Bilan

«Je m'étonne qu'il ne soit pas arrivé malheur à Madoff»

C'était il y a trente ans. Marc Bonnant obtenait l'acquittement de Bernie Cornfeld, prétendu escroc et financier de génie. Aujourd'hui, l'avocat défend des banques genevoises dont les clients ont été lésés par l'escroquerie de Bernard Madoff, et qui touche notamment l'UBP, la Banque Bénédict Hentsch, Notz et Stucki. B: D'un Bernie à l'autre, d'une époque à une autre, ces deux affaires sont-elles comparables? MB: Je comprends la tentation de l'analogie - elle vient de l'incrédulité, de l'indignation, du vertige des chiffres - mais elle ne tient pas. Madoff est un inventif qui a prétendu réaliser des investissements alors qu'il n'a jamais investi un centime. Il a joué sur la présomption de compétence, sur l'autorité qu'il tirait de sa fonction d'ex- patron du Nasdaq et, plus subtilement, il a donné à croire à quelques soi-disant élus qu'il ne saurait réserver ses conseils au vulgaire et lui offrir, comme à eux, une place au banquet des dieux. B: Cornfeld, ça n'était pas cela? MB: Pas du tout. Bernie Cornfeld a, en quelque sorte, inventé les fonds de placement où chaque petit épargnant pouvait prétendre à une part d'un ensemble. Sa société IOS a longtemps investi avec succès. Après son entrée en bourse, la progression n'a plus été la même et la cote a chuté. Mais ceux qui portèrent plainte se rétractèrent et le parquet finit par abandonner l'accusation. Avant que le verdict ne tombât, on nous demandait où souscrire des actions IOS! B: Vous-même aviez de la sympathie pour Cornfeld' MB: Oui. Premier désordre, il n'était pas protestant mais juif, il n'avait pas cette contention calviniste de bon aloi, il aimait les femmes et la table. Et puis il venait de nulle part, n'était pas le représentant de la huitième génération de patriciens genevois. Il incarnait un malentendu sociologique. B: Madoff est en liberté sous caution. Choquant? MB: Juridiquement non car il n'y a ni risque de fuite, ni de récidive et il a reconnu les faits. Mais si on admet que la justice a pour fonction, non seulement de châtier les coupables ou de constater l'innocence mais aussi de renforcer la confiance de tous dans la justesse des lois et la fonction sacrale des juges, alors la liberté de Madoff est un scandale. Je m'étonne d'ailleurs qu'il ne lui soit pas encore arrivé malheur. Car des victimes pourraient considérer sa liberté comme une provocation, voire une offense à leur drame. B: La CFB devra-t-elle s'expliquer sur son assentiment à la distribution des fonds Madoff en Suisse? MB: Quelques-uns tenteront de lui chercher querelle, mais ces actions ne seront pas victorieuses. Car le contrôle des fonds était du ressort de la SEC, l'organe de contrôle américain. Quant aux gérants, le même argument peut être servi. Sauf à prouver qu'ils auraient manqué à l'un de leurs devoirs: information, diversification et vigilance. B: L'affaire Madoff sonne-t-elle le glas du capitalisme financier? MB: Ce cas n'appartient pas par nature à la longue série d'affaires qu'elle clôt. Lehman Brothers est une faillite de gestion, Madoff une escroquerie. Pourtant, les phénomènes sociologiques s'articulent non pas autour de la vérité mais de l'apparence et des symboles. Dieu que la guerre est jolie pour les zélateurs de l'économie planifiée. L'actualité leur permet d'aligner banqueroute sur déroute, abus sur excès. Pour eux l'affaire Madoff, la déroute Lehman, les bonus exorbitants, les parachutes dorés sont les métastases d'un même cancer, l'économie de marché. Le glas sonne et c'est pour elle. Mais on verra ensuite qu'on ne peut pas juger un système par ce qui lui est exorbitant. Très vite, la vie et son mouvement feront éclater les carcans provisoires des réglementations nouvelles. Photo: Marc bonnant / © D.R.

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