Bilan

Produits vétérinaires: en pleine santé!

Très régulé en Suisse, le marché peine à s’ouvrir à la concurrence entre vétérinaires et pharmaciens. Les défis pour les acteurs locaux? Les géants internationaux et le commerce en ligne.

Jérôme Piguet, directeur de Biokema, seul acteur helvétique encore en mains privées.

Crédits: Darrin Vanselow

Venu des HEC Lausanne, Jérôme Piguet dirige Biokema depuis dix-sept ans. Cette société réunit des activités dans les médicaments vétérinaires qui appartenaient à l’origine aux Moulins de Cossonay. «En 2002, les Moulins ont été repris par le géant américain Cargill et cette branche est devenue indépendante. C’est à ce moment-là que j’ai rejoint l’entreprise». Sous la direction de cet ancien de l’entreprise lausannoise de négoce en matières premières André & Cie, l’effectif est passé de trente à soixante collaborateurs, pour un chiffre d’affaires deux fois plus élevé. C’est tout ce que l’on saura sur les chiffres, car la firme ne communique pas sur ses résultats. Seul acteur suisse encore en mains privées dans ce secteur, Biokema est à la fois distributeur et fabricant de médicaments, avec une unité de production située à Crissier, dans la couronne lausannoise. La clientèle de Biokema est constituée à 95% de cabinets vétérinaires et à 5% de pharmacies.

La vente de produits vétérinaires en pharmacie est une pratique relativement récente. En 2004, la Commission de la concurrence a invalidé un accord entre les fabricants et les grossistes qui refusaient de livrer aux pharmacies en faveur des vétérinaires. Toujours est-il qu’aujourd’hui les ventes restent l’apanage des cabinets vétérinaires, avec 85% des médicaments autorisés en Suisse soumis à prescription. En 2013, le Surveillant des prix calculait que les traitements réservés aux animaux coûtaient jusqu’à 70% plus cher ici que chez nos voisins européens. La conséquence d’un marché qui peine à s’ouvrir à la concurrence entre vétérinaires et pharmaciens. Ce secteur s’avère très régulé. Tout comme les produits pour la médecine humaine, les médicaments pour animaux sont autorisés puis surveillés par Swissmedic, institut suisse des produits thérapeutiques. La législation en vigueur a pour but de protéger le consommateur contre la présence de résidus indésirables de médicaments vétérinaires dans les aliments d’origine animale.

«En Suisse, nous nous profilons comme le numéro 3 sur notre marché», affirme Jérôme Piguet, qui se félicite de collaborer avec de grandes compagnies comme la française CEVA, Nestlé Purina pour le petfood ou l’américaine Medtronic dans le domaine des instruments chirurgicaux. Les premières places du podium sont occupées par des géants internationaux, dont les tailles varient en fonction des rachats et des fusions. Parmi les poids lourds, des sociétés telles que Zoetis, ancienne filiale de l’américaine Pfizer, ou sa compatriote MSD, connue aussi sous le nom de Merck (à ne pas confondre avec le groupe allemand Merck KGaA).

Dans cette branche, les défis proviennent de la concentration qui traverse le secteur, autant au niveau des producteurs que de la clientèle. «Les compagnies cherchent à augmenter leur taille pour baisser les frais de production, tandis que les vétérinaires se fédèrent en chaînes, suivant là une tendance lancée par les pays anglophones», observe Jérôme Piguet. Conséquence: la pression sur les marges est toujours plus forte. En outre, le renforcement constant de la réglementation contribue à alourdir les charges
de l’entreprise. La concurrence des ventes en ligne a aussi fortement augmenté, avec des sites de pays voisins qui fournissent librement en Suisse des médicaments soumis à ordonnance selon la loi helvétique à des prix dérisoires, contournant ainsi les frontières de l’îlot de cherté helvétique.

