Bilan

«Toute cette aventure a été très belle»

Le fondateur de Manutan accompagne désormais des startups dans leur développement. Rencontre à Genève avec un homme d’affaires qui place l’humain avant le profit.

Le restaurant d’application Birdhouse offre à Genève un apprentissage pour les jeunes.

Crédits: Enrico Gastaldello

Jean-Pierre Guichard fait partie de ces hommes attachants au parcours exemplaire, qui, conscients de la chance qu’ils ont eue durant leur carrière, ne sont pas avares de leur temps, de leurs conseils et de leurs ressources envers les autres.

Voilà neuf ans, le fondateur de Manutan International s’est lancé dans l’aide aux jeunes entrepreneurs avec MouvemenT & Finance. Fonctionnant à l’instinct, optimiste et empathique, il ne se soucie guère des protocoles et autres contrats signés. La parole, le «feeling», la confiance sont beaucoup plus importants à ses yeux. «Je dois croire en ces entrepreneurs, comprendre ce qu’ils font… mais ils doivent avant tout m’inspirer.»

Et il ne s’est jamais trompé. Son premier investissement ira dans la startup Izipizi, qui vend des lunettes (presbytie et solaires) à des prix défiant toute concurrence. Le succès est rapidement au rendez-vous avec un développement international et une croissance à deux chiffres. En 2016, Topla sera son deuxième pari. La startup rend les maths accessibles à tous, au travers de jeux fun et bien pensés. Suivent Ma P’tite Culotte, marque de lingerie digitale et communautaire, et Shoji, spécialiste des produits de rangement, puis Monsieur Marguerite (box de fleurs par abonnement), Atelier Nubio (cures détox), MaSpatule.com (vente en ligne d’ustensiles de cuisine de qualité) et SmartEar (solutions pour les personnes sourdes).

En 2017, MT Finance se structure. Jean-Pierre Guichard décide de renforcer les liens entre les jeunes entrepreneurs qu’il soutient en créant le groupe Pisco Team. Il organise chaque année des semaines d’immersion, où les jeunes pousses se rencontrent et échangent autour de leurs émotions, leurs réussites et leurs échecs. «Nous voulons les aider à s’installer dans la durée, à créer de l’emploi, à se développer. Outre le volet financier, nous apportons une réflexion stratégique. Nous croyons aux vertus de l’intelligence collective.» Depuis, d’autres startups ont rejoint la Pisco Team: HelloZack, Baya et Cuvée Privée.

Arrivée à Genève en 2012

Le président et fondateur de Manutan International s’est installé à Genève en 2012. En premier lieu, pour être proche de ses parents, domiciliés dans le canton depuis le milieu des années 1990. Mais aussi pour lever un peu le pied. En effet, la success story de Manutan a provoqué de nombreux sacrifices, des déboires et un travail de titan. C’est à l’âge de 20 ans que Jean-Pierre Guichard se lance dans la vente de matériel industriel. Il s’agit alors de créer un catalogue avec des prix indiqués sous chaque machine, un concept qui cartonne aux Etats-Unis. Il ouvre un petit bureau rue du Faubourg-Saint-Denis, dans l’immeuble «le moins cher de Paris», sans chauffage ni air conditionné. C’est dans ces conditions difficiles qu’il crée un premier catalogue de 12 pages en quadrichromie. Il rédige des dizaines de milliers de lettres à la main pour vendre ses outils aux professionnels. «La première année, nous avons enregistré 100 commandes environ.» Pourtant, l’année suivante, les comptes sont vides. «Mon père a vendu son appartement pour renflouer l’entreprise.»

La suite: 4, puis 5 catalogues. La PME décolle, le chiffre d’affaires grandit enfin, l’entreprise se modernise, les processus s’industrialisent. Jean-Pierre Guichard se tue alors à la tâche, voyageant jusqu’à 200 jours par année. Il se lève tous les matins à 4 h et ne se repose pas les week-ends. Il sera aussi l’un des premiers à découvrir internet avec un premier site inauguré en 1999 déjà. «Nous sommes partis de zéro pour construire un véritable petit empire»: 750 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2018, en croissance constante.

C’est son fils Xavier qui est aujourd’hui à la barre de Manutan. Il a repris la direction de l’entreprise lorsque son père a fêté ses 65 ans. Désormais président du conseil non exécutif, ce dernier s’y rend 5 ou 6 fois par an pour saluer ses 2000 employés qu’il considère comme des membres de sa famille. L’entreprise a en effet récemment été classée au 20e rang des entreprises françaises où il fait bon travailler par The Best Place to Work.

«Toute cette aventure a été très belle. J’ai fait des rencontres magnifiques, tout en bossant énormément. On a progressé lentement, en alliant audace et prudence.» En 1985, Manutan est entré en bourse. Jean-Pierre Guichard aime préciser qu’il sait s’adapter à toutes les situations: «Si je n’avais plus rien, cela ne me dérangerait pas… Je pourrais très bien vivre simplement dans une cabane dans le midi de la France.»

Aujourd’hui, pourtant, il vit dans une jolie villa au cœur de la campagne genevoise avec son épouse Claudine. A Genève, il se sent comme chez lui. Il s’y est fait un cercle d’amis important et voyage toujours beaucoup. «Je m’ennuierais si je levais le pied», avoue celui qui fut longtemps mentor à la Chambre de commerce de Paris. «Je m’opposais toujours aux discours des banquiers et chefs d’entreprise. En mettant l’humain au centre du débat, pas le profit.»

Jean-Pierre Guichard préside aussi la Fondation de famille Guichard, lancée en 2017, qui soutient des projets d’insertion de la jeunesse en difficulté en Suisse et dans le monde. «Je souhaite aider des jeunes qui ont eu moins de chance que moi.» Abritée par la Fondation Apprentis d’Auteuil International (FAAI), l’institution aide les jeunes de 0 à 30 ans en grandes difficultés sociales, familiales ou scolaires à se réinsérer dans la société. La FAAI vient d’inaugurer à Genève un restaurant d’application qui accueillera à terme 70 jeunes en décrochage scolaire pour leur offrir un apprentissage service et cuisine durant 24 à 36 mois. «Je m’occupe de notre fondation avec mes petits-enfants. Un jour mes petites-filles hériteront. Je souhaite qu’elles aillent voir les personnes qui sont restées au bord de la route. Qu’elles soient un peu confrontées aux difficultés des autres afin qu’elles se rendent compte de la chance qu’elles ont.»

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève (IHEID) en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l'Université de Genève. Après avoir hésité à travailler dans une organisation internationale, elle décide de débuter sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Depuis 2010, Chantal est journaliste pour le magazine Bilan. Elle contribue aux grands dossiers de couverture, réalise avec passion des portraits d'entrepreneurs, met en avant les PME et les startups de la région romande. En grande amatrice de vin et de gastronomie, elle a lancé le supplément Au fil du goût, encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal est depuis 2019 rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan et responsable du hors série national Luxe by Bilan et Luxe by Finanz und Wirtschaft.

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