Bilan

«La dette américaine perd encore du crédit»

Les marchés financiers ne sanctionnent pas encore les Etats-Unis pour les incertitudes liées au «shutdown». Mais, selon un analyste, la confiance dans les bons du Trésor va encore en pâtir.
  • La tempête ne fait que débuter sur le Congrès américain avec le «shutdown» lié au budget: les parlementaires doivent relever le plafond de la dette avant le 17 octobre au plus tard et les débats s'annoncent houleux. Crédits: Reuters
  • Leader de l'opposition républicaine, Nancy Pelosi a suivi l'aile droite de son parti en refusant de voter tout projet de budget qui validerait l'entrée en vigueur de la réforme de santé voulue par Barack Obama. Crédits: Reuters
  • De son côté, le président américain affiche sa fermeté: il ne veut pas reculer et céder face aux Républicains sur le budget ou sur le relèvement du plafond de la dette. Crédits: Reuters
  • Lors du dernier «shutdown» majeur, entre fin 1995 et début 1996, le président américain d'alors, Bill Clinton, avait tenu bon face à l'opposition et était sorti vainqueur du bras de fer. Crédits: Reuters
  • Les agences de notation et cabinets d'analyse prédisent un impact important sur la croissance du PIB américain au quatrième trimestre si le «shutdown» devait durer plusieurs semaines. Ainsi, Moody's Analytics estime qu'un «shutdown» de trois semaines pourrait s'élever à 55 milliards de dollars cette fois-ci, soit 1,4 point de croissance du PIB américain. Crédits: Reuters
  • Pour Bank of America, un «shutdown» de deux semaines coûterait 0,5 point de PIB au quatrième trimestre, et le manque à gagner pourrait atteindre 2 points de croissance si la paralysie des services publics durait un mois. Crédits: Reuters
  • En cas de blocage sur le relèvement du plafond de la dette, Standard & Poor's pourrait dégrader la note américaine de AA+ à SD. Crédits: Reuters
  • Pour le moment, les marchés n'ont pas encore sanctionné le dollar sur le marché des changes, malgré une alerte passagère le 1er octobre au matin. Mais la devise américaine pourrait souffrir si le blocage se prolongeait. Crédits: Reuters
  • Lors des précédents épisodes de «shutdown», l'impact avait souvent été négatif sur l'économie américaine en bourse, comme le montre ce document de Natixis. Crédits: Freitext
Mardi 1er octobre, première journée de paralysie des services fédéraux américains pour cause de «shutdown». L'absence d'accord sur le budget au Congrès a provoqué la mise au chômage forcé de près d'un million de fonctionnaires fédéraux. Mais sur les marchés financiers à travers le monde, aucun krach, aucun effondrement du dollar sur le marché des devises.

Immédiatement, les analystes ont relativisé ces premières heures de «shutdown», désignant davantage le 17 octobre comme date cruciale: c'est avant ce jour-là que le plafond de la dette américaine doit être relevé, sous peine de voir la note de celle-ci dégradée par les agences.

Pour Roy Damary, analyste chez Bridport à Genève, le calme apparent des marchés ne doit pas tromper: la situation actuelle a déjà un impact sur la dette, et le risque de ne pas trouver d'accord, quoiqu'infime, n'est pas à écarter.

la Tribune de Genève – Les marchés financiers sont restés sages mardi, ne semblant pas sanctionner les Etats-Unis pour la paralysie des services fédéraux. L'impact du «shutdown» est-il si marginal?

Roy Damary – Il n'y a pas eu de grosse vague sur les marchés car ce «shutdown» semblait inéluctable depuis quelques jours. Les investisseurs avaient donc anticipé cette absence d'accord sur le budget au Congrès. Pour autant, le «shutdown» actuel n'est pas anodin. C'est encore une perte de confiance dans la dette américaine, les Treasury Bonds. Ce n'est pas la première et sans doute pas la dernière. Mais cela marque une nouvelle étape: les luttes politiciennes prennent l'économie américaine et mondiale en otage par idéologie et cela ne contribue pas à renforcer le crédit de la dette US. Donc l'impact est déjà là. Il n'est certes pas mesurable immédiatement. Mais on pourra l'estimer quand nous aurons les derniers chiffres d'achats de T-Bonds. Or, en juillet, Chinois et Japonais, qui sont les plus gros détenteurs de la dette américaine, ont vendu plus de bons du Trésor américains qu'ils n'en ont acheté. Signe que la confiance s'effrite en Asie. Pour août, les chiffres devaient tomber, mais le «shutdown» va retarder leur publication. Idem pour les données postérieures qui seront très révélatrices. Or, Chinois et Japonais sont incontournables pour racheter la dette US.

