Bilan

«Le climat, c’est le marché du siècle»

Invité par le Collège Champittet, l’explorateur et médecin Bertrand Piccard a donné une conférence sur sa vision du monde de demain, et particulièrement du changement climatique.

Bertrand Piccard: «Les chefs d’entreprise doivent comprendre que leur avenir est dans la lutte contre le changement climatique.»

Crédits: Solar Impulse

C’est devant 500 enfants totalement absorbés par ses paroles que Bertrand Piccard, ancien élève du Collège Champittet à Pully (VD), s’est exprimé sur le monde de demain. Le psychiatre et aéronaute suisse leur a parlé des rêves, des peurs et des interrogations qu’il avait, lui aussi, à leur âge. Mais aussi de l’importance d’avoir un état d’esprit de pionnier, de savoir se remettre en question, de ne pas avoir peur de l’échec, de saisir les opportunités et surtout d’avoir confiance en ses rêves. 

Quel est votre sentiment en revenant, quarante ans après, dans ce collège où vous avez étudié?

Cela me replonge dans mes années où je pratiquais le deltaplane, où je commençais à rêver d’aventure après avoir rencontré les astronautes du programme spatial américain. Mon père me racontait ses expériences et celles de mon grand-père. Adolescent, je voulais déjà être explorateur mais je me demandais comment faire. J’étais en plein doute. 

Aujourd’hui, vous avez réalisé votre rêve?

Oui, complètement. Mais cela a nécessité beaucoup de travail. Pour réaliser ses rêves, il faut prendre des options, des risques et des décisions. Depuis toujours, j’ai eu une boussole qui ne me montrait pas le nord, mais l’inconnu, ce qui n’a pas encore été accompli.

Que pensez-vous des mouvements actuels pour le climat incarnés par la jeune Greta Thunberg?

J’encourage à 100% ces mouvements car cette initiative mondiale montre aux gouvernements qu’il existe un soutien populaire pour prendre des décisions en faveur d’une politique environnementale et climatique cohérente. La volonté politique n’existe que s’il y a une volonté populaire. 

Mérite-t-elle le Prix Nobel de la paix?

Oui, ce mouvement a été lancé par elle, donc elle mérite le Prix Nobel de la paix. 

Faut-il arrêter de prendre l’avion? 

Il faut le moins possible d’interdictions. Il faut par contre donner des solutions technologiques ou imposer des réglementations gouvernementales pour que l’impact de nos comportements sur l’environnement soit réduit. Pour les voyages en avion, il suffit d’ajouter une taxe kérosène. Une telle loi rendrait l’aviation neutre en émission carbone. En effet, si les émissions carboniques étaient taxées, elles pourraient être compensées grâce à l’investissement de ces revenus dans des projets en énergie renouvelable. C’est la voie la plus rapide pour le faire mais cela nécessite un certain courage politique et, malheureusement, il en manque beaucoup. D’où l’importance des manifestations populaires pour donner l’impulsion.

La Suisse est-elle bonne élève en matière de protection de l’environnement? 

Non, pas particulièrement. Mais comme la nature est belle et qu’il y a moins de papiers qui traînent par terre, on pense qu’il n’y a pas de problème alors qu’il y a de la pollution, même si celle-ci n’est pas visible. Le problème en Suisse, c’est que les industriels n’ont pas compris que la lutte contre le changement climatique représente le marché du siècle. Tout ce qui est lié aux énergies renouvelables et à l’efficience énergétique est créateur d’emplois et de croissance économique. Malheureusement, l’industrie pense toujours que la lutte contre le changement climatique va lui coûter cher alors qu’aujourd’hui c’est la seule chose qui va rapporter de l’argent. 

