Bilan

«La Suisse financière n’a rien perdu de son attractivité»

D’ordinaire plutôt retranchée derrière une discrétion volontiers portée comme une bannière, la banque privée J.P. Morgan Suisse a récemment défrayé la chronique en déclarant son intention d’augmenter ses effectifs de plus de 400 personnes d’ici à 2012. A ce tarif-là, son principal bureau suisse, installé dans l’immeuble de Confédération Centre à Genève, actuellement occupé par environ 700 personnes, devra en accueillir près de 350 de plus. Le bureau de Zurich, lui, n’en compte qu’une septantaine. Directeur de J.P. Morgan Private Bank en Suisse, Andrea Tardy ne cache pas que cette croissance pourrait à terme exiger de l’établissement qu’il trouve de nouveaux bureaux. Une gageure à Genève, reconnaît-il. Ce qui n’enlève rien au charme de la ville du bout du lac qui reste et restera longtemps encore un lieu très prisé des familles fortunées, suisses ou étrangères qui résident en terre helvétique et constituent la clientèle de J.P. Morgan Private Bank.Bilan Votre clientèle appartient uniquement à la classe des ultra-high wealth net worth individuals (UHNW). Combien coûte le billet d’entrée?Andrea Tardy Il n’est jamais très facile de poser une limite, mais on peut tout de même dire 25 millions de francs suisses.

B Peut-on connaître votre masse sous gestion en Suisse?AT En Suisse, nous gérons approximativement 45 milliards de francs. Pour ce qui est des activités de private banking à l’international, ce chiffre passe à 730 milliards de dollars.B En Suisse, votre clientèle est-elle essentiellement étrangère?AT Disons suisse par nationalité ou par résidence. Nous ne faisons pas d’offshore au sens où on l’entend généralement. En revanche, notre clientèle, par définition fortunée – richesse souvent construite grâce à des carrières faites de réussites – est par essence internationale puisqu’elle dispose d’intérêts répartis dans plusieurs pays.B Pas d’offshore, donc pas d’évasion fiscale?AT Non seulement l’humeur actuelle n’est plus du tout à l’évasion fiscale, mais en plus, ce n’est pas à mon avis un but recherché par notre clientèle. Nous ne sommes plus à l’époque où les gens apportaient discrètement leur argent en Suisse pour échapper à l’instabilité fiscale et politique de leur propre pays. Ce que ces gens recherchent aujourd’hui, c’est un moyen de protéger leur fortune afin qu’elle puisse profiter aux prochaines générations. Cela passe aussi par un travail d’optimisation fiscale, ce qui n’est pas du tout un synonyme d’évasion fiscale.B On dirait que la crise du secret bancaire n’a pas entamé votre confiance dans la place financière suisse?AT En effet. Pour J.P. Morgan, Genève est, après New York, la place la plus importante en ce qui concerne le private banking. Elle l’était hier, elle le reste aujourd’hui. Malgré les événements récents, la place financière suisse n’a rien perdu de ses qualités qui la rendent aussi importantes à nos yeux. Une stabilité politique et fiscale irréprochable, une monnaie forte, une expertise redoutable dans les métiers financiers, une diversité, une qualité de vie exceptionnelle. Autant d’atouts qui sont essentiels à nos yeux comme à ceux de nos clients.

 

 

 

Andrea Tardy «L’un de nos maîtres mots est la discrétion et nous la conjuguons sous toutes ses formes.»

 

 

 

B Que pensez-vous de l’impôt libératoire proposé par les banques suisses?AT Comme je suis Italien, je connais bien cette philosophie puisqu’elle existe dans mon pays d’origine depuis quelques années déjà sous une forme assez similaire qui permet de remplir ses devoirs fiscaux tout en conservant l’anonymat. Cela dit, comme nos clients sont généralement Suisses et résidents suisses, nous ne sommes pas concernés au premier chef par l’évolution future de ce projet d’impôt libératoire.B Et les exigences de réserves posées par Bâle III?AT Je ne veux pas me prononcer sur cette question. Je crois que ce genre de sujet doit être abordé par un chief finance officer.B Les grandes banques d’investissement se sont vu interdire la réalisation des opérations pour compte propre aux Etats-Unis. Est-ce pour cela que vous entendez croître dans la gestion d’actifs?AT Non, cela n’a rien à voir. Au fond, les banques sont relativement habituées à répondre à de nouvelles contraintes législatives. Nous nous y adaptons, tout simplement. Quant à la gestion de fortune, nous continuons le métier que nous avons toujours pratiqué en croissant sur les marchés traditionnels comme la Suisse, mais également en profitant des nombreuses opportunités qu’offrent les pays émergents. Nous venons d’ailleurs d’acquérir Gavea, l’un des principaux managers de fonds du Brésil.B A tort ou à raison, la crise financière a écorné l’image des banques, et tout particulièrement celles de Wall Street. C’est un sujet de préoccupation pour J.P. Morgan?AT Je crois que c’est exactement le contraire. J.P. Morgan est sorti de la crise la tête haute. Elle a été la première banque à sortir du plan de sauvetage (TARP) mis en place par le gouvernement américain. Elle a racheté la Banque Bear Stearns et a ainsi évité une faillite qui aurait été retentissante. Par la suite, nous avons aussi racheté Washington Mutual, une importante banque de détail très présente dans l’ouest des Etats-Unis. Je crois sincèrement que notre activité pendant cette période difficile nous a apporté plus de crédit qu’elle ne nous en a enlevé. En tout cas, c’est ainsi que j’interprète le fait que de plus en plus de clients nous font confiance.B Reste que la gestion du risque devient plus que jamais importante.AT Oui, mais cela concerne toutes les banques. Prenez par exemple la gestion alternative. Nous travaillons avec environ 80 hedge funds pour lesquels nous appliquons les critères les plus sévères en matière de due diligence. Il en va de notre réputation.B Justement, le liquidateur de l’affaire Madoff réclame 6,4 milliards de dollars à J.P. Morgan.AT Tout ce que je peux vous dire à ce sujet c’est que nous n’avons jamais vendu les produits de M. Madoff.

