Bilan

«C'est le consommateur qui décide, pas le marché»

Jean-Claude Mimrann'est pas de ceux que la crise surprend. Ce Français domicilié à Gstaad porte un regard sans concession sur les jongleries financières qui ont mené les Etats-Unis à la crise actuelle. Lui-même s'était essayé à la banque. Mais sa fortune, évaluée entre 1,5 et 2 milliards de francs dans notre classement annuel des 300 plus riches (2007), il l'a construite dans l'industrie du sucre et des minoteries en Afrique. Interview d'un patron qui a les pieds sur terre.

Pourquoi avez-vous vendu votre banque sénégalaise, la CBAO, à la marocaine AWB Bank? Vous aviez senti venir la crise?

Non. C'est simplement parce qu'au fond, la banque m'ennuie, je ne suis pas fait pour ça. Je suis un industriel, rien d'autre.

Etes-vous étonné par l'ampleur du phénomène?

Non, il était prévisible depuis deux ou trois ans. Accorder des crédits immobiliers sans que l'emprunteur ait du cash derrière, c'était aller droit dans le mur. D'autant plus que l'Amérique a déjà vécu un précédent dans les années 1980, lorsque les caisses d'épargne avaient été nationalisées.

Vous aviez profité de cette situation, non'

Oui, car les caisses d'épargne nationalisées avaient alors vendu leur immobilier et j'en avais acheté. Au Texas. Et en effet, je l'ai revendu il y a trois ans lorsque les prix étaient hauts.

A propos d'immobilier, où en est votre projet de construction d'un hôtel de luxe à Gstaad'

Nous avons enfin reçu l'autorisation de construire, après des années de tractations. Marcel Bach, mon ami promoteur immobilier et moi-même allons investir environ 200 millions. Les travaux démarreront en 2011, sur le site de l'ancien hôtel Alpina que je voyais avec tristesse dépérir d'année en année.

Au titre d'investisseur privé, êtes-vous touché par la crise financière?

Non, car je ne spécule pas. Lorsque j'achète des actions en bourse, c'est après les avoir examinées d'un point de vue business: la valeur des actifs, l'endettement de la société, sa valeur nette. Je n'ai jamais cru aux produits structurés. Et je me suis toujours méfié de ces gens qui s'agitaient derrière un écran pour faire de l'argent sans rien produire, comme du mirage qui consiste à acheter le futur. Si la bulle Internet a explosé, c'était déjà à cause de cette illusion.

La semaine dernière, six banques ont été démantelées, fusionnées ou sauvées in extremis. La crise est-elle bientôt derrière nous?

Tout dépend du citoyen lambda. Si les gens ne paniquent pas massivement, tout n'est pas perdu. Il faut que les petits épargnants conservent leurs comptes en banque et les petits investisseurs leurs actions car les fondamentaux des entreprises sont bons. En revanche, s'ils paniquent, d'autres banques peuvent tomber. Et sur cette question, les médias qui en rajoutent chaque jour une couche portent une lourde responsabilité, comme les chaînes américaines qui recommandent aux gens de retirer leur argent des banques pour le mettre sous leur matelas.

Pensez-vous qu'il faille empêcher les salaires pharaoniques des dirigeants des grandes banques?

Evidemment, il faut mettre des barrières salariales. Les parachutes dorés et les bonus énormes ont contribué à la prise de risque qui, elle-même, pouvait contribuer aux bénéfices et donc aux salaires.

L'industriel que vous êtes doit rire en observant leur déconfiture.

Non, ça me rend triste. Au final, tout le monde payera la facture: les PME qui se verront couper l'accès aux crédits et, partant, tous les citoyens. Heureusement, la base économique industrielle mondiale est saine. In fine, il n'y a que cela qui compte. Je me souviens d'une conversation que j'avais eue avec un dirigeant des institutions de Bretton Woods qui me rabâchait la théorie du marché qui décide de tout. Je lui avais rétorqué que non, que le marché ne décide de rien, que c'est le consommateur qui décide. A force d'avoir privilégié le marché, on s'est cassé la figure. Personnellement, je continue de miser sur l'industrie encore debout.

Il n'y en a plus guère en Europe!

En effet. Pour éviter les délocalisations, il aurait fallu imposer un impôt social. Exemple: si 20% séparent la Chine et l'Europe au niveau des coûts des salaires, cette différence aurait dû être exigée. C'eut été la seule façon de lutter à armes égales contre les pays à bas coûts salariaux. Mais cette solution était politiquement impensable. Pour conserver des emplois chez nous - je pense à la France notamment - il aurait fallu se protéger contre ceux qui font travailler les gens pour des cacahuètes. Mais manifestement, on préfère payer des chômeurs. Car finalement, c'est de cela dont il s'agit: on paye des gens pour ne pas travailler au lieu de subventionner une partie du travail de certains.

Comment se portent vos industries africaines, sucre et pain'

Pas trop mal, malgré la hausse des matières premières. Cette année et la prochaine, nous allons investir 50 millions d'euros pour remplacer nos machines dans la sucrerie sénégalaise. Nous fabriquons aussi de l'éthanol: pour les parfumeurs, pas pour les pétroliers! Et nous avons un projet d'investissement au Congo Brazzaville. Quant aux minoteries, nous n'avons pas répercuté l'entier de la hausse des matières premières. Pourtant, elles ont été spectaculaires, passant de 70 euros la tonne pour un blé de bonne qualité à 300 euros au plus fort de la hausse. Actuellement, nous sommes à 190 euros.

La faute aux spéculateurs?

Evidemment! Laisser le cours des matières premières, à savoir la nourriture des gens, aux mains des spéculateurs, c'est une aberration. Car il ne devrait pas être possible de vendre du papier, mais seulement de la marchandise, s'il y en a. La bourse s'apparente à un jeu de hasard, et les joueurs ont toujours inventé de nouveaux trucs pour gagner de l'argent, comme les cotations à terme. Aux mains des spéculateurs, cet outil devient très dangereux.

Et comme industriel, n'avez-vous jamais acheté à terme?

Si, la première fois l'an dernier. Les récoltes étaient catastrophiques et les stocks au plus bas. Nous nous sommes donc couverts en achetant à terme et en prenant physiquement notre marchandise. Car on craignait de ne plus avoir de blé à moudre pour nos minoteries! Or, j'achète 500000 tonnes de blé par an, en France, en Allemagne, en Ukraine, dans les pays côtiers de la mer Noire.

Photo: Jean-Claude Mimran / © D.R.

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