Bilan

«10% d'appréciation du franc, c'est 50% de marge en moins»

La reprise sera lente en 2010, d'où la nécessité pour les sociétés exportatrices suisses que le franc ne se renforce pas.» Bernard Rüeger, président de la Chambre vaudoise du commerce et de l'industrie (CVCI), voit d'un mauvais oeil la force actuelle de l'euro, qui flirte avec 1,46 fr. Car cette vigueur a un impact direct sur les marges des PME industrielles. «Une nouvelle hausse de 10% réduirait de moitié leur marge nette.» Rien de moins. Dès lors, la BNS devra agir et s'y opposer.Dans les mois qui viennent, le cours de l'euro devra impérativement rester au-dessus de 1,40 fr. «En deçà, cela se compliquerait pour nous», souligne Bernard Rüeger, qui gère également une PME de 200 personnes dont une centaine sont basées à Crissier (Vaud). Cette dernière est active dans les capteurs de mesure de température et de pression utilisés par l'industrie pétrochimique et gazière. Tous les exportateurs sont touchés à des degrés divers. «Le renforcement du franc ne nous arrange pas, même si nous sommes partiellement protégés», souligne Martin Balters, le patron de Sécheron à Genève. L'entreprise qui fabrique des composants et des sous-stations électriques pour les chemins de fer a réalisé des ventes de 161 millions en 2009. Pour contrer les effets de la monnaie, il peut s'appuyer partiellement sur la couverture naturelle du risque de change que lui offre son usine de Prague. «Là-bas, les coûts sont comptabilisés en couronne tchèque, qui suit plutôt l'évolution de l'euro que celle du franc.» En République tchèque, sa filiale spécialisée dans l'usinage des pièces et les sous-ensembles emploie 200 personnes. «A Genève, nous avons également 200 employés qui s'occupent de la recherche et du développement, de la vente et du montage final des composants, poursuit-il. La firme qui vend ses produits à Bombardier, Alstomou encore Stalder Railcompte également une centaine de collaborateurs à Berne dans sa société soeur Hasler Railet une cinquantaine en Chine. «Au total, notre base de coûts est à 50% en francs, alors que nous réalisons 40% de notre chiffre d'affaires dans cette monnaie.» L'impact du renforcement du franc reste ainsi limité. Martin Balters met toutefois en garde: «L'euro à 1,45 ça va encore, mais à 1,3 ce serait un choc.»De nombreuses PME se trouvent dans une configuration plus délicate. Particulièrement celles qui ne disposent pas d'usines à l'étranger. «Un grand nombre de petites PME actives dans l'industrie des machines ou de l'équipement électrique travaillent beaucoup avec l'Europe mais avec des structures de coûts suisses», relève Martin Balters. Les PME sont centrales en Suisse. Au total, près de 70% des gens sont employés dans des entreprises de moins de 250 personnes. Celles qui n'ont pas eu la capacité de délocaliser partiellement leur production subissent de plein fouet le renforcement du franc. «En général, les coûts d'une PME locale sont constitués à hauteur de 70% par les salaires payés en francs et 30% par les achats de matière première en euros», analyse Bernard Rüeger, le président de la CVCI. A l'opposé, elles doivent écouler jusqu'à 90% de leur production à l'étranger et être ainsi payées en euros ou en dollars.Un phénomène pernicieuxSans surprise, la majorité des PME regardent avec inquiétude le franc se renforcer. Un phénomène particulièrement pernicieux contre la monnaie unique. Car l'Europe est le principal débouché pour les exportations suisses. Plus de 60% de ces dernières se dirigent vers les pays de l'Union européenne et, à elle seule, l'Allemagne en engloutit 20%. C'est même l'ensemble de la Suisse qui est fragilisé. Le total des biens exportés n'avoisinent-ils pas les 200 milliards, soit environ 40% du PIB suisse? De l'horlogerie à l'industrie des machines, les exportateurs locaux étaient nettement plus à l'aise entre 2004 et 2007, époque bénie où la devise européenne évoluait entre 1,55 à 1,68 contre le franc.La partie jouée aujourd'hui s'annonce délicate. «Je ne sais pas jusqu'à quel point la BNS pourra contrer la hausse du franc, s'inquiète Martin Balters. Car la Suisse est l'un des seuls pays du Vieux-Continent à avoir des finances publiques saines.» Heureusement, l'économie semble repartir un peu plus vivement qu'anticipé. UBS vient de relever de 1,7% à 2% ses prévisions de croissance pour 2010. «Après une année 2009 difficile, un renversement de la tendance semble imminent dans l'industrie suisse», écrit la grande banque.Bernard Rüeger note également quelques frétillements: «Depuis trois mois, les grands projets pétrochimiques ou gaziers qui avaient été gelés avec la crise sont relancés en Asie et au Moyen-Orient.» Mais il reste prudent, car les clients sont de plus en plus agressifs sur les prix. Le patron regarde aussi attentivement l'évolution d'une autre devise, le dollar, auquel sont arrimées la plupart des devises locales, yuan chinois en tête. «Pour l'instant, le billet vert reste plutôt ferme contre le franc.» Un point positif pour la compétitivité suisse, qu'il s'agira de défendre.

DeviseLe renforcement du franc est lié à l'endettement excessif de l'Europe La BNS intervient pour empêcher que le franc suisse ne se renforce davantage contre la devise européenne. L'euro devrait se maintenir dans une fourchette allant de 1,45 à 1,51 franc cette année. «Je pense que l'on terminera l'année à 1,5 franc», préditRoland Duss, directeur de la recherche de Gonet & Cie à Genève.Monnaie refuge par excellence, le franc s'est passablement renforcé depuis le début du mois de décembre, passant de 1,51 à 1,458 contre l'euro. «Le déclenchement de la crise grecque et plus largement les incertitudes qui pèsent sur la solvabilité des PIGS (acronyme de Portugal, Irlande, Grèce et Espagne, ndlr) expliquent ce renforcement», analyse Roland Duss. Cela ne fait pas le jeu des sociétés exportatrices suisses qui perdent en compétitivité face à leurs concurrents.Le mouvement est encore plus spectaculaire lorsque l'on prend en compte l'évolution depuis le déclenchement de la crise financière. Entre fin 2007 et aujourd'hui, la devise suisse s'est renforcée de 13%, l'euro s'étant replié de 1,68 à moins de 1,46?franc. «La BNS est intervenue à 1,456 l'autre jour pour faire reculer le franc», explique l'économiste. Dans la foulée, la devise suisse s'est rapidement repliée. «Mais les forces de marché font que ce niveau sera à nouveau testé au cours des prochaines semaines», estime l'économiste. Car les marchés financiers voudront juger de la détermination et de la capacité de la BNS d'empêcher son envolée. «La Banque nationale va intervenir sporadiquement aux alentours de 1,45?franc», prédit Roland Duss.Le vrai mouvement de détente viendra de l'Union européenne. Car l'attrait pour le franc diminuera à mesure que les plans d'austérité adoptés par les pays européens, trop endettés, seront adoptés et jugés crédibles par les investisseurs. Le franc baissera alors gentiment.

 

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