Bilan

Le cercle vicieux de la dette publique

Depuis trente ans, les banques centrales s’enferment dans leur politique de taux bas. L’illusion du remboursement par la croissance interroge sur la pertinence des théories économiques.

Les Etats-Unis sont endettés à hauteur de 105% du PIB, contre 250% pour le Japon.

Crédits: Bloomberg/Getty images

Elle s’est construite insidieusement dans une majorité de pays de l’OCDE au fil des années puis des décennies, à coup de déficits budgétaires répétés avec constance. En 2017, la dette publique atteignait ainsi 62 000 milliards (75% du PIB mondial), dont près d’un tiers pour les seuls Etats-Unis. Avec 105% de son PIB, l’Etat américain n’est pas le plus endetté en proportion puisqu’on retrouve l’Italie à 132%, la Grèce à 180% et, surtout, le Japon à 250% de son produit intérieur brut (contre 10% en 1989). 

Pour relancer le pays après la crise financière et économique du tournant des années 1990, la Banque centrale du Japon avait instauré une baisse drastique de son taux directeur de 6% en 1991 à 3% en 1993, puis 1% en 1995, barre qui ne sera plus dépassée pendant dix-sept ans, sans parvenir pour autant à faire revenir la croissance. 

Un échec qu’explique Michel Girardin, économiste et professeur à l’Université de Genève: «Les banques commerciales n’ont pas injecté les liquidités de la Banque centrale dans l’économie, car elles avaient déjà trop de crédits non performants à leur bilan. Il y a aujourd’hui un risque de «japonisation» de l’Europe, avec des banques qui empruntent à taux 0 et préfèrent acheter des obligations d’Etat à 0,5% plutôt que de favoriser la croissance par l’octroi de nouveaux crédits.» 

Selon Marc Chesney, directeur de l’Institut de banque et finance de l’Université de Zurich, la crise de 2008 n’a fait qu’aggraver la situation: «Le problème, c’est que les montants énormes d’argent public injectés dans les banques après 2008 n’ont pas été suffisamment affectés au financement de l’économie réelle. Ils ont trop souvent stagné dans le système financier lui-même. Ce qui explique que l’explosion de la dette publique ne se soit pas traduite par de l’inflation, mais par une hausse des marchés boursiers.» 

Marc Chesney: «Le néolibéralisme atteint aujourd’hui ses limites.» (Crédits: Dr)

Une sortie délicate

Dans un contexte de renchérissement faible, inférieur à 2% dans l’OCDE, les banques centrales maintiennent leur politique de taux zéro (confirmée en début d’année par la BCE et la Banque centrale du Japon) pour maintenir le fardeau supportable. Les velléités de remontée, lancées par Jerome Powell
de la Réserve fédérale américaine, ont connu un coup d’arrêt en ce début d’année. Michel Girardin rappelle
à ce sujet que «la dette reste supportable tant que la charge des intérêts reste inférieure au produit de la croissance. Une hausse marquée des taux serait létale.» Alors qu’une reprise de l’inflation semble peu probable, l’expert met en garde contre certains risques à terme: «Les politiques accommodantes d’émission et de rachat de titres ont montré leurs limites dans l’histoire. Les gens finissent par ne plus avoir confiance dans le papier, ce qui peut entraîner des spirales inflationnistes, comme on l’a vu dans l’Allemagne des années 1920 ou plus récemment au Venezuela. C’est un cygne noir, mais qui ne peut pas être totalement exclu.»

Mario Draghi a évité l’implosion de l’euro: «Nous ferons tout ce qui est nécessaire...» (Crédits: AFP)

Le danger pèse de façons diverses. La dette japonaise n’est exposée qu’à hauteur de 7% à l’étranger, à la différence de l’Europe où les créances d’un pays sur l’autre constituent une part souvent majoritaire. Créancier principal, l’Allemagne, à hauteur de 7000 milliards. «L’erreur en Europe est d’avoir créé une unité monétaire sans unité des politiques budgétaires, relève Michel Girardin. Ça a été le déclencheur de la crise grecque, qui aurait pu provoquer une implosion de l’euro. Il a été sauvé grâce au fameux discours du président de la BCE Mario Draghi en 2012 («Nous ferons tout ce qui est nécessaire...»), mais les problèmes structurels demeurent. Si un Allemand prend la tête de la BCE à l’automne, on risque d’assister à un durcissement.»

Michel Girardin: «Une hausse marquée des taux serait létale.» (Crédits: Huc)

En quête d’un nouveau souffle

En matière de dette publique, la Suisse fait figure de bonne élève (30% du PIB), mais le niveau du crédit domestique (170% du PIB) pose également la question de la difficile remontée des taux, déjà entravée par les besoins de la BNS de soutenir le franc suisse par des taux négatifs.  

Pour sortir du cercle vicieux, endettement-taux bas-stagnation, certains experts relèvent la faiblesse des approches économiques actuelles qui auraient fait leur temps, comme l’affirme le professeur Marc Chesney: «Il faut changer de paradigme économique, comme cela a été plusieurs fois le cas dans l’histoire. Le keynésianisme a bien fonctionné durant la période de reconstruction de l’après-guerre, puis moins quand le marché a été saturé en biens de consommation. Le néolibéralisme atteint aujourd’hui ses limites.» Il plaide pour l’adoption de solutions innovantes comme une microtaxe de 0,1% sur les transactions électroniques, qui représentent environ 100 000 milliards par an en Suisse, soit 150 fois le PIB.

Marc Chesney estime également qu’un «pardon» est à considérer malgré l’opposition répétée de créanciers comme l’Allemagne, qui a par ailleurs refusé de payer de véritables réparations liées aux exactions des nazis et de la Wehrmacht en Grèce durant la Seconde Guerre mondiale: «Et pourtant, en 1953, dans le cadre d’un accord signé à Londres, la dette allemande fut réduite d’environ 60%. Cet effacement joua un rôle-clé dans le redressement de la RFA.» 


«C’est la dette qui les gouverne»

En 1989 Depuis l’invention de la comptabilité par les Sumériens jusqu’au niveau jugé alors inquiétant d’une dette américaine à 3000 milliards, Bilan entamait en juin 1989 un feuilleton ambitieux consacré à la dette, qui mettait en évidence des cycles et des constantes. Grands pardons, effacements consentis ou imposés par la faillite d’Etats (notamment l’Empire de Charles Quint ou l’Etat français à la mort de Louis XIV, dont les rêves de domination avaient ruiné les finances nationales), les auteurs dessinaient une histoire du monde orientée par la question de la dette. 

Difficile toutefois de prévoir, il y a trente ans, l’endettement structurel à suivre qui allait amener les banques centrales vers une politique de taux très bas à long terme, à la sortie aujourd’hui incertaine. 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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