Bilan

"A la Suisse de concurrencer les centres financiers qui montent"

Pour le prince milliardaire Al Walid Bin Talal, qui séjourne du 2 au 9 février au Crans Ambassador, la fin du secret bancaire ne signifie pas la fin de la Suisse comme centre financier.

Le richissime prince Al Walid Bin Talal, neveu du roi Abdelaziz d'Arabie Saoudite a été accueilli au Crans Ambassador.

Crédits: Sedrik Nemeth

Ce ne sont pas des vacances de ski ordinaires que celles du prince Al Walid Bin Talal. Arrivé avec ses enfants et petits-enfants en jet privé à Cointrin le 2 février, le richissime neveu du roi Abdelaziz d'Arabie Saoudite a été accueilli à onze heures du soir au Crans Ambassador de Montana. Un événement majeur pour cette station, où l'hôtel en question venait de rouvrir en décembre après sept ans d'inactivité. Le nouveau propriétaire, Jean-Mehdi Azuelos, ne pouvait espérer invité plus prestigieux, un magnat qui plus est de l'hôtellerie mondiale, puisque l'empire d'Al Walid comprend le Four Seasons, le Fairmont, le Raffles, le George V ou encore les chaînes suisses Mövenpick et Swissôtel. Il contrôle, au total, quelque 350 hôtels à travers le globe.

L'arrivée de la famille royale a mobilisé toute l'équipe du Crans Ambassador: 55 personnes, occupant les 95% de l'hôtel du 2 au 9 février, le tout sous la supervision méticuleuse de l'homme d'affaires saoudien, un as de l'organisation, à la tête d'une fortune de 30 milliards de francs.

Celui qui avait sauvé Citibank de la faillite dans les années 80, et qui possède ou a possédé des parts d'Apple, eBay, Pepsi et Eurodisney, ne laisse rien au hasard. Plusieurs mois avant son arrivée à Crans-Montana, alors que l'hôtel sur lequel il allait jeter son dévolu était encore en chantier, il avait demandé à voir les plans architecturaux et organisé chaque détail de son arrivée. A chaque instant depuis, le regard du ponte de l'hôtellerie 5 étoiles met sous pression les managers du Crans Ambassador, qui relèveront le défi avec succès.

Le soir du 2 février, et même alors qu'Al Walid aime tout planifier, le personnel de l'hôtel n'a pas hésité à lui réserver une surprise à son arrivée, en l'accueillant au son du cor des Alpes. C'est dans un décor sobre et confortable, que Jean-Mehdi Azuelos aime à décrire comme "dépassant le luxe", et autorisant les VIP à se sentir chez eux "en oubliant la déco", que la famille royale s'est alors installée, louant une énorme quantité d'équipements de skis le même soir à la boutique de l'hôtel.

Le Crans Ambassador, à l'image de la station, offre de la qualité sans bling bling, le prince ayant déjà essayé les "stations de milliardaires" comme Courchevel, et souhaitant quelque chose de différent cette année.

Depuis lors, tout fonctionne comme une horloge: le plan précis de chaque journée est remis chaque jour au personnel de l'hôtel, et suivi à la lettre. Tous les soirs à une heure du matin, la famille royale donne le menu qu'elle souhaiterait pour le lendemain soir. La suite du prince ne mange jamais à la carte. Les cuisines disposent de six heures pour mettre en route le prochain festin. Mais attention, la famille Al Walid n'est en rien semblable aux familles princières du Golfe auxquelles sont habitués les hôteliers genevois: ici, dans la station valaisanne, nulle orgie de nourriture. Al Walid met l'accent sur les repas diététiques, et dîne léger. Un régime strict d'alimentation saine et d'activité physique, qu'il suit depuis ses jeunes années, et qui assure au businessman de sang royal, qui aura 57 ans le 7 mars prochain, une silhouette svelte et sportive.

Moins conservateur que les princes saoudiens du "cru", ce demi-Libanais par sa mère, qui a grandi entre Beyrouth, Riyad et les Etats-Unis, au type plus levantin que saoudien, n'a pas de rival dans le Royaume en matière d'affaires, ce qui l'a propulsé plus grande fortune du Moyen-Orient, et 4ème fortune mondiale selon Forbes en 2004. Il est aussi réputé pour son progressisme en politique, poussant depuis longtemps pour des réformes démocratiques dans la Péninsule arabique, qu'il estime trop lentes à venir. Dans sa propre entreprise Kingdom Holdings, il met un point d'honneur à engager des femmes à des postes qualifiés, les dispensant porter le voile.

