Bilan

«Il ne faut pas confondre traders et spéculateurs»

A l’heure où le monde du trading vit au rythme de l’entrée – partielle – en bourse du géant suisse Glencore, la société genevoise de trading dans le domaine de l’énergie, Vitol, se réjouit de continuer sur la voie de l’indépendance. Parmi les avantages que ce statut présente selon son directeur exécutif, David Fransen, une plus grande réactivité dans un marché en proie à une mutation rapide. Fut un temps où il y avait les producteurs d’un côté et les traders de l’autre. La distinction est de moins en moins vraie. Si les majors historiques du pétrole semblent se concentrer de plus en plus sur leur cœur de métier, les «nouveaux venus», en provenance des pays émergents, parient sur les deux tableaux: la production et le trading. Face à cette nouvelle donne, Vitol ajoute à son tour des cordes à son arc, non seulement en intégrant de nouvelles matières à son portefeuille, mais également en acquérant des activités commerciales comme celle de Shell Africa par exemple.

Bilan Croyez-vous que Vitol a contribué à faire de Genève la capitale mondiale du pétrole?David Fransen C’est vrai que Genève est aujourd’hui l’une des, voire la première place mondiale pour ce qui est du trading du pétrole. Comme Vitol y est présente depuis 1972 et que nous sommes aujourd’hui l’un des plus grands acteurs dans le domaine – avec un chiffre d’affaires d’environ 200 milliards de dollars en 2010 et 900 collaborateurs dans le monde dont 170 ici – alors oui, j’imagine que nous sommes pour quelque chose dans l’essor de la ville dans ce domaine du négoce de matières premières, et principalement de produits pétroliers en ce qui nous concerne.B Votre société a été créée aux Pays-Bas en 1966, mais elle est déjà présente à Genève en 1972. Pourquoi?DF A l’époque, comme aujourd’hui d’ailleurs, la Suisse était réputée pour ses banques, partenaires financiers indispensables pour les traders, et également pour sa fiscalité douce. Il était donc assez naturel que nous venions y développer nos activités. Cela dit, nous aurions pu décider de nous établir à Zurich, mais la personne qui était en charge de notre branche helvétique trouvait Genève plus jolie et plus agréable à vivre.B Est-ce toujours vrai aujourd’hui?DF Le contexte a un peu changé. D’abord il nous faut faire avec un franc suisse qui s’est apprécié de 15% par rapport au dollar en un mois. Toutes nos transactions sont en dollars dans notre métier, mais forcément nos frais sont en francs suisses ici: loyer, salaires, etc. Croyez-moi, la différence se voit en fin de mois et nos employés aussi le ressentent. Et puis il y a aussi la difficulté croissante de trouver des logements et des places dans les écoles pour nos employés expatriés. Nous en avons fait venir une vingtaine à la fin de l’année dernière et si nous avons trouvé à tous les loger et des places pour leurs enfants, ce ne fut pas sans mal.B La fiscalité pourrait augmenter à Genève pour les sociétés de négoce. Une source d’inquiétude pour vous?DF Nous restons forcément très attentifs aux pressions de l’Union européenne sur la Suisse à propos du statut fiscal des sociétés auxiliaires qui, jusqu’ici, sont imposées autour de 12%. La proposition genevoise qui consiste à aligner toutes les entreprises, multinationales comme locales, sur un taux unique de 15%, est une solution que je comprends sur le plan politique. Si elle devait se concrétiser, je ne crois pas qu’elle entraînerait un départ massif des sociétés de trading, même si, et Genève doit en être consciente, la concurrence fiscale est de plus en plus acharnée entre les villes. Bien sûr, nous trouvons à Genève un environnement propice à la poursuite de nos activités. Mais avec les moyens de communication actuels, cela peut facilement se faire de n’importe où.B Est-ce que votre activité a beaucoup changé depuis la création de la société?DF Certains aspects n’ont pas changé. Au fond, notre métier consiste encore et toujours à acheter du pétrole à un point A, à le transporter à un point B où nous le vendons. Voilà pour le schéma le plus simple. Il peut se compliquer un peu si, en chemin, la cargaison initiale doit être fractionnée en plus petits lots, si la matière initiale doit être en partie transformée, raffinée, être stockée, etc. Maintenant, l’autre aspect essentiel de notre métier consiste à se couvrir contre tous les risques qui peuvent survenir entre l’achat et la vente. Notamment l’évolution des prix. C’est pourquoi nous utilisons toujours les marchés à terme et des instruments dérivés pour gérer nos risques de prix.B Puisque l’on parle prix, va-t-on bientôt retrouver un baril à 150  dollars comme en juillet 2008?DF Je ne le crois pas, à moins qu’il y ait une perturbation majeure avec un important producteur. Il est vrai que plusieurs éléments plaident pour une augmentation du prix. Il y a évidemment la demande croissante des pays émergents, la reprise mondiale qui semble se confirmer, les instabilités dans le monde arabe dont certains sont des producteurs de pétrole, et finalement la terrible catastrophe japonaise qui jette un doute sérieux sur l’avenir du nucléaire et met en évidence les avantages des énergies alternatives, dont le gaz. Pourtant, ces éléments ne devraient pas suffire à pousser le baril à 150 dollars. Et cela pour plusieurs raisons. La plus importante d’entre elles vient de l’Arabie Saoudite qui donne tous les signes d’une augmentation de la production afin de contenir l’envol des prix. Sans doute les Etats-Unis ne sont-ils pas étrangers à cette décision. Mais l’Arabie Saoudite, qui reste aujourd’hui l’un des plus gros producteurs de pétrole, le fait également parce qu’elle sait qu’un prix trop élevé influe réellement sur la demande. On l’a vu en 2008. Les gens renonçaient aux trajets