Dans ce contexte tendu, quels sont les atouts de Biokema? «D’abord le Swissness ou la Suissitude. Notre identité reste complètement helvétique alors que la concurrence ne cesse de s’internationaliser. Et puis nous restons une société de taille humaine.» Fabricant reconnu d’un médicament destiné à la santé des veaux, Biokema fédère un réseau de vétérinaires et d’éleveurs qui regroupe quelque 8000 vaches. Biokema cherche aussi à innover, par exemple en distribuant une nouvelle gamme de produits pour animaux de compagnie à base de CBD (le cannabidiol, issu du cannabis), qui suscite un grand intérêt. Vendus exclusivement aux vétérinaires, ces médicaments peuvent aider à réduire l’inflammation,
la douleur et l’anxiété, selon les études.

Au niveau mondial, des produits pour animaux toujours plus sophistiqués représentent un secteur en croissance. Par le biais de sa filiale Purina PetCare, Nestlé s’y arroge une place de choix avec une offre premium. Lors de l’exercice 2019, Purina a tiré la croissance organique de la multinationale veveysanne
au chiffre enviable de 3,5%. Les activités dans le petcare ont fait à elles seules un formidable bond de 7%, portées par le développement du commerce en ligne. La stratégie d’innovation constitue un autre facteur de succès, avec une nouveauté comme des croquettes pour chat qui diminuent chez les humains les réactions allergiques aux félins.

«L’offre de produits vétérinaires évolue régulièrement, surtout dans les médicaments antiparasitiques et phytothérapeutiques, c’est-à-dire à base de plantes. Actuellement, les vétérinaires s’efforcent de réduire l’utilisation d’antibiotiques au profit de solutions plus douces. La tendance est comparable à celle de la médecine humaine», note Marie Müller-Klauser, vice-présidente de l’Association suisse pour la médecine des petits animaux. Hausse de la population d’animaux de compagnie, essor de leur prise en charge médicale et progrès de la recherche dopent la consommation de ces traitements. Marie Müller-Klauser souligne: «Les médicaments vétérinaires restent cher en comparaison avec les remèdes pour les humains.»


Spécialisé dans la santé animale, le groupe français CEVA revendique le 6e rang mondial. (Crédits: Dr)

Les acteurs

Biokema, La firme vaudoise

Basée dans le canton de Vaud, Biokema développe et commercialise des produits notamment dans les immunoglobulines, les concentrés médicamenteux et les antibiotiques. Outre ses propres marques, Biokema distribue des articles Boehringer Ingelheim, CEVA, Covidien (Medtronic) et Nestlé Purina.

Boehringer Ingelheim, Le géant allemand

En 2017, la société allemande Boehringer Ingelheim Animal Health a conquis une place de leader mondial grâce à l’acquisition de Merial, coentreprise entre le laboratoire américain et le français Sanofi-Aventis créée en 1997.

La firme déploie des activités dans 150 pays.

MSD Animal Health, L’Américaine

MSD Animal Health dépend de la pharma américaine MSD (Merck Sharp & Dohme). La maison mère MSD occupe un millier de collaborateurs en Suisse et près de 70 000 dans le monde. La création de MSD Animal Health en 2009 résulte de la fusion de MSD et de sa compatriote Schering-Plough.

Zoetis, basée dans le New Jersey

Zoetis se décrit comme le premier producteur mondial de médicaments et de vaccins pour les animaux de compagnie et le bétail. Après l’introduction en bourse d’une participation de 83% détenue par le géant américain Pfizer, Zoetis est maintenant une société complètement indépendante.

CEVA, une compagnie française

Créé en 1999 à Libourne et basée sur le campus de Laval, le français CEVA était une filiale de Sanofi Aventis dont le management a acquis la branche santé animale. La firme revendique une place de leader français et le 6e rang mondial.

Purina, filiale de Nestlé

Issue de la fusion de Friskies Petcare Company de Nestlé et de l’américain Ralston Purina en 2001, Nestlé Purina Petcare commercialise surtout de la nourriture pour animaux. La société surfe sur la propension de propriétaires d’animaux à dépenser toujours plus pour leurs compagnons.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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