Bilan

Maurizio Totta, de la pierre à la terre

La société ASF possède au Brésil une superficie équivalente à un quart de la Suisse. En misant sur une exploitation durable de cette forêt, elle dégage des rendements à deux chiffres.

  • En Algarve, sa centrale solaire photovoltaïque entrera en production en février 2020.

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  • Maurizio Totta pose dans une forêt de teck de l’Etat d’Acre au Brésil.

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L’histoire débute en mai 2008. Maurizio Totta est alors CEO de la société immobilière familiale en Autriche qui possède le plus grand centre commercial d’Europe, le SCS, Shopping City Sud près de Vienne. Avec 25 millions de visiteurs par an, il réalise environ un milliard d’euros de chiffre d’affaires. Cette année-là, SCS est vendu au français Unibail pour 627 millions d’euros, hors dettes. Résultat, les multiples bénéficiaires de la Fondation de famille se retrouvent à la tête d’une importante fortune. Mais que faire de cet argent?

«A 49 ans, j’avais fait toute ma carrière dans le groupe familial en Autriche, mais depuis 1977 nous possédions aussi des terrains en Argentine sur lesquels nous avions développé une activité forestière, ce fut le déclic», lance Maurizio Totta. Au nord de Buenos Aires, cette affaire est florissante. Dans un pays où l’économie enchaîne les crises depuis des décennies, avec des dévaluations successives du peso argentin, l’exploitation de la famille Totta a réalisé, ces quarante dernières années, un taux de rendement interne (TRI) de 9% en dollar. Cette expérience positive lui donne la certitude qu’il faut investir dans le sol et les arbres. Cet ingénieur en mécanique décide de devenir un «impact investor», à savoir de miser sur une stratégie d’investissement cherchant à générer des synergies entre impact environnemental et sociétal
d’une part, et retour financier d’autre part. Maurizio Totta va donc passer de la pierre à la terre.

La plus grande centrale solaire photovoltaïque d’Europe

Il lui faudra sept ans pour trouver où investir de façon réfléchie. Mais ensuite, il fait les choses à grande échelle. «Que le projet soit petit ou grand, le travail est le même et il faut penser aux développements futurs», explique-t-il enthousiaste. En 2015, en 24 heures, il prend la décision d’acheter 1500 hectares au Portugal, en Algarve. Une terre très peu fertile qu’il obtient à bon prix. Son idée: y produire de l’énergie électrique car une ligne à haute tension passe sur la propriété. «J’avais acheté ces terrains pour déployer moi-même le projet photovoltaïque, cependant, peu après l’achat, on m’a présenté la possibilité d’un investissement en Amazonie ayant un impact environnemental et social encore plus intéressant», précise Maurizio Totta.

Tout en restant propriétaire à 100% du terrain, il décide de trouver des partenaires pour assurer la mise en œuvre du projet au Portugal. Ce sera chose faite dès l’an prochain. La plus grande centrale solaire photovoltaïque d’Europe, sans subventions, entrera en production en février 2020. Sur 320 hectares, elle bénéficie d’une puissance installée de 219 MW et devrait produire 360 GWh par an. Le développement est assuré par la société irlandaise WElink, puis le propriétaire final sera Allianz Capital Partner.

Maurizio Totta se concentrera sur le Brésil pour ses nouveaux investissements. Et en Amazonie, il met la main à la poche. En 2016, il s’associe avec des amis brésiliens qui cherchent un partenaire pour acheter des terres et reprendre une exploitation forestière qui est à l’arrêt. Il se lance dans l’aventure et investit des dizaines de millions de dollars pour relancer et développer cette affaire. Maurizio Totta est aujourd’hui l’un des principaux actionnaires et le directeur d’ASF Brésil qui contrôle 11 000 km2 de forêt vierge amazonienne, soit l’équivalent d’environ un quart de la superficie de la Suisse. «On peut encore acheter des surfaces pour 500 dollars par hectare, mais après encore faut-il les exploiter intelligemment», relève l’entrepreneur. Actuellement, approximativement 50% des 4 200 000 km2 de l’Amazonie appartiennent à des privés, 25% à l’Etat et 25% sont des réserves indios.

