Bilan

Pascal Vandenberghe: une vie au service du livre

Avant de prendre les rênes de Payot, le patron du principal libraire romand aura eu un parcours plutôt insolite. Retour sur celui-ci, à l’occasion de la sortie de sa biographie.

«Je n’ai pas racheté Payot par ambition personnelle mais pour lui garantir un avenir.»

Crédits: Patrick Martin

«On ne lisait pas dans ma famille», explique Pascal Vandenberghe dans ses échanges avec l’écrivain et chroniqueur Christophe Gallaz, qui sont publiés ces jours. Pascal Vandenberghe a longtemps hésité avant d’accepter la proposition de son ami car, comme il le rappelle, «j’ai en horreur les gourous et donneurs de leçons en tous genres qui sévissent dans tous les domaines». La famille Vandenberghe est issue du monde ouvrier. Son père et son grand-père étaient ajusteurs-outilleurs. «Mon père a bénéficié de l’ascenseur social des Trente Glorieuses de l’après-guerre, mais il venait d’un milieu modeste où le livre n’avait pas sa place.» Né à Auxerre en 1959, Pascal Vandenberghe a d’ailleurs lui aussi passé son diplôme d’ajusteur-mécanicien, mais c’est son seul diplôme. La raison se trouverait du côté du système d’enseignement catholique à Baume-les-Dames (dans le Doubs) qui n’était, semble-t-il, vraiment pas qualitatif. D’ailleurs, sa coupe de cheveux date de cette époque-là, «comme première expression de révolte adolescente».

Fondée en 1877, Payot compte 13 librairies, dans 12 villes romandes. (Crédits: Sion Touhig/Getty images)

Plutôt solitaire, il découvre les plaisirs de la lecture vers 16 ans et demi. Le futur patron de Payot commence à lire sur le mode boulimique en s’inscrivant dans une médiathèque. Cette période va durer sept ans. Après avoir travaillé une année en Allemagne dans une usine, un ami lui signale avoir vu une annonce de recrutement pour un poste de libraire à la Fnac de Metz. Au final, la responsable Christine Jamar l’engage, à sa grande surprise. Il apprendra par la suite qu’elle avait été séduite par sa personnalité. Elle savait déjà qu’il n’allait pas rester simple libraire toute sa vie.

«Méthodes staliniennes»

Pourtant, le principal intéressé avoue n’avoir jamais eu de plan de carrière. Il va rester d’août 1983 à février 1986 dans cette Fnac, date à laquelle il rejoint celle de Rennes pour son ouverture, comme adjoint du responsable et chargé du secteur littérature. Puis ce sera un bref passage à Colmar avant de se voir confier sa première ouverture de librairie en tant que responsable, à Toulon, à l’été 1990. C’est de là que date la création d’un catalogue-magazine de «sélection de rentrée» avec des choix proposés par les libraires. L’opération rencontre un tel succès que son principe sera repris dès 1991 dans l’ensemble des magasins de la Fnac.

Il va ensuite évoluer à Lille, mais «au trotskisme des fondateurs avaient succédé les méthodes staliniennes de déportation, dénonce-t-il. Il fallait que je tourne la page. Je n’avais pas encore 35 ans, je voulais expérimenter autre chose.» Il rejoint les Editions Complexe comme directeur commercial, une petite maison belge indépendante, et s’installe en région parisienne.

Parmi ses succès commerciaux, le livre commandé à l’activiste José Bové. (Crédits: Salva di Nolfi/Keystone)

C’est justement durant ces années-là qu’il va découvrir Payot, en 1994. Il en connaissait le nouveau directeur général, Claude Jaillon, un ancien de la Fnac. Jugeant peu passionnant son travail chez Complexe, il rejoint un projet de création d’un réseau de librairies de proximité par France Loisirs, propriété du groupe Bertelsmann. Puis, en septembre 1998, il rejoint les Editions La Découverte. Il va avoir alors l’idée de commander un livre à José Bové, l’activiste de la gauche ouvrière paysanne qui venait de batailler contre McDonald’s. Pascal Vandenberghe parvient à le convaincre et l’ouvrage, Le monde n’est pas une marchandise (sorti en 2001) sera un succès (80 000 exemplaires vendus).

Arrivée en Suisse

Estimant avoir fait le tour du sujet et se heurtant au «gauchisme atavique et sclérosé de quelques-uns», il choisit de quitter cette France qu’il supporte de plus en plus mal. Apprenant le prochain départ de Claude Jaillon de la tête de Payot, il postule et finit par être choisi en 2004. A l’époque, Payot appartient majoritairement au groupe Lagardère, tout comme Naville. Si le réseau de librairies était monté, d’autres chantiers restaient à mener: créer une politique RH, revoir la classification des livres, etc. La volonté de Pascal Vandenberghe ne sera alors pas de développer davantage le réseau de librairies Payot en Suisse. Cependant, en mai 2020, il va en ouvrir une à Sierre, mais «pour pallier la fermeture de la seule librairie de la ville». Ne pouvant et ne voulant se battre au niveau des prix, il va désormais miser sur l’immédiateté d’accès au produit, l’expérience client, et faire de Payot une entreprise la plus éthique possible.

Informé à fin 2013 que le groupe Lagardère souhaite se défaire, entre autres, de Naville, il réactive son vieux projet de trouver un repreneur pour Payot. Le PDG de la Fnac est sur les rangs, mais ce n’est pas son choix, d’autant que cela donnerait 50% de parts de marché en Suisse romande à la Fnac. Au final, il va trouver en six semaines une alternative crédible. Avec le soutien de la mécène Vera Michalski, il sera en mesure de racheter Payot en 2014, avec deux partenaires se partageant le 25% restant du capital. «Je n’ai pas racheté Payot par ambition personnelle mais pour lui garantir un avenir», observe celui qui est devenu citoyen suisse en octobre 2017.


(Crédits: Dr)

«Pascal Vandenberghe, le funambule du livre», entretiens avec Christophe Gallaz, suivi de «La librairie est un sport de combat» (essai), Editions de l’Aire, février 2021, 257 pages.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019.

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