Bilan

«Il faut arrêter de tirer à boulet rouge sur UBS»

La BNS a enfilé son bleu de travail. Elle reprend les 60 milliards d'actifs toxiques qui plombaient le bilan de UBS. La situation devenait intenable. Un marché du financement interbancaire grippé et une clientèle - entreprises, caisses de pension et privés - inquiète, qui retirait ses avoirs par dizaines de milliards, menaçaient le géant bancaire. Face à l'ampleur de la crise, le Conseil fédéral a fait passer le projet de sauvetage dans l'urgence. De l'Europe aux Etats-Unis, la majorité des pays ont adopté des programmes similaires de soutien aux banques. Le point avec Ivan Pictet, président de la Fondation Genève Place Financière, associé senior de la Banque Pictet.

Ce plan de la Confédération était-il la meilleure solution pour sortir UBS de l'ornière?

Il était indispensable, mais on focalise trop sur UBS. La Suisse devait apporter sa contribution pour donner de l'oxygène au système financier mondial. Avec la globalisation, les marchés sont imbriqués les uns dans les autres. La défaillance d'un maillon lourd comme UBS pouvait désorganiser tout le système.

La reprise par la BNS de 60 milliards de dollars d'actifs toxiques comporte un risque. Ces papiers ne risquent-ils pas de se liquider à 20% ou 30% de leur valeur actuelle?

La BNS ne fera pas nécessairement une mauvaise affaire. Ces papiers obligataires ont déjà été fortement dévalués et la Banque nationale va les reprendre avec une décote supplémentaire de 10%. Le taux de recouvrement dépendra avant tout du comportement de l'économie mondiale.

Cette intervention est-elle positive pour la place financière suisse?

Ce soutien est une mesure exceptionnelle prise dans un contexte exceptionnel. La plupart des pays occidentaux ont été contraints de le faire. Si le Conseil fédéral n'était pas intervenu, le risque que la clientèle fuie vers les pays jouissant de telles garanties était réel.

Si la crise bancaire venait à s'aggraver, de quelles cartouches disposeraient encore les autorités?

Il n'y en a plus beaucoup et c'est la note la plus inquiétante. En Suisse, le poids du secteur bancaire est particulièrement important. A l'étranger, le total des engagements bancaires représente en moyenne 40% à 50% du produit national brut. A l'inverse, les crédits octroyés par les grandes banques représentent dix fois le PNB de la Confédération. La Suisse ne pourra guère faire plus. C'est pourquoi la confiance s'avère primordiale.

La Confédération doit-elle garantir l'épargne?

Non. Les bilans bancaires sont sains et les établissements profitables. L'intervention dans UBS se justifie parce qu'elle intervient à un moment très délicat. La Confédération se désengagera d'ailleurs d'ici à 30 mois au maximum. Je pense que la garantie qui existe actuellement sur l'épargne est bonne (ndlr: 30000 francs par compte sont assurés par un pool interbancaire jusqu'à concurrence de 4 milliards de francs). Il faut faire attention aux effets pervers des garanties étatiques.

Que voulez-vous dire?

C'est une mauvaise solution. Avec ce système, les mauvaises banques auront tendance à prendre de plus en plus de risques. Il se pourrait même que l'on assiste à un transfert d'épargne vers les banques les plus risquées, ce qui est très dangereux.

L'injection de capitaux étatiques ne menace-t-elle pas le secret bancaire?

Non, il existe ici un consensus autour du secret bancaire. A la limite, la présence d'un représentant de la Confédération au conseil d'administration de UBS ne constituerait pas un souci majeur. La situation est plus délicate lorsque des Etats étrangers prennent des participations dans leurs banques, présentes en Suisse.

Vous parlez des filiales de banques étrangères?

Oui, elles possèdent le statut de banque suisse et doivent respecter le secret bancaire. Mais l'entrée des gouvernements dans leur capital n'est pas rassurante. Qui aura accès à quoi? Cela peut jeter le trouble auprès de leur clientèle.

Le management d'UBS doit-il rembourser les bonus perçus ces dernières années?