Multiples certifications

La société a développé un système de gestion durable qui permet de protéger à 100% le couvert de la forêt et ainsi de limiter les risques d’incendies. ASF a entrepris de réaliser un inventaire des espèces d’arbres les plus précieuses pour gérer très précisément les abattages car il s’agit de conserver la biodiversité et de couper les arbres les plus vieux avant leur mort naturelle. En effet, l’Amazonie est un énorme réservoir de carbone qu’il faut gérer. Une forêt âgée engendre un bilan carbone quasiment neutre car quand un arbre meurt, il se décompose et libère du carbone dans l’atmosphère. Le taux de renouvellement de la forêt, avec des jeunes arbres en croissance, est donc la base d’une gestion saine. ASF prévoit de couper 10% des arbres tous les vingt-cinq ans tout en reboisant.

La société contrôle toute la chaîne de la coupe et reforestation, à la production de planches, de parquets ou de contreplaqué puis à l’exportation. Le bois est vendu par container, principalement en Europe et aux Etats-Unis. De multiples certifications confirment la durabilité de l’exploitation. «Nous sommes capables de savoir exactement de quel arbre provient chaque planche», affirme Maurizio Totta. ASF possède actuellement une capacité de production de 100 000 m3 par an avec 500 employés, mais la société est en expansion pour répondre à une demande en forte croissance. «Nous allons replanter 20% de la surface avec des bois précieux très durs et résistants, l’ébène et le teck, qui sont les plus rentables pour l’exploitation», précise Maurizio Totta.

Impliquer les acteurs locaux

Du côté des organisations de protection de l’environnement, cette exploitation est plutôt bien perçue. C’est certes un business, mais en même temps une alternative très efficace face aux incendies intentionnels et la meilleure façon de préserver l’Amazonie sur le long terme. Tant pour les politiciens que pour la population locale, la préoccupation principale est le développement de la région avec la création d’emplois stables. Pour eux, très souvent les aspects environnementaux ne sont que secondaires. Les habitants sont prêts à tout pour assurer leur survie, y compris à brûler la forêt pour ensuite cultiver les terres. Il faut donc trouver un compromis qui prenne en compte toutes les données de l’équation.

ASF mise sur la participation active de groupes locaux avec des incitations au développement et comme but la création d’emplois à long terme pour les populations locales. «Nous travaillons avec toutes les parties concernées pour obtenir un consensus. Nous sommes convaincus qu’une protection réelle et durable de la forêt amazonienne ne peut être possible que si elle est acceptée par les populations et les responsables politiques au Brésil», estime Maurizio Totta. Cette collaboration est essentielle pour le bon fonctionnement de cet écosystème.

13 à 20% de rendement par an

Mais ces contraintes liées à la durabilité, à l’écologie et au respect des habitants n’empêchent pas un retour sur investissement attrayant, y compris pour les partenaires étrangers. «Notre TRI varie de 13 à 20% par an», annonce avec satisfaction Maurizio Totta. Le secret, c’est la logistique. Les scieries d’ASF sont proches des zones de coupe, dans un rayon de 100 à 150 km au maximum. Cela pour limiter les coûts de transport du bois qui peuvent être prohibitifs. Plus l’entité de production est proche de la coupe, plus grande est la marge.

L’entreprise a comme objectif la construction d’un centre de production pour tous les 120 000 hectares de forêt. Le potentiel de développement est donc énorme. «Nous sommes ouverts à accueillir de nouveaux partenaires financiers, soit sous forme de prêts rémunérés, soit des investisseurs intéressés à acheter des terrains pour dupliquer ce modèle», conclut ce passionné des forêts.

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