Bilan

SolarStratos: certains partenaires s'interrogent sur le projet

Le renouvellement du contrat de partenariat liant la commune de Payerne et la COREB avec SolarStratos est actuellement à l’étude. Interrogatifs face aux avaries et retards pris, les autorités ont formulé une demande auprès de la HEIG-VD pour déterminer la faisabilité du projet.

Payerne 5 mai 2017, premier vol d'essai.

Crédits: Le Matin

Enquête menée par Rebecca Garcia et Joan Plancade.


Mercredi matin, à Payerne, les représentants de la commune -en la personne de la syndique Christelle Luisier Brodard- et de la Communauté régionale de la Broye (COREB) ont entendu Raphaël Domjan, initiateur et porte-étendard du projet d’avion solaire SolarStratos. En jeu, le renouvellement du contrat de partenariat qui lie les deux entités à SolarStratos.

Pour rappel, la commune met à disposition un terrain sur le tarmac, sur lequel SolarStratos a construit le hangar, ainsi que «20'000 à 25'000 francs d’équipements électriques, qui sont réutilisables», tient à préciser Christelle Luisier Brodard.

Interrogations des autorités

Techniquement, il aurait pu s’agir d’une simple formalité soumise à l’Office fédéral d’aviation civile (OFAC), qui avait octroyé une première autorisation pour trois ans. Mais la question s’avère un peu plus compliquée que cela pour Christelle Luisier Brodard: «Le projet s’est bien déroulé dans un premier temps, avec d’excellentes retombées pour la commune. On voit depuis des retards pris, puis la casse des ailes, qui amènent certaines questions.» La décision de prolongation du contrat, qui aurait pu être déjà rendue, reste en suspens.

Pour rappel, l’avion qui a déjà effectué une quinzaine d’heures de vol classique devait rejoindre la stratosphère dès 2018. Or en juillet 2018, suite à un test au sol mené par l’OFAC durant lequel les ailes ont été soumises à une pression de 3,5G, ces dernières se sont brisées. Absent du hangar pendant plusieurs mois, l’avion est finalement revenu en août de cette année, mais sans les ailes, toujours en reconstruction.

La Coreb qui a sponsorisé le projet à hauteur de 66'000 francs à l’origine, n’a pas prévu de donner davantage, selon Pierre-André Arm, directeur: «Nous sommes satisfaits des bénéfices en termes d’image jusque-là, mais avec les retards pris sur la feuille de route, certains en arrivent à se demander si l’avion va redécoller un jour». Un point sur lequel Raphaël Domjan se veut rassurant: «Nous attendons les ailes avant la fin de l’année, peut-être même bien avant. L’objectif est de battre le record d’altitude en 2020 et d’atteindre la stratosphère d’ici 2021.»

Pour la reconstruction, la COREB et la commune de Payerne ont toutefois prêté 2500 francs chacune, sous forme de prise de participation dans l’avion. Une stratégie mise en avant par Raphaël Domjan pour financer les nouvelles ailes dont le coût s’élève à un demi-million: «L’assurance nous a refusé le remboursement pour des motifs discutables, nous sommes actuellement en litige avec eux. Ce financement participatif permet de resserrer les liens avec les partenaires et d’être plus fort face à l’assurance.»

Des partenaires techniques qui ne se prononcent pas

Si les acteurs présents à la réunion de mercredi ont globalement jugé Raphaël Domjan convaincant, la commune et la COREB ont formulé une demande d’avis auprès de la HEIG-VD, selon Christelle Luisier Brodard. «Il est important de prendre le temps d’avoir les informations scientifiques. La demande a été faite il y a environ deux semaines, nous attendons encore leur retour. Nous espérons qu’ils vont clairement se positionner.»

Plus exactement, la demande a été formulée via Swiss Aéropole, parc technologique et exploitant civil de l’aérodrome, qui a également pris des informations auprès du CSEM, en charge de la partie énergie solaire. Pierre André Arm, de la Coreb, précise: «L’enjeu est de déterminer la faisabilité technique et financière du projet.»

