Bilan

Mirabaud, une dynastie d’entrepreneurs

Célébrant son bicentenaire, le groupe bancaire genevois a connu un très important développement de ses affaires depuis 1995.

David-Marc Paccard (1794-1863), fondateur et associé gérant, de 1819 à 1863, d’une banque genevoise qu’il baptise D. M. Paccard & Cie. (Crédits: Mirabaud)

La troisième plus grande banque privée de Suisse romande (32 milliards de francs sous gestion et 700 collaborateurs, dont un peu plus de la moitié en Suisse) a démarré ses activités le 1er août 1819. Genève est alors une cité de 22 000 habitants, la plus grande et la plus prospère de Suisse. Avant de s’appeler Mirabaud & Cie ou encore Groupe Mirabaud, l’établissement financier a démarré sous la raison sociale D. M. Paccard & Cie, pour David-Marc Paccard du nom de son fondateur, lequel va tenir les rênes de son entreprise jusqu’en février 1863. 

La Genève d’alors n’a pas grand-chose à voir avec celle que l’on connaît. Comme le rappelle Louis Mottet dans son ouvrage consacré à l’histoire des banques et des banquiers genevois (Tribune Editions, 1982), «habitant une ville sans arrière-pays, donc mis dans l’impossibilité d’investir en territoire genevois dans des domaines de rendement, sans grandes possibilités non plus de concourir à l’installation et au développement de nouvelles industries, les capitalistes genevois se trouvaient amenés à s’intéresser aux affaires commerciales (…)». Ainsi, un siècle avant que la famille Mirabaud s’associe aux Paccard, elle était active dans l’importation de denrées coloniales (sucre, café ou encore l’indigo) après s’être installée à Genève en 1731.

Jacques Marie Jean Mirabaud (1784 - 1864) a fondé une banque à Milan avant de rentrer s’établir à Genève en 1834. (Crédits: Mirabaud)

Premières années

Agé de 25 ans, David-Marc Paccard Bartholoni se lance. Son frère, Barthélémy, a également ouvert une banque, mais à Paris. Dans cette ville, une grande quantité de capitaux afflue, mais l’expérience de l’émission d’emprunt manque. La banque genevoise s’occupe ainsi d’escompter les effets de change et de négocier les métaux précieux et les nombreuses monnaies qui avaient cours dans les pays limitrophes: les louis de France, les thalers autrichiens, les sequins de Bavière, les ducats de Venise, les lires milanaises, etc. Elle prêtait également aux chefs de petits Etats tels qu’en Italie les royaumes du Piémont, lombard, vénitien, les duchés de Parme, de Plaisance, etc. 

A la même époque, Jacques Mirabaud était à la tête d’une banque qu’il avait fondée à Milan et qui, sous son nom, devint rapidement un des premiers établissements de cette ville. Rentré à Genève vers 1834, il put faire profiter de ses hautes relations les familles Paccard de Genève et Paris, où ses deux fils étaient entrés par leur mariage. Il se fit construire plusieurs immeubles à Genève, entre autres celui qui, à la promenade Saint-Antoine, domine le pont de Saint-Victor.

Acte de fondation de la société David Marc Paccard & Cie, le 1er août 1819. (Crédits: Mirabaud)

En 1840, il est rejoint par son gendre, Louis-Auguste Ador, père du futur président de la Confédération, Gustave Ador. Comme les autres banques de l’époque, la société adapte sa raison sociale à l’arrivée de nouveaux associés. En 1849, la banque participe activement à la naissance de l’Omnium, groupement bancaire dont le but était de prendre des participations dans le financement d’affaires nouvelles: les mines de cuivre de Rio Tinto, Gaz de Marseille et de Naples ou encore la Société du canal de Corinthe, avec un réel succès. La Banque Paccard sera intensément mêlée à l’activité nouvelle qui commença vers 1840, à la suite de la création des réseaux ferroviaires en France. Le beau-frère de David-Marc Paccard, François Bartholoni, qui offra par la suite le Conservatoire de musique
à la place de Neuve, fut président de la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans, l’une des cinq grandes compagnies privées de chemin de fer dont les réseaux ont fusionné le 1er janvier 1938 avec ceux des administrations des chemins de fer de l’Etat et d’Alsace et Lorraine pour constituer la SNCF.