Si on veut développer une croissance économique, il faut offrir aux consommateurs ce qu’ils ne possèdent pas encore comme, par exemple, des maisons mieux isolées, des pompes à chaleur, des ampoules LED, des technologies propres, des voitures électriques et des réseaux intelligents. C’est là qu’on créera des emplois, qu’on générera du profit tout en protégeant l’environnement. Les chefs d’entreprise doivent comprendre que leur avenir est là et que, s’ils ne changent pas, leurs concurrents étrangers viendront vendre leurs technologies propres aux consommateurs suisses. 

Aujourd’hui, nous dépensons 13 milliards de francs par année pour acheter du pétrole à l’étranger, un montant qui devrait être utilisé dans les énergies renouvelables. Il faut juste faire évoluer les mentalités. 

Bertrand Piccard  a effectué le premier tour du monde  en ballon et copiloté l’avion solaire «Solar Impulse» (Crédits: Bertrand Piccard).

Développer au maximum les véhicules électriques, c’est aussi ça l’avenir?

Oui, bien sûr. Un bus électrique est plus cher à l’achat qu’un bus diesel, mais sur l’ensemble de sa vie, il permet de gagner 400 000 francs. Il faut vraiment que les gens comprennent qu’on ne parle pas uniquement d’environnement mais également de gain financier. Aujourd’hui, les pays qui ont pris les mesures les plus drastiques pour lutter contre les émissions de CO2 ont la plus grande croissance économique comme la Suède, le Danemark, l’Ecosse, le Portugal ou encore la Californie. 

Durant tous vos différents périples, qu’est-ce qui vous a le plus marqué au niveau du changement climatique? 

De voir que sur certaines villes d’Europe, il y a le même «smog» que sur les villes chinoises. Et on continue à accepter des voitures à essence, des chauffages à mazout, des maisons mal isolées, avec des vieilles technologies qui datent du début de l’ère pétrolière. C’est une aberration. Aujourd’hui, il faut devenir logique autant qu’écologique. 

Etes-vous optimiste sur l’avenir?

Je suis très optimiste quand je vois le nombre de solutions qui existent, mais je suis pessimiste quand j’observe les difficultés à faire adopter des règles pour encourager ces solutions.  

Justement, vous soutenez de nombreuses entreprises qui cherchent des solutions pour protéger l’environnement au travers de votre fondation? 

En effet, la Fondation Solar Impulse est en train de sélectionner 1000 solutions capables de protéger l’environnement de façon économiquement rentable. Le but est d’en faire un portoflio que nous irons présenter aux chefs d’Etat afin de faire évoluer les réglementations. Tant que les entreprises peuvent polluer autant qu’elles le veulent, elles n’adopteront pas de nouvelles technologies. D’où la nécessité de légiférer. Et il faut surtout arrêter d’attendre que l’impulsion vienne d’ailleurs. Chaque pays doit commencer à le faire.

Faites-vous régulièrement un travail de lobby dans ce sens?

Je travaille beaucoup avec la Commission européenne, les Nations Unies et plusieurs pays. Je voyage avec des commissaires européens pour promouvoir des réglementations autour de la protection de l’environnement. 

Quel est le message que vous souhaitez transmettre aux lecteurs de Bilan?

Aujourd’hui, il faut avoir une vue systémique. Nous ne pouvons plus avoir le nez dans le guidon et continuer à faire ce que nous faisons. Les industriels et les politiques doivent se remettre en question et mettre en avant les solutions qui commencent à exister aujourd’hui, d’autant plus qu’elles sont rentables. 

Prônez-vous la décroissance?

Pour moi le débat entre croissance et décroissance ne mène nulle part. Ce que nous devons instituer, c’est une croissance qualitative, et ne pas continuer avec la croissance quantitative qui ne mène qu’au désastre. La croissance qualitative n’a pas de limite, elle permet de remplacer tous les produits actuels par des produits plus efficients et plus propres. 

Vos projets à moyen-long terme?

Pour l’instant, je mène ce projet au sein de ma fondation, mais je ne suis pas à l’abri d’un nouveau rêve. 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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