Concernant la partie financière, Raphaël Domjan détaille: «L’objectif de 10 millions pour l’ensemble du projet reste d’actualité. Nous avons déjà réuni plus des deux tiers.» Outre le cash, certains partenaires ont fourni des prestations, comme le russe Svezda, qui a développé la combinaison spatiale. Les partenaires publics, aux nombres desquels les communes d’Yverdon, de Neuchâtel, Lausanne ou encore les cantons de Vaud et Neuchâtel ont contribué en tout «à hauteur de 5%» selon Raphaël Domjan, soit une valeur de 300'000 à 350'000 francs d’argent public.

Interrogé sur les montants d'argent public investi et le suivi du projet, le Canton de Neuchâtel, partenaire, n'a pas souhaité apporter de réponse à nos questions. Raphaël Domjan lui-même bénéficie d’une décharge partielle sur son temps de travail à la commune de Lausanne, tout comme son attaché de presse Michel Gandillon, toujours à la commune de Lausanne. La HEIG-VD détache également un de ses ingénieurs à temps partiel sur le tarmac.

En termes techniques, il n’est pas certain que les autorités de Payerne obtiennent une réponse claire sur la faisabilité du projet. Contactée, la HEIG VD -en la personne de sa directrice Catherine Hirsch- confirme «avoir eu un contact», mais insiste sur sa participation très limitée dans le projet: «Nous n’avons qu’une petite part dans SolarStratos, qui est la gestion des systèmes électriques, à savoir connecter moteur, cellules solaires et batteries. Notre ingénieur n’a pas de compétences en aéronautique, il serait intenable de se prononcer sur la faisabilité globale.»

Le discours tranche avec la communication distillée en 2018 par la HEIG-VD dans une newsletter, où il était question de leur ingénieur Philippe Morey, «aussi spécialisé en mécanique» et de son large champ d’intervention:

Des paramètres relevant de la physique et semblant dans le discours permettre précisément de déterminer la faisabilité du projet. «L’avion était déjà construit quand nous avons rejoint le projet. Notre mission qui se limite à la gestion des systèmes électriques, touche à sa fin», réitère Catherine Hirsh.

Une question de faisabilité

Du côté du CSEM, Christophe Ballif, qui dirige les laboratoires photovoltaïques de l’institution -en charge des installation solaires de SolarStratos- n'est pas non plus en mesure d’apporter une réponse globale à la question de faisabilité, à savoir si l’avion peut oui ou non atteindre ses objectifs de vol stratosphérique.

Pour qu’un tel avion de 520 kilogrammes rejoigne la stratosphère à la vitesse de 50 km/heure, environ 14 à 16 kw de puissance sont théoriquement requis. Selon Christophe Baillif, «on pourra atteindre 27 mètres carrés de panneaux solaires. Les panneaux pourront produire jusqu’à 20% de plus à 15'000 mètres, où le rayonnement solaire traverse moins de couches dans l’atmosphère et où la température s’abaisse, améliorant le rendement.» Une moyenne entre 6 et 7,5 kw de puissance pourrait être ainsi fournie dans la montée.

L’essentiel de l’énergie de l’ascension serait alors assuré par la batterie chargée au sol avant le vol, mais dont les 20 kilowattheures prévus pourraient ne pas suffire. «Il y aura peut-être un travail de redimensionnement de la batterie», envisage Christophe Ballif, qui rappelle toutefois que «des batteries plus puissantes augmentent le poids», et donc les besoins en énergie de l’avion.

Face à ces interrogations, Raphaël Domjan répond: «Il va falloir gagner du poids, c’est une lutte de tous les instants. Je vais déjà moi-même devoir perdre dix kilos. Nous avons déjà réussi à réduire le poids de la combinaison de 10 kilos. De gros progrès sont actuellement réalisés sur le rapport poids-énergie des batteries, et nous visons de gagner sur le rendement de l’hélice. Par ailleurs, nous pouvons utiliser des phénomènes atmosphériques tels que le vol d’onde».

A savoir des courants atmosphériques ascendants, empruntés par certains pilotes de planeurs. L’aventurier reste optimiste: «Pour Planet Solar, on nous avait aussi présenté des calculs démontrant l’infaisabilité du projet, et pourtant nous l’avons réalisé. Malgré tout, ça reste de l’exploration, on ne garantit pas de réussir.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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