Le premier porteur du nom Mirabaud à devenir associé fut Ivan Mirabaud en 1875, petit-fils par sa mère de David-Marc Paccard et, par son père, du banquier Jacques Mirabaud. Ivan Mirabaud occupa cette fonction durant soixante ans. Il fut rejoint par ses fils, à commencer par Jean (dès 1906). A ce propos, Jean Mirabaud participa activement à la création en 1909 et au développement de l’entreprise de construction Conrad Zschokke à Genève, avant que celle-ci passe dans l’orbite des Pictet via les Koechlin. Il faudra patienter jusqu’au 15 février 1921 pour que Paccard & Cie soit rebaptisé Paccard, Mirabaud & Cie. Peu après, un troisième Mirabaud est nommé associé, René. Le dernier représentant des Paccard, Edmond, se retire à fin octobre 1929. C’est ainsi, très logiquement que la banque se renomme alors Mirabaud Fils & Cie. 

1888. Appartenant à Ivan Mirabaud, le 7 tonneaux «Squaw», est l’un des premiers voiliers de course du Léman. (Crédits: Mirabaud)

Pionnière dans plusieurs domaines

Le champ d’activité de la maison qui, avant la guerre, s’orientait principalement vers Paris, dut se restreindre pendant la fermeture des frontières lors des deux guerres mondiales. C’est alors que ses dirigeants ont cherché à s’intéresser particulièrement aux affaires en Amérique du Nord. Tout au long de ses deux siècles d’histoire, Mirabaud a toujours été guidée par l’état d’esprit d’entrepreneur et de visionnaire de ses associés. Elle est par exemple à l’origine de la création à Genève, en 1857, de la première Bourse de valeurs du pays. Elle contribue à la naissance du Groupement des banquiers privés genevois en 1931. 

Petit-fils de Jacques Mirabaud, Ivan Mirabaud (1850-1935) est associé gérant de 1875 à 1935. (Crédits: Mirabaud)

L’entreprise fut également pionnière en gestion alternative en Suisse. En 1973, elle lança avec succès le premier fonds spécialisé sur le marché américain en compagnie d’autres investisseurs européens, convaincue qu’une maison de la taille de la sienne ne pourrait jamais attirer assez d’analystes financiers à Genève pour connaître tous les marchés. Rien que l’analyse du marché américain coûtait déjà trop cher. Mirabaud choisit alors de se lancer dans les hedge funds. Cette façon de s’appuyer sur le savoir des autres a positionné l’établissement comme l’un des spécialistes de hedge funds de Genève, attirant peu à peu une clientèle plus ouverte au risque et des gestionnaires de plus en plus compétents sur ces marchés.

Expansion internationale

Le développement international de Mirabaud remonte à 1985 avec l’ouverture de son premier bureau à l’étranger, à Montréal au Canada. S’ensuit en 1990 le renforcement de sa présence à Londres avec une offre élargie à des services de courtage pour des clients institutionnels et de gestion pour les caisses de pension. «C’est à cette période, au début des années 1990, que la société familiale s’est développée pour devenir ce qu’elle est désormais: un groupe bancaire et financier international dont la masse des avoirs sous gestion est passée de quelque 2 milliards de francs en 1990 à plus de 34 milliards de francs aujourd’hui», relève Yves Mirabaud, actuel associé gérant senior, membre du collège des associés depuis 1996.

Début des années 70: Les trois frères Jacques, André et Claude Mirabaud (de g. à dr.). (Crédits: Mirabaud)

La banque privée genevoise a consolidé son développement stratégique sur le marché suisse en ouvrant une succursale à Zurich en 1998. Le développement de Mirabaud au-delà des frontières a coïncidé avec l’élargissement dès 1997 du collège des associés à des membres non issus de la famille du fondateur. Mais en respectant toujours les mêmes principes de cooptation basés sur les compétences et l’expérience, ainsi que le partage des valeurs familiales au sens large. Ainsi, Antoine Boissier est devenu le 19e associé gérant en 1997, suivi par Thierry Galissard de Marignac (ce fils et petit-fils d’associés de chez Pictet & Cie avait rejoint Mirabaud en 1995), puis par Marc Pereire en 2005.

La façade du siège à Genève a été illuminée en 2017 par l’artiste suisse Emilie Ding, lors du festival Geneva Lux. (Crédits: Mirabaud)

Dès 2003, le groupe a renforcé sa présence en Europe en ouvrant une filiale à Paris, mais aussi en Suisse en rachetant la Banque Jenni & Cie à Bâle et en créant une banque à Dubaï, en 2007, dont l’inauguration s’est déroulée en présence de la conseillère fédérale Doris Leuthard. Autre étape, facilitée par Antonio Palma, alors CEO et 22e associé: un développement significatif en Espagne. A son arrivée sur le marché ibérique en 2009, Mirabaud a tout d’abord mené son activité au travers d’accords de coopération exclusive avec une société de gestion locale. Le groupe exerce en Espagne sous son propre nom depuis 2011, initialement à Madrid et Barcelone. Puis, avec l’ouverture de bureaux à Valence en 2012 et Séville en 2014, Mirabaud a accru sa présence sur le marché ibérique. Le groupe y est présent à travers ses trois lignes de métier: le wealth management, l’asset management et les securities. 

