Bilan

«Il existe des valeurs sûres en art»

Constitués surtout de tableaux, les fonds d’investissement de Philip Hoffman représentent 220 millions de dollars. Pour y participer, une mise de 500 000 dollars minimum est nécessaire.
  • Philip Hoffman: «Tout le monde veut de l’argent, aussi bien les marchands que les artistes. Et le plus possible. C’est humain.»

    Crédits: Alban Kakulya
  • Autoportraits de Monet (1886)

    Crédits: Dr
  • Autoportraits dePicasso (1907)

    Crédits: Dr

Il y a un goût anglais. Il existe un style britannique. Créateur du fonds d’investissement en art Fine Art Fund, Philip Hoffman porte ainsi le costume en tweed rayé d’usage. Mais il arbore aussi une cravate rose vif, assortie à sa pochette, sur une chemise jaune paille. Pas le genre américain. La cinquantaine (il est né en 1961), Philip Hoffman vient régulièrement à Genève, où il possède un bureau. 

Cet automne, une réception aux Ports Francs a permis à ses clients internationaux (120 personnes issues de 23 pays) de se rencontrer et de voir les œuvres acquises.

«Il en est venu de partout où il y a de l’argent: Dubaï, Milan, Santiago du Chili, Miami, Moscou ou Dallas. Certains ont même fait le voyage depuis Genève.» Petit sourire, satisfait. Il y a de quoi. Les fonds réunis représentent aujourd’hui 220 millions de dollars. «J’aimerais bien arriver à 500.»

Pourriez-vous d’abord vous présenter, Philip Hoffman.

Je suis né à Cambridge, mais j’ai fait mes études d’économie à York. J’ai débuté chez Peat Marwick, qui fait aujourd’hui partie de KPMG. Un cabinet d’audit, qui conseillait Nestlé comme la reine d’Angleterre. J’avais 21 ans. Six ans plus tard, je passais chez Christie’s.

J’ai ainsi découvert des choses qui ont influé sur la suite. Au département des poupées, j’apprenais que le spécimen le plus cher du monde, payé l’équivalent de 150  000 euros, n’avait jamais été pris par son nouveau propriétaire. Comment était-ce tout simplement possible?

Et alors?

Je suis peu à peu monté dans la hiérarchie. A 31 ans, je devenais le plus jeune directeur. Et puis un jour il y a eu le déclic. Le British Railway avait investi une partie de l’argent de ses retraités dans un fonds artistique, suscitant la polémique dans le pays.

Les sous des cheminots allaient à une entreprise aussi frivole que vaine. «Outrageous!» Mais l’affaire s’est révélée plus que rentable. Les reventes ont prouvé que cette mise de fonds avait rapporté 13% par an.

Qu’avez-vous fait?

J’en ai parlé à Christie’s. C’était Sotheby’s qui avait conclu l’accord avec le British Railway et empoché du coup une partie des bénéfices. J’ai donc proposé à Christie’s de créer un fonds. Christie’s m’a finalement dit non. Il y avait conflit d’intérêts. J’ai été déçu. Je suis parti, et j’ai lancé The Fine Art Fund Group à partir de zéro en 2001.

Vous aviez tout de même des relations...

Effectivement. Ce qu’il me fallait surtout, à l’époque, c’était de bons experts, ayant en plus le sens du commerce. J’ai pris des spécialistes de tout. Je comptais couvrir une période allant du XVIIe siècle à nos jours, afin de diversifier les risques. 

Pas d’archéologie donc.

Trop dangereux! Un secteur miné par les faux et les demandes de restitution. Pas de meubles non plus. Pas de photos, à part quelques Cindy Sherman. En fait, surtout des tableaux.

Où êtes-vous basé?

Moi-même à Londres. J’ai des bureaux à l’étranger, dont Genève. Les dépôts se trouvent à Hongkong, Dubaï, Londres et Genève. Nos multiples fonds, qui ne sont pas cotés en bourse, ont leur domicile au Delaware, Etats-Unis, ou au Luxembourg. Jamais en Suisse. Ils possèdent des vies variables.

Les secteurs les plus spéculatifs, comme l’art contemporain, donnent lieu à des fonds courts. Deux ans. L’art ancien, qui comporte peu de risques mais génère par ailleurs peu de profits, demande une durée de dix ans. Ces fonds achètent et vendent quand le moment semble le bon. Une grande exposition. Un record chez Christie’s ou Sotheby’s...

Existe-t-il des valeurs sûres en art?

Je vais vous étonner. Je crois que oui. Rembrandt en fait partie. Le Titien. Canaletto. Monet. Picasso. Pour Renoir, je suis moins sûr.

Comment vos reventes marchent-elles?

Mais bien! Regardez la photo de ce Paul Delvaux surréaliste. Nous l’avons acquis pour 1,5 million de dollars en 2004. Il a été revendu près de 3 millions en 2011. Il y a évidemment quelques échecs. L’un est tout récent. Nous avons perdu un maximum sur un Jonathan Meese. Mais la mise restait faible. L’œuvre a été payée 40 000 livres. Elle est partie à 7000.

De quelle manière entre-t-on dans vos fonds, vu qu’ils ne sont pas cotés en bourse?

En sollicitant notre équipe, qui me semble désormais bien connue. Les parts sont un peu comme des actions. Elles peuvent se voir revendues, mais de manière privée et avec notre accord. Nous demandons une mise d’argent assez importante. Le minimum est de 500  000 dollars. Nous préférons 1  million. 

Vous travaillez donc dans le haut de gamme.

Le bas et surtout le moyen de gamme deviennent de nos jours très difficiles à écouler. Les gens veulent des stars. La chose n’a rien à voir avec la qualité.

Pensez-vous que le marché de l’art soit immoral?

La question habituelle! J’étais une fois avec la ministre de la Culture en France. On parlait autour d’elle de la mainmise de la finance sur l’art. L’argent ne devrait pas se voir mêlé aux choses de l’esprit.

Je suis un peu sorti de mes gonds. J’ai dit que tout le monde voulait de l’argent, aussi bien les marchands que les artistes. Et le plus possible. C’est humain. Alors, pourquoi vouloir toujours parler uniquement de passion?

Consentez-vous parfois à un acte gratuit?

Des prêts. Nous participons volontiers à une grande exposition, et ce en assumant les frais. 

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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