Il s'agit là de problèmes périphériques, qui choquent l'opinion, et qu'il s'agira de régler. Il est normal qu'une opposition politique se manifeste. Le plus important aujourd'hui est d'arrêter de tirer à boulet rouge sur UBS.

Vraiment?

Oui, UBS n'est pas responsable de la crise financière actuelle. Bien sûr, les banques ont fait des erreurs, mais elles sont les premières victimes de la crise.

Qui est responsable?

Premièrement la globalisation que l'on connaît depuis une dizaine d'années. Le marché du crédit a explosé avec cet essor économique inégalé: 12% de croissance en Chine et plus 4% dans le monde sur une longue période. Deuxièmement, les banques centrales, notamment la Fed sous Alan Greenspan, mais également la BNS et la Banque centrale européenne ont leur part de responsabilité. Elles ont longtemps gardé des taux trop bas, créant un puissant effet de levier financier, qui a contribué à transmettre le crédit avec de produits de plus en plus compliqués à l'ensemble de l'économie mondiale. Pour finir, les politiciens ont favorisé aux Etats-Unis l'accession à la propriété de particuliers qui n'en avaient pas les moyens. Une grave erreur.

Les banques en ont largement profité?

Oui, mais ce ne sont pas les seules. Il ne faut pas oublier que la vigueur économique de ces dix dernières années a profité à tout le monde. Le chômage a diminué. Croyez-vous qu'il aurait été possible de réduire la dette de la Confédération et de Genève sans cette croissance?

Justement, qu'en est-il des recettes fiscales en Suisse et à Genève?

Cela risque d'être la gueule de bois. A Genève ou Zurich, la finance peut représenter jusqu'à 30% des recettes dans les bonnes années. Je suis surpris lorsque j'entends les autorités parler de boni pour 2009. La vérité est que nous nous dirigeons tout droit vers un déficit. L'Etat devrait en tenir compte dans ses prévisions budgétaires.

Face à la crise, les banques vont-elles licencier?

Il ne semble y avoir aucune intention de réduire la voilure à Genève. C'est ce que démontre le sondage réalisé par Genève Place Financière auprès de 370 banques, dont les détails seront publiés la semaine prochaine.

Mais ce sondage a été réalisé avant le krach de ces dernières semaines?

Effectivement. Les budgets 2009 ont fort probablement été corrigés à la baisse depuis, résultats obligent. En ce qui concerne Pictet & Cie, seule banque dont je connaisse vraiment la situation, nous avons la chance de pouvoir travailler dans la durée. Comme banquier privé, nous n'avons pas à rendre de comptes tous les trois mois aux actionnaires. Nous pouvons prendre des mesures anticycliques, engager les talents se retrouvant sur le marché lors des phases difficiles.

La rentabilité s'érode avec la baisse des Bourses. Les analystes estiment que les banques devront réduire les coûts. Pas vous?

Le paysage bancaire a été bouleversé ces derniers mois avec les nombreux rachats et fusion en Europe et aux Etats-Unis. Peut-être que les banques cotées en bourse devront prendre des mesures plus radicales. Mais je peux vous assurer qu'une banque de gestion comme Pictet embauche encore.

Que pensez-vous de la recapitalisation du Credit Suisse par le Qatar?

Avec cette transaction, le Credit Suisse s'en est très bien sorti, sans l'aide de la Confédération. La crise est profonde. Les fonds souverains jouent un rôle de stabilisation important. Pour eux, c'est aune aubaine. Ils collectionnent les fleurons de la finance internationale, exsangue. Ils investissent pour leur développement futur.

Les banques suisses vont-elles s'en tirer?

Les gens ont la mémoire courte. Je trouve cocasse de voir Mitsubishi UFJ sauver Morgan Stanley en injectant 9 milliards de dollars. Les banques japonaises étaient données pour mortes à la fin des années quatre-vingt à la suite de l'explosion... d'une bulle immobilière. A l'époque, le gouvernement a donné un coup de pouce, puis elles ont été reprivatisées. On ne peut pas dire qu'elles se portent mal aujourd'hui.

Photo: Ivan Pictet / © Salvatore Di Nolfi

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