B Existe-t-il un style de gestion J.P. Morgan, autrement dit une approche qui emprunterait à une certaine culture financière américaine?AT Je ne sais si cela tient à la culture américaine, Toujours est-il que J.P. Morgan est un groupe d’envergure mondiale, présent dans des dizaines de pays. En outre, du fait de son expérience dans la banque d’affaires et d’investissement, elle est un partenaire idéal pour la plupart de nos clients UHNW. Si l’un d’entre eux envisage de vendre sa société ou s’il veut procéder à une introduction en bourse, il trouvera chez nous une expertise dont peu de nos concurrents peuvent se vanter. Comme nous sommes une banque globale, nous connaissons tous les pays dans lesquels nous sommes actifs, tout comme les opportunités d’investissement qu’ils présentent. Là encore, cette présence mondiale nous aide non seulement dans la diversification des investissements pour nos clients que pour les mettre en relation avec d’éventuels partenaires en affaires. Nous aimons dire que c’est toute la banque qui est au service de chacun de nos clients pour lesquels nous appliquons les critères les plus sévères en matière de due diligence. Il en va de notre réputation.B Vous allez employer près de 400 personnes supplémentaires d’ici à 2012. Quel genre de profil recherchez-vous?AT Tout d’abord, j’apporte un bémol sur ces chiffres. Oui nous allons engager du monde et oui cela se chiffrera en centaines, mais cela suivra notre croissance actuelle des effectifs, laquelle est de 15 à 20%. Une bonne partie de ces engagements concernera le front office, mais également toute la plate-forme technologique et informatique du private banking hors Etats-Unis que nous avons centralisée en Suisse après la fusion avec la Banque Chase. Pour le front office, nous cherchons des juniors comme des seniors. De ces derniers, nous n’attendons pas forcément qu’ils viennent avec des portefeuilles ou des clients. Ce qui compte avant tout pour nous, c’est qu’ils soient en lien avec notre culture, autrement dit avec la diversité de nos métiers, gestion d’actifs et banque d’investissement.B Vous êtes une banque étrangère importante en Suisse. Or on ne vous voit guère dans des activités de sponsoring.AT Le groupe est évidemment attaché à certains grands événements traditionnels dont il est partenaire comme l’US Open de tennis. Mais ici en Suisse, nous n’avons pour ainsi dire aucune activité de sponsoring publique. L’un de nos maîtres mots est la discrétion et nous la conjuguons sous toutes ses formes. Cela ne veut pas dire que nous n’organisons pas d’événements, mais ils sont généralement exclusivement destinés à nos clients. Dans cette veine, nous avons organisé récemment à Miami deux jours de conférences avec différents spécialistes de la finance. Nous avions des représentants de fonds ou de hedge funds, lesquels n’étaient pas là pour vendre leurs produits, mais pour présenter différents points de leur métier, leurs perspectives, autant de détails qui peuvent se révéler très utiles pour nos clients.B Mais puisque vous vous occupez de personnes fortunées, n’auriez-vous pas un intérêt à sponsoriser un grand événement lié à l’art par exemple?AT Je crois que non. Vous savez, nous fonctionnons un peu comme un club avec un très large réseau. Nous avons effectivement un grand nombre de clients qui s’intéressent à l’art. Si certains en font la demande, nous organisons plus volontiers des dîners dans lesquels ils pourront rencontrer tel artiste, tel galeriste ou tel conservateur. Ces réunions en petit comité se révèlent bien profitables pour nos clients en règle générale. Et c’est avant tout leur satisfaction qui nous préoccupe.

Pierre-Yves Frei

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