grivat

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