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Magdalena Martullo-Blocher: «Je me rends à Berne à contrecœur»

Pour la CEO du groupe Ems-Chemie, l’évolution du Parlement freine la possibilité pour les entrepreneurs de s’engager intensément en politique.

Magdalena Martullo-Blocher dans son usine de Domat/Ems (Grisons). La CEO se bat pour continuer de produire en Suisse malgré des coûts plus élevés.

Crédits: EMS

Magdalena Martullo-Blocher cultive la double casquette. La première, celle de CEO du groupe Ems-Chemie (abrégé EMS), elle l’a héritée directement de son père Christoph en 2004, lorsqu’il a été élu au Conseil fédéral et a vendu ses parts à ses quatre enfants. Elle travaillait alors pour le groupe de spécialités chimiques et polymères haute performance depuis trois ans, après des études de gestion d’entreprise à l’Université de Saint-Gall et divers emplois chez Rivella et Johnson & Johnson. Elle remplit son rôle avec succès: le chiffre d’affaires d’Ems-Chimie a bondi de 38% au premier semestre 2021 (voir encadré).

Parallèlement, sa deuxième casquette est celle d’une citoyenne engagée: membre notamment des comités d’EconomieSuisse et de ScienceIndustries, Magdalena Martullo-Blocher est vice-présidente de l’UDC Suisse et conseillère nationale. Bilan l’a rencontrée lors d’un entretien exclusif.

Il y a plusieurs décennies, le Parlement fédéral comptait beaucoup plus d’entrepreneurs qu’aujourd’hui. Comment l’expliquez-vous?

La fonction de parlementaire fédéral s’est complètement professionnalisée. Le temps nécessaire pour assurer une députation a considérablement augmenté, notamment car les votes sous la Coupole sont souvent très serrés et que chaque voix compte. En outre, les thèmes débattus tournent de plus en plus autour de finesses juridiques et abordent de moins en moins les grandes opportunités pour la Suisse. A cause de ces évolutions que je regrette, la plupart des entrepreneurs n’ont ni l’intérêt ni le temps de s’engager intensément en politique.

Lorsque je suis devenue actionnaire majoritaire, j’avais 34 ans et étais enceinte de six mois

N’auriez-vous pas plus d’influence politique en étant hors du Parlement?

Je dois vous avouer que je me rends à Berne à contrecœur. Je regrette aussi le manque d’expériences pratiques ou internationales au sein du Parlement. Figurez-vous que dans la Commission de l’économie et des redevances, on trouve même une étudiante Verte! Dans ce contexte, je pense que mon expérience est utile au Parlement. Plus généralement, je suis convaincue que le système politique suisse est extraordinairement bon, notamment grâce à la décentralisation et à la démocratie.

La Suisse est-elle vraiment aussi innovante que le suggèrent les classements mondiaux?

Non seulement la Suisse est très innovante, mais elle doit absolument le rester pour compenser ses coûts élevés, y compris en comparaison avec nos voisins directs. D’après nos données internes, nos employés en Suisse coûtent 70% de plus qu’en Allemagne, frais annexes considérés. Pour conserver notre avance dans l’innovation, le plus important est de s’assurer que notre système fiscal encourage les entreprises à réaliser des bénéfices. En revanche, la distribution de subsides et de crédits favorise plutôt des entreprises en manque de liquidité.

EMS produit un boîtier ultrarésistant qui monitore la vie des bovins. (Ivo Vögel)

Etes-vous satisfaite de la fiscalité des entreprises dans le canton des Grisons?

L’imposition des entreprises est compétitive dans notre canton, en particulier pour les sociétés internationales et innovantes. Etant donné l’attractivité de la fiscalité suisse, la moitié de nos profits sont imposés dans ce pays.

La moitié de votre production est localisée en Suisse, où vous ne réalisez que 4% de vos ventes. Ce choix est-il dicté par des considérations politiques?

