Bilan

Genève: Le gel des dérogations pour densifier la zone villa menace l’emploi

A Genève, Antonio Hodgers a gelé la possibilité de construire plus densément en zone villa le temps de mener une réflexion sur la qualité des réalisations. Problème: ce moratoire pris sans consultation et concertation préalables aura des conséquences néfastes sur l’emploi. Témoignages.

La densification de zones urbaines et périurbaines fait débat à Genève.

Crédits: Keystone

Depuis le 28 novembre, le département du territoire du Canton de Genève n’accorde plus de dérogations pour les projets de densification en zone villas. Sans surprise, cette mesure qui vise à faire respecter les identités propres à chaque commune, et ainsi d’éviter des projets en désaccord avec les prérequis esthétiques et environnementaux, a fait grand bruit dans les milieux de la construction.

Pour rappel, une loi votée en 2013 permettait jusqu’à présent aux propriétaires de parcelles en zone villas de construire de manière plus dense. Ces dispositions, qui ne devaient être utilisées que de manière dérogatoire, sont devenues la règle, assure Antonio Hodgers, le Conseiller d’Etat chargé de l’aménagement du territoire, tout en précisant qu’il ne s’agit pas de fermer la porte à la construction de logements, mais d’être plus exigeant sur la qualité.

Les risques de licenciements

Carmelo Stendardo, associé du bureau d'architectes 3BM3. (Nicolas Schopfer)
Carmelo Stendardo. (Nicolas Schopfer)

Pour les associés des bureaux d’architectes, une telle camisole de force ne peut cependant que conduire au licenciement de nombreux employés. «Décréter de manière abrupte un moratoire sur la densification de la zone villa, qui pourra s’étendre sur plusieurs années puisque nul ne sait combien de temps il faudra aux communes pour élaborer leurs réflexions, aura un impact certain sur de nombreux bureaux d’architectes, mais aussi sur les mandataires spécialisés ainsi que sur les entreprises qui vivaient grâce aux habitats groupés, assure Carmelo Stendardo, associé du bureau d’architectes 3BM3. Toutes ces personnes travaillaient dans un cadre légal. Du jour au lendemain, on les prive de leur source de revenu.»

Associé d’un petit bureau, Monsieur Dupond* confirme: «Les petites structures vont être obligées de licencier ou de mettre la clé sous la porte. Pour ma part, cela fait une année que je travaille sur certains projets. Quatre mandats tombent à l’eau à cause de cette mesure, étant précisé que je ne suis payé que si j’obtiens l’autorisation de construire.»

Il ajoute que cette mesure, prise sans consulter les associations et les professionnels du terrain, n’était pas nécessaire. «Il suffisait d’être plus sévère dans l’octroi des permis de construire. Au lieu de mettre tout le monde dans le même bateau, Monsieur Hodgers aurait dû se demander pourquoi l'Etat laisse passer des projets sans vision d’ensemble, qui aboutissent à la destruction du bâti et de la biodiversité? Certains promoteurs ont effectivement bétonné la zone villa pour gagner de l’argent, mais ce n’est pas une raison pour sanctionner les architectes qui font des petits immeubles de qualité, lesquels répondent à une demande de la population.»

Ces propos font écho à ceux formulés par Patrice Bezos, associé du cabinet Favre et Guth: «Il existe un problème de densification mais ce n’est pas en faisant un moratoire qu’il sera résolu. La méthode choisie par Monsieur Hodgers n’est pas démocratique. En tant que conseiller d’État, il aurait dû proposer une modification de la loi de 2013 auprès du Grand Conseil. En outre, il existait d’autres leviers. Monsieur Hodgers aurait par exemple pu demander à la commission d’architecture d'être plus sélective ou d'arbitrer en faveur d'un préavis communal lorsque le projet proposé n'est pas de qualité».

Selon Monsieur Dupond, les entreprises générales ont par ailleurs beaucoup trop de pouvoir. «Elles virent les architectes qui ont conçu le projet initial et gardent en interne un MPQ (mandataire professionnellement qualifié) dont le rôle se limite à signer les plans. Le travail est ensuite effectué à moindre frais par des dessinateurs peu qualifiés qui n’ont pas la formation adéquate pour densifier ces zones de manière qualitative. C’est la raison pour laquelle l’architecte devrait être responsable du projet du début à la fin. S’il y avait une mesure à prendre, c’était celle-là!»

Un débat empreint de schizophrénie

Dans un autre style, Carmelo Stendardo soutient la même idée. «La décision du Conseiller d’Etat demeure incompréhensible. Le département, dont la mission, faut-il le rappeler, est également de lutter contre la pénurie de logements, dispose d’autres moyens pour refuser la construction de projets dérogatoires, à l’architecture médiocre et sans vue urbanistique d'ensemble. Certaines communes, dont Vandœuvres fait partie, ont par exemple demandé des images directrices en amont des projets pour une lecture plus large de l’impact de ces derniers sur le territoire. Elles ont également fait appel à des mandataires de qualité pour les aider à cadrer des projets de densification.»

Enfin, il est important de souligner que le problème de la densification n’est pas l’apanage exclusif de la zone villa. «Le débat est bien plus large et malheureusement trop souvent empreint de schizophrénie, poursuit Carmelo Stendardo. Il suffit de voir le résultat des dernières votations sur l’aéroport. Il est surprenant de constater que les communes qui s’opposent le plus à la densification sont celles qui ont voté le plus contre l’initiative populaire pour contenir le développement de l'aéroport. J’ai beau chercher une cohérence, mais je n’en trouve point.» Et de conclure: «Comme toujours, faites ailleurs ce que nous ne voulons pas chez nous! Faisons subir aux autres les nuisances que nous ne supportons pas sous nos fenêtres!»

*nom d’emprunt

Castilloamanda2018 Nb
Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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