en voiture. Et il n’était jamais autant question d’énergie alternative. Ce qui n’est pas forcément dans l’intérêt des pays producteurs de pétrole. Les hausses de prix amènent les gens à se concentrer sur une plus grande efficacité, ce qui réduit la demande globale.B A l’époque, on avait beaucoup parlé du rôle des spéculateurs dans cette envolée des prix.DF Et nous le confirmons. Une étude a démontré qu’en trois ans les capitaux en provenance de fonds divers (fonds de pension, hedge funds, etc.) investis sur le marché des matières premières et du pétrole en particulier n’ont cessé de croître depuis 2008 jusqu’à atteindre désormais plus de 50% du total. Ces acteurs ne font pas le même métier que nous. Ils n’acquièrent pas les matières physiques, mais seulement les papiers-valeurs qui sont adossés à ces matières et notamment sur les marchés à terme.B Cette présence vous dérange-t-elle?DF Oui et non. Le bon côté des choses, c’est que cette multiplication des acteurs assure au marché une grande liquidité. En revanche, s’ils sont plus liquides, les marchés sont aussi beaucoup plus volatils, ce qui nous complique la tâche. Ensuite, cela a poussé les prix à la hausse. Cela ne nous arrange pas puisque cela exige de nous que nous utilisions plus de capitaux pour nos opérations et que cette mobilisation comporte un risque et un coût. En général, nous préférons des prix inférieurs à leurs niveaux actuels car cela nous amène à utiliser moins de fonds de roulement dans notre activité. Finalement, cette recrudescence de l’activité des spéculateurs n’a pas manqué d’attirer l’attention du public et surtout des autorités politiques. Ces dernières se sont engagées dans une vaste opération de régulation de certains marchés financiers. Notre crainte, c’est que ces mesures finissent par toucher tous les acteurs sans distinction alors même que les sociétés qui, comme la nôtre, se sont spécialisées dans l’approvisionnement d’énergie, utilisent les marchés financiers, non pour spéculer, mais comme outil de couverture. Notre métier pourrait alors devenir plus difficile et plus coûteux aussi. Il y a aussi une multiplication des maisons de négoce.B Concurrence plus vive et donc pression sur les marges?DF Oui, indéniablement. C’est le principe même de la concurrence. C’est pour cela que même si nous sommes toujours centrés autour de notre activité économique de base, soit le négoce de produits pétroliers, il nous faut aussi nous diversifier. Nous avons ajouté à notre panier le charbon, les émissions de CO2, un peu de métal aussi. Et puis cette année, nous avons acheté les activités de distribution de produits pétroliers de la société Shell dans quatorze pays d’Afrique. Les grandes majors historiques du pétrole se recentrent sur l’exploration et la production. D’un autre côté, certains producteurs de pétrole originaires des pays émergents se mettent eux à se diversifier et à se développer dans le négoce. Face à cette redistribution de cartes, nous devons aussi nous adapter et changer notre jeu. D’où l’acquisition de Shell Africa, opération à 1 milliard de dollars, qui a été menée avec le fonds d’investissement Helios, une société qui connaît très bien ce continent. L’Afrique est incontestablement un marché d’avenir. Les activités que nous avons rachetées et qui continueront d’être commercialisées sous la marque Shell vont trouver un nouveau souffle grâce aux investissements que nous allons y réaliser.B Un achat qui concerne notamment des pays aujourd’hui en plein printemps arabe. Une source d’inquiétude pour vous?DF C’est un monde incertain et c’est là une preuve supplémentaire. Il y a un an, à la question quels sont les pays les plus stables d’Afrique du Nord, tout le monde aurait répondu l’Egypte, la Tunisie et le Maroc. Aujourd’hui, ces trois pays sont en plein changement politique. Mais cela ne change rien à leur potentiel économique et à leur envie de croissance. Les changements soudains font partie de notre métier. La guerre Iran-Irak dans les années 1980, la guerre du Golfe dans les années 1990, l’Irak dans les années 2000, etc. Le pétrole est un enjeu stratégique et nous sommes aux premières loges pour nous en apercevoir.B A propos, la Tribune de Genève a révélé récemment que Vitol est suspectée d’avoir violé l’embargo suisse sur la Côte d’Ivoire en y livrant une grosse quantité de gaz.DF Nous avons lu l’article et nous n’avons pas répondu le jour même aux questions de ce journal pour la simple et bonne réponse qu’il nous fallait réaliser une enquête interne et donner une réponse claire et légale. Nous sommes un groupe d’envergure mondiale et nous déployons tous les efforts possibles pour nous conformer aux desiderata des législations nationales et internationales. A ce stade, tout ce que je peux vous dire, c’est que ces accusations sont parfaitement incorrectes et nous le reconfirmerons après consultation de nos avocats.B Certains de vos concurrents, comme Glencore, entrent en bourse. Et de votre côté?DF Il n’en est pas question. On entre en bourse quand on en a besoin. Si on peut s’en abstenir, on le fait. Nous sommes très heureux d’éviter toutes les exigences complémentaires – notamment de reportings externes sous de formes multiples – auxquelles doivent se plier les sociétés cotées. Sans parler des frais et du temps que cela engendre. Non, résolument, nous continuons sur la voie de l’indépendance qui, selon nous, nous permet de nous concentrer sur la croissance de l’entreprise.

 

EN DATES

1958 Naissance à Londres.1979 Premier titre universitaire en mathématiques et informatique au Royal Holloway College de l’Université de Londres.1986 Rejoint l’entreprise Vitol.1998 Arrivée à Genève.2002 Devient CEO de Vitol Group Switzerland.

Pierre-Yves Frei

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