Nous avons bien sûr évalué le bien-fondé de continuer à produire en Suisse. Ce faisant, notre attitude a toujours été qu’il fallait absolument trouver des solutions compétitives pour garder nos usines dans ce pays. Pour cette raison, nous mettons énormément l’accent sur l’innovation et la modernité de notre outil productif. C’est précisément pour renforcer notre présence dans les Grisons que nous avons décidé d’investir dans ce canton 300 millions de francs sur cinq ans.

Est-ce que des agences de promotion économique ont tenté d’attirer certaines de vos activités – voire votre siège – hors de Suisse?

Absolument! Les autorités singapouriennes nous ont rendu visite pour vanter les atouts de leur pays tout en nous proposant des incitations spécifiques. Néanmoins, j’ai trouvé que Singapour était un pays relativement cher pour nos activités. De plus, comme nous sommes une entreprise très innovante, nous sommes au bénéfice d’une fiscalité compétitive en Chine.

Nous devons commencer à négocier avec l’Union européenne l’importation d’électricité

Quelle est votre position concernant l’alimentation électrique en Suisse?

Une alimentation électrique sûre et bon marché est vitale pour le succès des entreprises industrielles, créatrices de nombreux emplois. A titre d’exemple, une interruption de courant de moins d’une seconde coûte 250 000 francs à EMS. La fermeture annoncée des centrales nucléaires en Suisse génère de grandes incertitudes car un tiers de notre approvisionnement en électricité viendra à manquer. En plus, l’Union européenne ne pourra pas nous fournir cette électricité manquante.

Quelles solutions appelez-vous de vos vœux?

Par réalisme, nous devons utiliser nos centrales nucléaires aussi longtemps qu’elles restent sûres. Nous devons également commencer à négocier avec l’Union européenne l’importation d’électricité, notamment car les pays de cette union sont également confrontés à un manque programmé d’électricité, particulièrement en hiver. Et, comme solution de repli, nous sommes même contraints de planifier la mise en place d’une centrale à gaz. En parallèle, nous devons bien sûr poursuivre nos efforts visant à améliorer les nouvelles technologies durables, y compris dans le domaine nucléaire.

Pensez-vous que d’autres pays, par exemple la Chine, seront bientôt capables de rivaliser avec la Suisse dans le domaine de l’innovation?

Mon premier voyage d’affaires en Chine date de 1985. Depuis, je passe deux semaines par an dans ce pays et, comme tout le monde, j’ai été impressionnée par son développement et son ambition. A la suite de ces voyages, je ressens une très forte motivation pour la Suisse et pour EMS: nous devons absolument devenir encore meilleurs et encore plus rapides sur tous les tableaux. D’ailleurs, tous les vendeurs et les chercheurs d’EMS ont l’obligation de faire une visite en Chine pour qu’ils puissent se rendre compte par eux-mêmes de la capacité et des progrès des Chinois.

Certaines entreprises industrielles comme ABB investissent des sommes considérables pour renforcer leur marque et, notamment, pour attirer des employés compétents. Quid d’EMS?

Je n’en vois pas la nécessité. Dans notre domaine, nous sommes déjà très connus dans le monde, notamment auprès des universités et des écoles techniques. De plus, notre crédibilité est forte car nous avons de nombreuses références et parce que notre entreprise est dirigée par sa propriétaire. Finalement, ma propre notoriété contribue également à l’attraction de talents.

Le groupe de chimie est le plus important formateur d’apprentis des Grisons. (Peter Fuchs)

A cause de la pandémie, certains de vos compétiteurs sont probablement face à des difficultés financières. Est-ce que cela est synonyme d’opportunités d’acquisitions pour EMS?

Pas vraiment. Certains grands groupes ont bien de petites divisions qui pourraient nous intéresser. Néanmoins, ces petites divisions ne sont pas à vendre car elles sont très profitables. En outre, des sociétés familiales pourraient aussi retenir notre attention, mais leurs propriétaires ne souhaitent pas être acquis. De toute façon, nous préférons développer nous-mêmes de nouvelles affaires: cette croissance organique nous épargne également toutes les difficultés liées à l’intégration des acquisitions.