Qu'en est-il de l'échéance du relèvement du plafond de la dette du 17 octobre?

Dans un premier temps, on devrait assister à une montée progressive de la nervosité sur les marchés financiers, relativement calmes jusqu'à présent. Au fur et à mesure que l'échéance du 17 octobre va approcher, les investisseurs vont envisager le pire. Pour ma part, je suis confiant, mais prudent. Je pense à 99% qu'un accord sera trouvé avant l'échéance. C'est tellement impensable d'imaginer que les élus américains en arrivent à mener leur pays au défaut de paiement. Mais il y a ce 1% de risque. Et il ne faut pas le négliger: aujourd'hui, les Républicains suivent les extrémistes du Tea Party dans la surenchère. Ces derniers refusent catégoriquement le projet de réforme du système de santé Obamacare. Et ils sont prêts à tout, au mépris de tout raisonnement logique, pour empêcher sa mise en œuvre. Toutefois, plus on va se rapprocher du gouffre, plus les Républicains modérés vont se distancier de ces positions jusqu'au-boutistes. Car le parti a tout à perdre dans cette affaire: il porterait la responsabilité d'une crise économique de grande ampleur.

Justement, quelles seraient les conséquences si aucun accord n'intervenait au Congrès sur le relèvement du plafond de la dette d'ici au 17 octobre?

Ce serait un désastre. Non seulement le Trésor américain ne pourrait plus émettre de nouvelles obligations, mais à la fin octobre une série de T-Bonds arriveraient à échéance et ne pourraient pas être honorés. Il y aurait défaut de paiement des Etats-Unis. On ne parle pas de l'Argentine ou d'un petit pays, mais de la première économie mondiale, dont la monnaie est la devise de référence depuis des décennies. Et là, il n'y aurait pas de récession mais une dépression. Et elle serait majeure. Au-delà des Etats-Unis, l'impact sur le monde serait énorme. En Europe, tous les efforts entrepris depuis des mois et qui commencent à porter des fruits seraient réduits à néant. Et les marchés émergents n'ont pas davantage à y gagner: leur modèle de développement repose sur l'exportation de biens et de services aux Etats-Unis. Mais je le répète: aussi bêtes et entêtés soient les représentants du Tea Party qui vont pousser leur démarche jusqu'au bout, je ne vois pas les autres élus républicains prendre un tel risque. Ce serait de l'autodestruction.

Vous évoquez l'Europe et les États-Unis. Comment expliquer la sévérité des marchés et des agences de notation avec les gouvernements européens et leur bienveillance vis-à-vis de l'Amérique?

Je crois que les acteurs de l'économie et de la finance ont intégré le fait que les Etats-Unis font des bêtises. Tout le monde a compris que les batailles idéologiques déconnectées du réel pouvaient mener les dirigeants américains à des attitudes parfois insensées. Et puis surtout, tout leur est pardonné car nous sommes tous à travers le monde heureux de leur vendre des produits et des services contre du papier vert, même si celui-ci a de moins en moins de valeur. Pour les pays de la zone euro, tout a l'air de se remettre en ordre. J'ai toujours pensé qu'il s'agissait avant tout d'un problème interne et la réélection d'Angela Merkel devrait mener à une union bancaire puis fédérale, avec très certainement des obligations à l'échelle de la zone euro. Les pays émergents ont appris à vivre avec une monnaie faible. La chute de ces devises pourrait toutefois s'arrêter si les Etats-Unis parvenaient à résoudre leurs problèmes.
Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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