Joueur, le prince l'est incontestablement. Avant d'accueillir la presse vendredi, il laisse flotter jusqu'au bout le suspense: l'interview se déroulera peut-être sur la terrasse, sous la neige battante. Ou à l'intérieur. Il décidera à la dernière minute. Lorsqu'il nous retrouve finalement, en combinaison de ski, il proclamera d'abord "à l'intérieur", puis dans la même minute "non, à l'extérieur". Peu importe. L'hôtel entier est hypnotisé par l'énergie indescriptible de cette pile électrique sur jambes. Nous sommes quatre journalistes suisses; ses réponses fusent au point que nous arrivons à peine à suivre le rythme, occupés en plus à tenter d'écrire sur du papier parsemé, malgré les parasols, de flocons de neige.

Son altesse royale donnera 30 minutes, condensées, aux journalistes, après quoi il foncera prendre le petit-déjeuner, suivi de la prière du vendredi, en famille.

Parfait mélange de tradition et de modernité, le prince multimilliardaire, en businessman avisé, suit autant les marchés financiers que l'économie et la politique nationale et mondiale. Ses avis sont tranchés, comme le démontrent ses déclarations du jour, dont nous livrons ici des extraits, par thèmes.

 

A propos des stations suisses:

"Chaque année nous choisissons une station pour skier; cette année, c'est Crans-Montana. Nous avons aussi vu Arosa, Gstaad, St. Moritz. J'apprécie la qualité du ski à Crans. Nous pourrions y retourner, mais je souhaiterais voir prochainement Andermatt et Davos."

Au sujet d'acquisitions éventuelles dans l'hôtellerie suisse:

"Nous sommes bien présents dans le secteur en Suisse avec Swissotel et Mövenpick. Au plan mondial, nos participations dans les chaînes Four Seasons et Fairmont nous donnent accès aux marchés hôteliers de nombreux pays".

Concernant d'éventuels rachats de banques en Suisse, ou ailleurs:

"Nous sommes présents à Genève à travers la succursale de Citibank, qui est notre bras financier. Concernant les difficultés du secteur bancaire suisse, des consolidations ont lieu ici comme ailleurs: aux Etats-Unis, on voit par exemple de nombreuses banques, petites et moyennes, sortir du marché. En tant qu'investisseur, nous sommes présents dans 14 secteurs. Je suis assez content de nos investissements actuels, mais quand des opportunités se présentent, nous ne fermons pas la porte, nous examinons les dossiers.

Au sujet de l'avenir de la Suisse en tant que place financière:

"La place financière suisse est résiliente. Sa réputation est intacte au Moyen-Orient. Ce n'est pas parce que le secret bancaire est attaqué que la Suisse est finie comme centre financier. Ce qui vous arrive, d'autres places comme le Liechtenstein le vivent aussi. Ce n'est pas que la Suisse décline, c'est que d'autres places montent, comme Londres, Hong Kong, Dubai ou encore Abu Dhabi et le Qatar. Le secret bancaire, c'est de l'histoire ancienne. La Suisse doit abandonner ces avantages du passé pour prix d'intégrer l'industrie financière globale. A elle de savoir s'imposer devant ses concurrents."

A propos de l'éventualité d'un krach boursier:

"Je ne crois pas à un risque de krach comme en 2008. La correction que nous venons de vivre est très saine. La croissance mondiale est bonne, à 2-3%. Reste le problème persistant du chômage, tant dans les pays développés que dans le reste du monde. Comment retrouver des situations de plein emploi? On n'a pas résolu cette question."

Au sujet de ses investissements en Chine:

"En plus des 30 hôtels que nous opérons en Chine à travers nos chaînes internationales, nous y avons plusieurs succursales de Citibank. En outre, je participe à l'IPO de 1,5 milliards de dollars de JD.com, le détaillant chinois en ligne, qui sera coté aux Etats-Unis."

Concernant le monde de l'après-pétrole:

"Il est trop tôt pour parler d'un après - pétrole, mais il est certain que les pays comme l'Arabie saoudite ou la Russie doivent se dépêcher de diversifier leurs sources de revenus - l'Arabie dépend à 90% du pétrole, ce qui est très périlleux - car le monde s'achemine vers des sources d'énergie alternatives. Le gaz de schiste va réduire la dépendance pour 20-30 ans, mais tous les grands pays préparent l'après-pétrole, comme on peut le voir avec l'avènement de la voiture électrique."

Au sujet des prix de l'once d'or:

"Pour moi, l'or n'est rien d'autre qu'un refuge psychologique, qui n'a pas de valeur en soi. Il monte uniquement en périodes de crise, puis corrige comme c'est le cas depuis l'an dernier. Si certains prédisent qu'il monte à 2000 dollars l'once, je pense personnellement qu'il va descendre sous les 1000 dollars." 

 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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