EMS Holding est coté à la Bourse suisse. Ressentez-vous des pressions court-termistes?

Pas du tout! Nos actions cotées en bourse appartiennent à un grand nombre de privés et ces actions sont souvent transmises de génération en génération. Sauf en période pandémique, presque 3000 actionnaires – représentant 99% des droits de vote – participent à nos assemblées générales. Ces dernières sont des véritables fêtes populaires et incluent des présentations de nos innovations, de la musique et des repas à trois plats. Finalement, depuis que je suis aux commandes d’EMS, nous avons toujours versé des dividendes.

Quels sont les risques que des grands fonds profitent du fait que vos actions nominatives ne sont pas liées et obtiennent une partie significative des droits de vote, devenant ainsi de véritables activistes?

Ces risques sont très réduits en considération de la forte valorisation de notre entreprise. De plus, convaincre nos petits actionnaires de vendre n’est certainement pas une chose aisée.


Ems-Chemie

Ems-Chemie a communiqué une croissance de 38% du chiffre d’affaires au premier semestre 2021, profitant notamment de la reprise de l’économie mondiale. Basé dans le canton des Grisons et coté à la Bourse suisse, le groupe de spécialités chimiques et polymères haute performance compte 25 sites de production, répartis dans 16 pays, pour plus de 2500 employés. L’année passée, ses ventes nettes se sont élevées à 1,8 milliard de francs pour une marge EBIT de 28,6%.


«Je suis opposée aux quotas»

Parmi les membres de votre conseil et de votre équipe de direction, on ne trouve qu’un étranger (un Allemand) et une seule femme. Vous ne croyez pas aux bienfaits de la diversité?
Je suis en effet la seule femme, mais peut-être que je compte pour deux!... (Eclats de rires.) Et nous avons tous à notre actif une multitude d’expériences internationales en tant que fournisseurs et fabricants de machines: cela est bien plus important que nos nationalités. De toute façon, je suis fondamentalement opposée aux quotas.

Lorsque vous avez pris les manettes d’EMS, quels conseils avez-vous reçus de votre père?

Mon père n’est pas une personne qui prodigue de nombreux conseils. De lui, j’ai surtout appris les principes du management, notamment l’importance d’agir durant les périodes de vaches grasses comme en période de crise.

Votre style de management est-il influencé par votre statut d’actionnaire majoritaire?

Bien sûr! Trois semaines après l’élection de mon père au Conseil fédéral en décembre 2003, je suis devenue actionnaire majoritaire. J’avais alors 34 ans et étais enceinte de six mois. En tant que jeune dirigeante, j’avais déjà une vision à long terme car je devais absolument réussir pour repayer les dettes contractées lors de l’achat des actions de mon père.

A votre regret, beaucoup de sociétés suisses sont dirigées par des CEO étrangers. Pourtant, beaucoup adorent la Suisse et deviennent Suisses dès que…

Sans doute, mais ils ne connaissent pas bien le système démocratique suisse. Et ils ne s’engagent pas assez dans la politique pour renforcer nos conditions-cadres.


* Philippe Monnier, ancien directeur général du Greater Geneva Bern Area, est administrateur de plusieurs sociétés internationales, dont Way Ray, Pagaia Group et ProNed.

Monnier Philippe
Philippe Monnier

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Philippe D. Monnier interviewe des leaders économiques et politiques depuis une vingtaine d’années, en parallèle avec d’autres activités. De nationalité suisse et mexicaine, il a grandi au Japon, en Suisse et au Mexique et a résidé dans une dizaine pays où il a étudié et dirigé plusieurs entreprises. Il a aussi été en charge pendant cinq ans du Greater Geneva Berne area. Actuellement, il est également actionnaire et administrateur de plusieurs entreprises internationales.

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