Les associés gérants en 2019: De gauche à droite, Nicolas Mirabaud, Yves Mirabaud, Camille Vial, Lionel Aeschlimann, Michael Palma et Antonio Palma. (Crédits: Mirabaud)

SA, deux initiales qui changent tout

Petite révolution: le 1er juillet 2013, le groupe annonce la création d’une société en commandite par actions de droit suisse qui doit lui «permettre de poursuivre son développement et de répondre dans les meilleures conditions à l’évolution des exigences des marchés suisse et internationaux». Autrement dit, Mirabaud & Cie a pris la forme
d’une société anonyme. Les différentes activités du groupe sont chapeautées par Mirabaud SCA, détenue par les membres du collège des associés gérants. Ce changement de structure juridique est entré en vigueur au 1er janvier 2014. 

Inauguration à Dubaï en 2007 avec Yves et Pierre Mirabaud, la conseillère fédérale Doris Leuthard et Omar Bin Sulaiman, gouverneur du Dubai International Financial Center (DIFC). (Crédits: Mirabaud)

Au même moment, Mirabaud crée une banque au Luxembourg – Mirabaud & Cie (Europe) SA – afin d’optimiser les services offerts à la clientèle européenne. Des succursales seront créées en 2015 en France et en Espagne, puis au Royaume-Uni en 2016. Début 2016, Mirabaud s’installe également en Italie où le groupe ouvre, à Milan, un bureau de représentation pour ses activités d’asset management. En 2019, Mirabaud arrive sur le continent latino-américain en créant à São Paulo, au Brésil, une filiale pour l’asset management et à Montevideo, en Uruguay, deux filiales dans le domaine du wealth management, l’une pour la clientèle locale, l’autre pour la clientèle latino-américaine. Mirabaud poursuit également son développement au Moyen-Orient avec l’ouverture d’une filiale à Abu Dhabi pour la clientèle du département wealth management.  

Successions

Depuis la fondation de Mirabaud, seuls 27 associés gérants ont présidé aux destinées de la banque. Aujourd’hui, même les descendants du fondateur doivent démontrer leurs aptitudes et leur capacité à intégrer la culture de l’entreprise, avant d’être acceptés au sein du collège des associés. En 2019, année du bicentenaire de la banque, ce dernier était composé d’Yves Mirabaud, Antonio Palma, Lionel Aeschlimann, Camille Vial, première femme associée et représentant la 7e génération de la famille du fondateur, ainsi que, depuis le 1er janvier 2019, Nicolas Mirabaud et Michael Palma. 

Dès le 1er juillet 2019, Camille Vial deviendra présidente du comité exécutif de la Banque Mirabaud & Cie SA, succédant à Antonio Palma. Par ailleurs, Yves Mirabaud exerce le mandat de président de l’Association des banques privées suisses, ainsi que de président de la Fondation Genève Place Financière, entité qui défend les intérêts de Genève en tant que place financière internationale, tandis que Camille Vial est membre du comité directeur de la Fédération des entreprises romandes. Mirabaud compte également deux associés commanditaires: Etienne d’Arenberg et Thiago Frazao, responsables des marchés respectivement du Royaume-Uni et d’Américaine latine, dans le domaine du wealth management. 


(Crédits: Von Sienbenthal)

Entre voile et toiles

Philanthropie Attaché à l’effort collectif, le groupe bancaire est le partenaire principal de la plus grande régate de voile du monde en bassin fermé: le Bol d’or Mirabaud (depuis 2005). 

Il a également soutenu l’aventurier Mike Horn avec son expédition Arktos, autour du cercle polaire, en 2002-2004, ou encore le navigateur genevois Dominique Wavre, notamment lors du Vendée Globe. Mirabaud est aussi engagé dans l’art contemporain. Il soutient depuis plus de vingt ans le Mamco à Genève dont il offre l’accès gratuit à tous les visiteurs en 2019, afin de célébrer son bicentenaire avec la population. La banque, partenaire de la FIAC à Paris et du Zurich Art Weekend, est aussi devenue le premier collectionneur privé du peintre genevois Pierre-Louis de La Rive (1753-1817). 

(Crédits: Von Sienbenthal)
Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef adjoint à Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également responsable du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches.

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